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Un Conte inédit tiré de la collection
«
Contes du pays de la Ouananiche »

 
Ti-Jean somnolait sous un arbre. Sa dernière aventure l'avait laissé vanné, flapi. Il entendit soudain, dans le mugissement du vent, une voix qui lui murmurait :

- « Ti-Jean, lève-toi! Le repos des grands cimetières ne te convient pas. On te réclame au Domaine du Roi pour une affaire qui n'a que trop duré. »

Il sortit de sa rêverie, ne sachant trop s'il devait accorder quelque crédit à ce qu'il venait d'entendre ou repousser tout cela comme des sornettes et des enfantillages.
« En cas de doute, agis », tel avait toujours été son précepte et, en conséquence, il se leva. Il ramassa le peu d'effets que renfermait sa fidèle besace et il partit au hasard de ses pas. Il ne savait pas trop où était situé le Domaine du Roi. C'était au nord, lui avait-on dit, toujours plus haut dans le nord, très loin de cette longue et majestueuse route qui marche, le grand fleuve.

Or, il arriva que son chemin traversât la seigneurie de Saint-Jean-Port-Joli. Un fracas ininterrompu d'arbres arrachés parvint à ses oreilles, étouffé par la distance. Il accéléra le pas et aperçut bientôt un géant robuste qui empoignait les arbres à bras-le-corps pour les arracher avec toutes leurs racines

Ti-Jean s'approcha avec précaution.

-

Que fais-tu là, mon brave? dit-il à l'adresse de l'inconnu.

-

Savoir que je me nomme Tordleschesnes t'en apprendra assez. J'ajouterai, pour ta gouverne, que je travaille pour le seigneur de ce lieu qui m'a enjoint de défricher ses terres pour y établir les fils turbulents des familles trop nombreuses qui n'arrivent plus à établir leurs enfants. Les terres cultivées ne sont plus disponibles et celles que les francs-alleux possèdent déjà sont devenues trop exiguës à force d'être loties. Il leur faudra bientôt soit s'exiler, soit aller plus au nord.

-

C'est là justement que je dois aller et je cherche un compagnon de route pour partager les hasards du voyage et hâter mon expédition grâce à son industrie.

-

Je suis ton homme si les gages que tu m'offres me conviennent.

-

Je t'offre autant qu'on m'a offert à moi-même, soit le quart de rien du tout, c'est-à-dire moins que rien.

-

Voilà qui me paraît raisonnable. Je tiendrai mes comptes bien consignés sur la glace. Je suis dès à présent ton homme lige. Le seigneur peut désormais attendre, j'ai suffisamment éventré sa forêt domaniale pour le contenter pour longtemps.

-

Faisons un radeau pour circuler sur les routes d'eau, proposa Ti-Jean.
En un tour de main, Tordleschesnes ramassa quantité de feuillus qu'il ébrancha et dont il assembla les grumes en un radeau de dimension respectable. Il dressa plusieurs mâts qu'il garnit de vergues de différentes longueurs pour y fixer des voiles. Puis, à pas redoublés, il alla chez son seigneur pour convertir son franc labeur en bonnes toiles solides qu'il ramena au radeau, tailla de formes variées en grandeurs diverses pour en faire des voiles qu'il assujettit aux vergues. Enfin, il les hissa avec des balancines, apiquant certaines pour leur donner plus de mordant dans le vent.

-

Cinquante-huit, cinquante-neuf, soixante, compta Ti-Jean avec contention et incrédulité. Pourquoi tant de voiles?

-

Pour faire bonne mesure. Réfléchis: soixante, c'est cinq fois le pied du roi, c'est la sixième partie de l'horizon qui t'enveloppe et qui fuit toujours devant toi, c'est le nombre de secondes dans une minute et de minutes dans une heure. Et si, par impossible, tu acquiers jamais des bottes fabuleuses, tu pourras circonscrire un territoire nouveau en soixante pas d'une lieue.
Le radeau ainsi gréé fut lancé dans le fleuve et les deux compères empoignèrent des perches proportionnées à leur taille et descendirent lentement le courant en direction de l'estuaire.

Ils longèrent un homme qui se tenait accroupi en se pinçant le nez avec les doigts. Ti-Jean le vit et dirigea le radeau vers lui.

-

Aurais-tu eu à souffrir de quelques mauvais traitements? s'informa-t-il en l'abordant. Une conteuse m'a transmis son don d'arrêter le sang et les maux de dents. Je pourrais juguler ton hémorragie.

-

Je ne saigne pas du nez, répondit l'inconnu d'une voix aigre et nasillarde. Mon nom te dira assez mon affliction: je m'appelle Ouragan et mon souffle est si puissant qu'il peut soulever l'eau qui vous porte et ravager la forêt qui nous cerne à cent lieues à la ronde.
Cette faculté singulière intrigua assez Ti-Jean pour qu'il lui suggère :

-

Nous accompagnerais-tu, moi et Tordleschesnes que voici, jusqu'au Domaine du Roi? J'ignore où il se trouve et nous avons abandonné au fleuve le soin de nous y conduire.

-

Est-ce que cela paie pour la peine?

-

Autant que je le suis moi-même, c'est-à-dire une partie de tout ce que je toucherai, en d'autres termes la totalité de rien.

-

Voilà des gages à la hauteur de ce que je réclame.
  Ouragan monta sur le radeau avec mille précautions de peur de relâcher par inadvertance la pression de ses doigts sur ses narines, déclenchant un cataclysme où tous auraient péri corps et biens.

Le radeau fut ramené au milieu de la voie d'eau et, malgré le nombre imposant de voiles, la navigation avançait avec lenteur.

Un bruit d'avalanche frappa les oreilles des trois marins d'eau douce. De concert avec Tordleschesnes, Ti-Jean pointa l'avant du radeau dans sa direction. Il sauta à terre aussitôt qu'ils accostèrent et il courut vers le bruit. Il découvrit avec stupeur un géant, aussi puissant que son compagnon, qui fracassait une montagne à mains nues et en réduisait les roches obtenues en pierre concassée.

-

Que fais-tu? interrogea Ti-Jean.

-

Le seigneur de Kamouraska m'a demandé d'ouvrir une route à travers les montagnes et de la paver avec de la pierre concassée pour faciliter le passage des colons qui veulent s'établir au nord de son domaine.

-

Consentirais-tu à m'accompagner au Domaine du Roi?

-

Seulement si les gages sont attrayants!

-

Tu auras le double de tout ce que je gagnerai, soit deux fois rien.

-

Tu parles une langue que j'entends bien. J'accepte.

-

Auparavant, poursuivit Ti-Jean, j'aimerais savoir à qui je parle.

-

Ce que je fais le dit déjà assez: je m'appelle Tranchemontagne.
En montant à bord du radeau, Tranchemontagne fut présenté aux autres membres de l'équipage. Ouragan, sourcilleux, opina du chef en guise de salut tandis que Tordleschesnes le toisa avec un air de défi.

-

Je crois que nous aurons l'occasion de nous mesurer l'un à l'autre, laissa-t-il échapper en lui serrant vigoureusement la main, mais c'était comme s'il pressait une barre de fer de ses doigts noueux.
Après plusieurs jours de navigation, l'équipage de Ti-Jean, aussi inexpérimenté que des recrues versées dans la marine sans formation navale, éprouva de la lassitude. Ti-Jean, à qui rien n'échappait, s'en aperçut. Il eut une idée. Il déposa sa perche et s'adressa à Ouragan qui se tapissait dans son coin.

-

Tu m'as dit que si tu libérais tes narines, tu déclencherais un désastre.

-

Aussi certain qu'il fait jour à midi et que nous allons tous mourir, assura ce dernier de sa voix nasillarde.

-

Et si tu ne dégageais qu'une seule de tes narines et que tu orientais ton souffle verticalement sous les voiles, qu'adviendrait-il?

-

Pour le savoir, il faudrait l'expérimenter.

-

C'est ce que nous allons faire.
Ti-Jean donna des consignes brèves et précises à Tordleschesnes et Tranchemontagne qui déployèrent la plus grande des voiles à l'horizontale sur l'ensemble des mâts. Puis ils imprimèrent aux cinquante-neuf autres voiles des positions différentes, tantôt à la verticale, tantôt en oblique, tantôt tournées vers l'un ou l'autre des quatre points cardinaux pour diriger le radeau et le faire progresser. Ouragan se plaça dessous, se renversa la tête et retira son doigt d'une narine. Un souffle formidable jaillit qui gonfla les voiles. Le radeau fut arraché au fleuve et soulevé dans les airs dans le vacarme bruyant de sa carcasse qui craquait de partout. Puis il se mit à naviguer dans le ciel. Ouragan le dirigeait en orientant son souffle dans une direction puis dans l'autre pour corriger la trajectoire.

Le radeau volant fila franc nord à toute allure. Il survola bientôt une mer d'eau douce immense, harnachée dans son pourtour par un gigantesque barrage qui élevait les masses liquides si hautes que les terres avoisinantes étaient sous leur niveau.

En apercevant cela, Ti-Jean saisit sur-le-champ le sens de son expédition. Il incita Ouragan à comprimer progressivement sa narine pour amener le radeau à se poser en douceur près du barrage.

Il alla inspecter l'ouvrage. C'était l'œuvre des castors géants des temps révolus, dont la taille impressionnante faisait fuir les ours noirs parmi les plus grands de leur espèce. Ils avaient dévasté toute la forêt du Domaine du Roi pour dresser ce gigantesque échantillon de leur art, retenant l'eau du lac qui s'accumulait depuis des siècles, alimenté par des tributaires sans pouvoir rejeter ses surplus dans aucun affluent.

Le barrage vieillissait mal depuis la disparition des castors géants
, personne ne leur ayant succédé pour en assurer l'entretien. Si d'aventure, il venait à céder, le pays tout entier subirait un second déluge et on ne connaissait aucun nouveau Noé assez téméraire pour se lancer dans la folle entreprise de construire une arche pour sauver les espèces menacées par la rupture des eaux.

Ti-Jean comprit tout de suite le parti qu'il devait prendre: ouvrir une brèche dans le barrage après avoir creusé à même le Domaine du Roi une voie d'eau suffisamment profonde et étendue pour recevoir et contenir l'abondant déversement.

Il fit remonter le radeau dans les airs par Ouragan afin d'examiner le relief du territoire. Il remarqua que les terres allaient en s'inclinant vers l'est. Sur un signe convenu, Ouragan fit redescendre le radeau. Ti-Jean fit part du projet qu'il venait de concocter à Tranchemontagne.

-

Pour éviter un autre déluge, il nous faut réduire cette masse d'eau à l'état de lac contenu à l'intérieur de son bassin naturel. Cela ne se peut qu'en aménageant un cours d'eau qui, y prenant sa source, ira se mêler au fleuve dont il deviendra un nouvel affluent. Nous volerons en radeau vers ce qui deviendra son embouchure naturelle et tu creuseras à travers forêts et montagnes un lit profond pour accueillir le trop-plein d'eau. Je t'ai vu à l'œuvre, j'ai pu apprécier l'artisan que tu es.
Ouragan souffla avec méthode dans la grande voile horizontale et le radeau décolla en direction est sud-est jusqu'au père de eaux. Par un savant jeu de doigt le long de sa narine, il orientait habilement la direction de son souffle pour maintenir l'embarcation dans les airs et la faire avancer. Tordleschesnes avait été laissé près du barrage pour l'inspecter et dresser le plan de son démantèlement progressif.

Aussitôt descendu du radeau qui prit sans tarder le chemin du retour, Tranchemontagne se mit à l'œuvre. Il ouvrit d'abord un passage large et profond en accumulant, de chaque côté, le gravat qui, avec le temps, épousa la forme de mamelons . C'était là où sortiraient les eaux.

Puis il s'attaqua aux montagnes altières, leur imprimant des pentes raides pour créer un profond sentiment d'inaccessibilité. Pour ne pas s'écarter de la voie tracée par Ti-Jean, il fendit en deux, à sa gauche, d'un poing irrésistible un mont gigantesque et aménagea dans l'espace ainsi libérée une baie majestueuse. Puis il sculpta à même le roc un escalier géant de trois marches qu'il escalada pour fixer l'horizon en direction de l'ouest. Malgré l'élévation qu'il avait atteinte, il dut encore lever la tête, car la grande mer intérieure dominait en hauteur le territoire environnant. Après s'être rassuré quant à la direction à suivre, il descendit son escalier. Avant de reprendre sa tâche, il retoucha le flanc du cap aux trois marches pour lui conférer un aspect rectiligne et lisse.

-

On dirait une toile en quête d'un artiste. On imagine le tableau qui en sortirait, se dit-il.
Tranchemontagne se remit à l'œuvre. Sa progression était rapide, le roc s'effritait sous sa main comme du pain sec. Beaucoup plus loin, il élargit le lit de son affluent en une baie magnifique. Plus loin encore, il parvint en un lieu où le lit cesserait d'être profond. Enfin ses travaux s'achevèrent aux pieds de la mer d'eau douce. Il voulut terminer son chantier par un geste grandiose: il divisa son cours d'eau en deux branches qui épousèrent la forme plus ou moins nette d'un fer à cheval pour porter chance à son entreprise. Une île en surgit. La mer d'eau douce serait reçue par un double déversoir, un grand et un petit.

Pendant tout le temps que durèrent les travaux, Tordleschesnes ne demeura pas inactif. Un plan avait muri dans son esprit. Lorsque le long émissaire fut achevé, il fendit le barrage aux deux endroits qui donnaient sur les branches. L'eau se précipita par les ouvertures et se répandit en tourbillonnant sur tout le tracé de la nouvelle rivière. L'énorme masse liquide se retira calmement et il fallu des lustres pour que la mer épouse le relief naturel de ce qui allait donner un lac plat aux proportions encore imposantes.

Tordleschesnes et Tranchemontagne démantelèrent le barrage
, incendièrent le bois mort qui l'étayait et répandirent les moellons dans la vaste étendue déserte.

Puis Ti-Jean demanda à Ouragan de soulever le radeau pour les conduire à l'endroit où l'eau commence à être profonde afin de goûter les joies inédites de la navigation sur ce nouvel affluent du grand fleuve. Il s'émerveillèrent devant la baie qui s'étalait devant eux, restèrent ébahis par les impressionnantes parois verticales des montagnes qu'ils traversaient, et quand ils aperçurent au loin des mamelons, ils surent qu'ils étaient près de l'endroit où les eaux sortent pour se mélanger à celles du fleuve et éprouver un avant-goût iodé de l'eau salée.

La remontée du fleuve se fit toute seule. Ouragan soufflait dans les voiles avec la modération de celui qui s'est aguerri par la discipline.

Après avoir remisé le radeau volant en cale sèche,
Ti-Jean quitta ses compagnons de route à la hauteur de Saint-Jean-Port-Joli. Il ne leur devait que ce qu'il avait touché lui-même: trois fois rien.

Il ne se doutait pas que longtemps, très longtemps après, un missionnaire du bas du fleuve emprunterait la voie d'eau qu'il avait créée pour conduire des colons sur les terres fertiles du grand lac plat et que pour faciliter sa progression, il ferait construire un radeau immense où gonfleraient soixante voiles.

La Carte des Contes du Pays de la Ouananiche

LES PAS DE TI-JEAN - Extraits des contes et Curiosités réalisé par l'ethnologue Bertrand Bergeron.

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Un
Conte inédit tiré de la collection « Contes du pays de la Ouananiche »
IQ RÉDACTION - Rédacteur officiel : Bertrand Bergeron - © Interaction QUI ltée

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