Interaction Qui présente dans le cadre de
ENSEMENCEMENT D'IDÉES

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Forum de discussion, le 7 septembre 2002
ART ET LIEU D'APPARTENANCE
Invités : Andrée Fortin, Guy Sioui-Durand, et Alain Laroche


" Les actuels paradoxes de la dynamique Art et lieu d'appartenance "

Photo de Guy Sioui Durand

Guy Sioui-Durand

par Guy Sioui-Durand

L'écologie sociale à la base du vaste événement évolutif Ouananiche d'Interaction Qui a soudain connu un vent de jeunesse lors de l'exposition l'L'Art, c'est toit itou (été 2001) et de Manœuvre d'Ensemencement à Québec et Empreinte-poème à Alma au printemps 2002. Si, en soi, ces manifestations initiaient déjà la réflexion commune à propos des lieux habités (et délaissés) au point d'introduire le questionnement identitaire, l'appartenance en mutation, le jumelage de ce forum de discussions de façon immédiate aux actions de création (la manœuvre/exposition Le Palais du collectif La Corvée et le Tacon-Commémoratif du duo Interaction Qui) mérite attention.

D'une part, l'art action, les expéditions et autres zones événementielles fluides permettent de réfléchir d'apparents paradoxes. D'autre part, la théorie quelquefois, s'en fait complice. À preuve, les trois sources qui entendent nourrir les échanges et l'allure dédoublée de ma présence à ce forum de discussion Art et lieu d'appartenance dans le cadre de l'événement Ensemencement d'idées. Parlons de parti pris.

1)
" De la morue disparue à la ouananiche ensemencée "

La comparaison demeure le premier outil d'analyse. Aussi m'apparaît-il pertinent de situer Ensemencement ici à Alma dans la géographie socio-artistique québécoise. C'est une première forme de circulation dans des ailleurs régionaux pour tenter de comprendre le parti pris de l'enracinement. Ma première question serait celle-ci : comment, en 2002, le périple des ouananiches peut-il croiser la route des morues ?

Depuis plusieurs années l'été en particulier, je parcours ce territoire imaginaire de la création artistique estivale qui se superpose à la géographie du Québec. C'est ce que j'appelle " les étés d'art ", sorte de coupe permettant des regards analytiques sur l'évolution des événements d'art et des enjeux locaux qu'ils génèrent. L'été 2002 fut sous le signe d'un art éphémère conciliant, domestiqué et sans grande turbulence. À mes yeux, l'été d'art a peut-être débuté à Joliette autour de Champignon , Forum sur la ville au centre-ville pour se terminer avec la première édition mutant du Symposium international d'art contemporain de Baie Saint-Paul, élargissant la peinture à l'art contemporain, en passant par Hull (Axe Néo-7, House boat/Occupations symbiotiques), Montréal (Dare-Dare et le centre d'histoire de Montréal, Mémoire Vive), Sorel (Centre d'exposition des Gouverneurs, Éphémérides II), Val David (Fondation Derouin, Symposium Espace/Densité), Lévis (Regart, Sémaphores), Saint-Benoît Labre (Le Symposium des Artistes-Installateurs) Québec (Maison Hamel-Bruneau, Paysages et autres fictions, Biennale d'art actuel 2002, L'îlot Fleurie, Émergence Cirque, Le Lieu et cie., Lascas. Un arte ), Métis (Jardins de Métis, l'Internationale des jardins) et Carleton-sur-mer (Vaste et Vague, H20 ma Terre).

De ce chapelet de manifestations c'est sans doute le Symposium H20 ma Terre mis de l'avant par le centre d'artistes Vaste et Vague à Carleton qui me semble générer une problématique socio-artistique du lieu d'appartenance se rapprochant en plusieurs points du contexte d'Interaction Qui, d'Alma et de la région du Lac Saint-Jean : une thématique géopolitique d'appartenance et (de survie) commune lié à la Nature et à son exploitation, la question de l'exode des jeunes et la volonté de faire exister localement l'art actuel. " De la morue disparue à la ouananiche ensemençée " des possibilités et des limites de l'art conciliant dans une communauté (audience, public, visiteurs, etc.) de plus en plus floue permettent des parallèles. Ce sera un premier point, fondé sur la comparaison de mon allocution sur les lieux d'appartenance.

2)
Du humble village chilien de Calbuco à la disparition de Chicoutimi

Transis d'une sortie houleuse en mer, nous sommes entrés Natacha Gagné,
Fred Laforge, Jean-François Fillion et Guy Blackburn dans ce petit café/bar de Calbuco, humble village de pêcheurs et d'amérindiens sis dans l' archipel de Chiloé au Chili. Sous l'influence du pôle Sud et enchevêtrés dans une expédition internationale d'art, nous avons pourtant, quelques temps discuté d'identité, d'appartenance et de stratégies locales, évoquant la possible disparition de Chicoutimi, mais aussi des enjeux de survie de toute la région du lac Saint-Jean. Comme quoi, se retrouver exogènes à son milieu, à l'étranger dans le monde et ses réseaux, pose aussi la question du lieu d'apprtenance et de son sens. Ce fut le cas lors de la première étape du projet international d'art Migrationes norte-sur/sur-norte. Obras site-specific de Canada y Chile. Ce sera mon deuxième angle de réflexion.

La première étape du projet international d'art Migrationes norte-sur/sur-norte. Obras site-specific de Canada y Chile, au retour, m'appraît une complicité d'importance pour réaliser et réfléchir les actuelles mutations dans la circulation de l'art. En effet, les nombreux paliers de métissages de Migrationes norte-sur/sur-norte. Obras site-specific de Canada y Chile ont créé une zone de création et de rencontres exceptionnelle que mon regard sociologique critique a pu observer et analyser en ce début de millénaire sur fond de mondialisation économique (Le Chili est le seul pays d'Amérique du Sud à avoir une entente d'échanges économiques avec le Canada) et culturelle. J'ai pu suivre in situ les créations des artistes québécois, canadiens et chiliens à Calbuco et à Santiago, en plus de discuter des phases futures de l'événement pour le retour au Canada (Toronto, Ottawa et Chicoutimi).

Dans sa conception même, les axes de liaisons projetés par l'expédition artistique Migraciones s'inscrit dans les mutations du champ actuel de l'art. Du seul fait de relier le pays le plus nordique qu'est le Canada au pays qui descend jusqu'à la Terre de Feu, le Chili, cette expédition entendait créer un axe civilisationnel Nord-Sud des Amériques. La dimension nomade de Migraciones, un concept de José Mansilla-Miranda, originaire de Calbuco et vivant à Ottawa, a rassemblé des artistes de trois régions du Canada (Saguenay, Ottawa, Toronto) à ceux de deux régions du Chili (Calbuco, Santiago). Concrètement, je me suis joint aux quatre artistes (Guy Blackburn, Natacha Gagné, Jean-François Fillion, Frédéric Laforge) sélectionnés par le centre d'artistes autogérés Espaces Virtuels de ville du Saguenay (anciennement Chicoutimi), une des régions les plus dynamiques de l'art actuel au Québec, Nous avons rejoint au Chili des artistes de la métropole du Canada, Toronto, sélectionnés par A Space, un des centres d'artistes clés de cette grande cité multiculturelle ontarienne et un autre groupe, dits des indépendants, en provenance de la région d'Hull/Ottawa.

Au Chili, les destinations de Calbuco (dans l'archipel de Chiloé au sud de la capitale) et de Santiago allaient correspondre à ce lien entre la mégacité (Toronto, Hull/Ottawa) et une région (Saguenay). L'accueil a eu lieu à la Casa de la Cultura Edesio Alvarado du village portuaire de Calbuco, sous l'égide d'Adelina Vargas Huirimilla dans l'archipel de Chiloé au sud de Santiago, et ensuite au tout nouveau El Centro Cultural Matucana 100 dans la capitale du pays, Santiago.

Comme théoricien et sociologue de l'art, ma participation m'a effectivement permis, après mes incursions en Amérique centrale (Biennales de La Havane à Cuba 1994-2000, Forum artistique multiculturel de Port-au-Prince en Haïti 2000, Latinos del Norte à Mexico 2001) de poursuivre davantage au sud de l'Amérique ma compréhension continentale de la mondialisation de l'art actuel.Qui plus est, comme intellectuel Huron-Wendat, ma venue au pays des Indiens Mapuche dont l'art des masques rejoint mon imaginaire iroquoien des " Faux Visages ", s'est réalisé au-delà de mes espérances. La visite prévue chez les responsables du centre culturel Conacin de Santiago, réunissant les Indiens Mapuche et autres Nations, m'a donné l'occasion de prononcer une allocution sur la situation autochtone au Nord, d'établir des contacts pour de futurs échanges. Dans l'archipel de Chiloé, j'ai visité des communautés organisées en coopératives et, au cours d'un repas officiel au retour à Santiago, ai été symboliquement " désigné " ambassadeur au Nord des Indiens Mapuche, par la remise d'un Wampum de la main de l'Aînée responsable du Centre Conacin.

3)
À l'action se joint la réflexion, aux pratiques la pensée théorique.

Aussi n'est-ce pas un hasard mais bien un effet de cohérence si, depuis le début du nouveau millénaire (2000), mes récents textes publiés concernant les territorialités d'appartenance, développe une approche qui a maintient paradoxalement la constante des mouvances, de la circulation pour réfléchir les ancrages identitaires localisés :

Publié dans le tout récent 5e Répertoire des centres d'artistes autogérés du Québec et du Canada (RCAAQ, 2002) , mon essai s'intitule Circuler dans des ailleurs. J'y aborde la résurgence artistique amérindienne de connivence avec l'évolution des réseaux au pays.

Dans l'ouvrage lancé cet automne de l'événement et des actes du colloque sur les Arts d'attitude (Inter Éditeur, 2002) , mon texte, qui s'intitule Quand les attitudes d'art deviennent stratégies, j'y formule l'hypothèse une " nouvelle socialité par art pour le XXIi siècle ". Celle-ci viendrait de la rencontre paradoxale entre d'une part, de ces " circulations et usages inédits, passant indifféremment des institutions officielles aux réseaux parallèles, des lieux privés aux lieux publics (comme) zones événementielles dans le tissu social comme espaces-temps admettant des conduites/situations artistiques plurielles, davantage individualisées, dont " le tout serait plus petit que la somme des parties ". Il s'agirait encore du fait que " ce va-et-vient est un mode mutant important qui oblige à réfléchir à tout ce qui touche la transmission autant en termes de fractures que de partage des aînés vers celles et ceux qui suivent, bref de l'inclusion et de la place à dégager aux jeunes et aux exclus au-delà des mécanismes de distinctions culturelles ". " Porteuses de nouveaux embryons de solidarité, de nouvelles conduites, de nouveaux regroupements…cette nouvelle socialité s'effectue dans ces rapprochements entre ces nombreux organismes sociaux et communautaires (qui) collaborent de plus en plus avec ces artistes engagés du côté de l'art politique, de l'esthétique relationnelle et de l'art de guérison. "

Paru au début de 2002 dans l'ouvrage édité Penser l'indiscipline. Recherches interdisciplinaires en art contemporain , cet autre texte de ma plume, nommé L'indiscipline. Essai sur deux zones fluides de l'interdisciplinarité en art, insiste sur " le pluralisme ethnique et les métissages interculturels de toutes sortent (qui) se multiplient en rhizomes à la faveur de plus en plus de créations expérimentales en art (et) qui maintiennent, hors des cadres idéologiques des décennies précédentes et, de manière plus personnelle, la différence et la dissidence ", notamment ces projets nomades et expéditions d'art dits de " déterritorialisation " de l'art installation modifiant la dimension spatiale, le lieu physique en proposant des zones d'échanges interactifs.

Quand à l'été 2000 la revue ESSE Arts + opinions publie un Dossier Saguenay- Lac Saint-Jean en me demandant mon point de vue, j'adopte déjà dans Regard oblique le regard complexe de la rencontre extériorieure du travail créateur de ces artistes qui ont pourtant fait de la région leur lieu d'appartenance. J'écris : " ces ailleurs d'art redessinent dans ma tête la complexité de cette région. Quatre territoires culturels y superposent une géopolitique des étendues et cours d'eau qui en fait, est celle du pays. Ainsi le lac Saint-Jean des Québécois, c'est aussi le lac Piekuakami pour les Piekuakamilnuatsh (Montagnais) ; le Saguenay et la rivière Chicoutimi réunissent plus qu'il ne divisent (à part un vieux fond de querelle de clochers) Jonquière et Chicoutimi et mènent à la Baie des Ha Ha et l'Anse Saint-Jean - la récente fusion aura effacé cette toponymie, comme si la rivière avait gagné…--. Ces territoires sont réunis par une même tension chaotique Nature/Culture, le déluge de l'été 1996 s'étant chargé de le rappeler. " De fait, cette idée de circulation contient pour moi aussi celle de circularité sans pour autant signifier " tourner en rond ", se fermer, se limiter.

Elle implique une éthique indissociable de l'esthétique que j'ai énoncé dans Un Huron-Wendat à la recherche de l'art dans Monde et réseaux de l'art. Diffusion, migration et cosmopolitisme en art contemporain (Liber, 2000) . Plusieurs analystes et témoignages d'artistes dans cet ouvrage de sociologie de l'art à l'heure de la mondialisation explorent cette " nouvelle dialectique de l'art québécois instaurée entre " ici " et " ailleurs ", caractérisée par la multiplication des échanges et la circulation généralisée des personnes, des savoirs, des pratiques et qui déborde les oppositions régionalistes versus exotiques, nationalistes versus internationalistes, réalités locales versus problématiques dans les grandes capitales ". Abordant l'art amérindien actuel j'affirme ce parti pris du nécessaire retour au- dela de la reconnaissance exogène: " La question de la représentation collective par l'art, de ses vitrines internationales ou circulant parmi les premiers peuples, interpelle l'individualité des créateurs. Les questions d'appartenance et d'individualité sont évidemment au cœur de l'art amérindien. D'un côté, plusieurs artistes indigènes revendiquent en priorité le statut de créateur sur celui d'héritier…Toutefois, pour la plupart des artistes amérindiens contemporains, il ne s'agit ni de renier l'héritage identitaire ni de s'y confiner. Pour plusieurs, cela signifie un engagement personnel dans l'avancement de l'art dans les communautés, tout en poursuivant une carrière internationale. On trouve chez eux, bien que ce soit de manière polymorphe, des éléments de réponse à la dynamique entre responsabilité collective de l'art et individualité carriériste, entre l'éthique de l'engagement social lié à l'appartenance et les exigences de la liberté lié au nomadisme. " Y voyant un enjeu collectif universel et pas seulement amérindien, de l'ordre de la conscience historique collective je termine par une affirmation et un souhait : " Aller se faire voir ailleurs, pour reprendre la formule de René Payant, c'est bien. Mais faire voir son art aux siens l'est aussi. C'est ce qui importe. Finalement, si tous les artistes étaient, dans la logique iroquienne de l'adoption, tous des Indiens ? "

Guy Sioui Durand
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Invités :
Andrée Fortin, Guy Sioui-Durand, et Alain Laroche


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