La rencontre de
l'ART et de la TECHNOLOGIE
par Cyril Slucki

- Interview de Louise Poissant par Cyril Slucki webmestre du site cyberworkers.com
Pouvez-vous définir ce que sont les arts médiatiques ?

Le domaine des arts médiatiques englobe toutes les pratiques impliquant des technologies de la communication. Il n'est pas facile de trouver un vocable approprié pour regrouper des pratiques aussi diversifiées. En effet, la musique électroacoustique partage en apparence bien peu avec la vidéo, l'holographie, l'infographie, la robosculpture, le multimédia, l'art télématique et la réalité virtuelle. Et pourtant, ces formes d'art ont certaines routines en commun sans parler de liens plus profonds qui les rattachent toutes à une conception de l'art comme pratique mettant à contribution le numérique et l'électronique en vue de détourner à des fins créatrices des technologies d'abord destinées à des fonctions utilitaires.

Les artistes des arts médiatiques mettent l'accent, comme le nom l'indique, sur la médiation, sur le lien et sur ce qui configure le lien, c'est-à-dire les interfaces. Cer dernières sont très diversifiées, allant du capteur de mouvement à la souris, du gant de données au capteur d'ondes cérébrales. Les artistes bricolent ou empruntent ces interfaces qu'il serait temps de classifier en fonction de leurs types et de leurs effets sur l'esthétique. On assiste à l'émergence d'une rhétorique des interfaces, plus ou moins consciente qu'il faudrait questionner, ce que nous nous proposons de faire, au GRAM, au cours des prochaines années.

Plusieurs autres aspects mériteraient d'être discutés ici. Tout le rapport au temps et à l'espace, à l'aesthésis comme disaient les Grecs que ces formes d'art réaménagent. Mais les considérations à ce registre demanderaient tout un article.

Il est peut-être important de signaler que bien d'autres étiquettes ont été proposées pour nommer ces formes d'art encore en quête d'identité après une trentaine d'années d'existence. Récemment, on en recensait plus d'une cinquantaine. Celle d'arts médiatiques a le mérite de référer à un domaine embrassant presque toutes les technologies sans toutefois réduire l'approche à son caractère technologique comme le ferait l'étiquette "arts électroniques" par exemple.

Quelles sont le ou les oeuvres marquantes de ces dix dernières années en matière d'arts médiatiques ?

Ca, c'est une question à laquelle il faut répondre prudemment parce que bien des oeuvres ont été marquantes et puis, c'est inévitable, elles sont remplacées par une oeuvre qui déplace un peu plus loin notre horizon.

Je dirais "Very Nervous System du Canadien David Rokeby". Il s'agit d'une installation très simple qui date de la fin des années 80 et qui permet de convertir le mouvement en musique. Le performeur engendre sa musique. L'oeuvre laisse une place ou un rôle déterminant au spectateur qui devient performeur. C'est par cette oeuvre que l'interactivité a pris, à mon avis, tout son sens en art.

Une autre oeuvre marquante "Video Place" de l'Américain Myron Krueger fut développée dès 1969 bien que mise au point ultérieurement. Elle permet de projeter le spectateur dans un écran sur lequel il peut intervenir en dessinant ou en jouant avec des personnages de synthèse. Là encore, le rôle de spectateur est amené à se redéfinir. Le dispositif est extraordinaire, mais les effets sont moins poétiques.

L'introduction des "eye phone" et du "data glove" par l'Américain Jaron Lanier a été bouleversante dans le milieu de l'art parce que l'on avait là un dispositif qui permet une immersion plus complète dans un univers virtuel. Cette technologie développée par des artistes a eu un impact majeur dans d'autres domaines. Mais en art, il inspire encore beaucoup de recherches et des oeuvres d'une grande force. Brendal Laurel, Char Davies et bien d'autres ont développé des interfaces et des environnements virtuels d'une grande poésie.

Toutes les recherches du côté de la domotique et de l'architecture me semblent aussi très importantes parce qu'il s'agit de reconfigurer notre environnement pour le rendre plus souple et plus intelligent si l'on peut dire. Une réalisation de l'Allemand Christian Moller annonce à mon avis un renouvellement du vocabulaire architectural. Il s'agit de la façade d'un musée à Hambourg, façade qui réagit aux changements de température en passant du jaune au bleu. Cette même façade se convertit en scène de concert sur laquelle se déroulent des performances en direct. Un nouveau totem pour l'an 2000.

Mais bien sûr, il y a tous les pionniers, du côté de l'image de synthèse, Lillian Schwartz, Rebbeca Allen, de l'électroacoustique, Stockhausen, Max Mathews, Jean-Claude Risset, et les inventeurs de dispositifs, les initiateurs d'événements télématiques, Roy Ascott, Fred Forest, par ex..

Cette question est vraiment difficile parce que presque toutes les réalisations, même celles qui semblent kitch ou héritées d'une esthétique "électromachine" me semblent importantes. Elles expérimentent de nouvelles postures et l'imagerie me semble bien secondaire.

Certains artistes contemporains ne considèrent pas les oeuvres d'art réalisées avec l'aide de la technologie, pourquoi selon vous ?

D'une manière générale, l'ensemble du milieu artistique est assez critique à l'égard de ces formes d'art. Pour diverses raisons. D'abord, il est vrai qu'il s'agit de productions qui dans bien des cas nous laissent sans mot. Nous n'avons pas la formation ou le vocabulaire pour comprendre et nommer ce que nous voyons. L'imagerie qui nous est proposée reproduit souvent l'effet rétroviseur, un effet de déjà vu facile et agaçant avec une technologie des plus sophistiquée. Un beau violon sans mélodie. Et puis, il faut bien reconnaître comme le faisait remarquer Roger Malina, directeur de la revue Leonardo, que la plupart de ces oeuvres ne sont pas faites pour être exposées dans un contexte classique. Pourquoi une oeuvre pensée dans un contexte de café électronique se retrouverait-elle dans un musée. La plupart des galeries d'art ne sont pas équipées en technologies, ressources humaines et en assurances pour gérer ce type de projets. Et pourtant, il y a une certaine ouverture, de plus en plus importante d'ailleurs, aussi bien du côté des écoles d'art que des musées et des galeries.

Mais il faut bien reconnaître que l'introduction des technologies dans le domaine des arts transforme complètement la conception, la production, la diffusion et la réception des oeuvres. Il faudrait être naïf ou utopiste pour penser que des changements d'une telle ampleur, remettant radicalement en question le rôle et la pratique artistiques passeraient sans heurt et sans mouvements de rejets. D'autant que le développement des arts médiatiques survient dans une période où l'ensemble de l'institution artistique est soumise à la question, une période très critique et insécure en art. L'apparition des arts médiatiques dans le décor n'arrange rien.

Est-ce que les artistes "branchés" sont plus créatifs ou l'inverse ?

Je ne pense pas que l'on puisse répondre simplement à une telle question. D'une certaine façon, j'aurais tendance à dire oui. Myron Krueger me faisait remarquer il y a quelques années que Leonard ou Michelange n'étaient pas des peintres comme on l'entend maintenant, mais qu'ils étaient des chimistes, ou l'équivalent, qui étaient en train d'inventer une portion de l'histoire de la peinture. Ils inventaient le médium et le dispositif perspectiviste plutôt qu'ils ne l'appliquaient. Je dirais que les artistes qui arrivent aujourd'hui à inventer des interfaces interpellant une nouvelle forme de sensorialité m'apparaissent les plus créateurs. Mais ce n'est pas le cas de tous les artistes dansle domaine. Plusieurs appliquent avec plus on moins de bonheur des recettes faites par d'autres.

On parle aussi d'art réseau de quoi s'agit-il ?

On parle d'art réseau ou d'art télématique pour désigner les productions impliquant plusieurs artistes reliés par des moyens électroniques autour d'un projet. La contribution de chacun devient une étape ou une partie de la production, de l'événement ou de la performance, selon les cas. Parmi les grands projets de ce type, il faut parler de Good Morning Mr Orwell que Nam June Paik et John Cage avaient réalisé, l'un à Paris, l'autre à New York pour le 1er de l'an 1984. Ce happening réunissait divers partenaires de part et d'autre de l'Atlantique qui pouvaient assister, en temps direct via une transmission par satellite, à la performance complète.

Le premier café électronique monté la même année par les Américains Kit Galloway et Sherrie Rabinovitch représente certainement l'un des événements les plus déterminants dans le domaine parce que ce projet ne visait plus directement des artistes par ailleurs très médiatisés, mais plutôt des échanges interculturels entre artistes et publics appartenant à plusieurs communautés culturelles.

Un autre événement marquant fut Télénoia initié en 1992 par le Britannique Roy Ascott qui est impliqué dans le domaine depuis les tous débuts. Ce projet réunissait des artistes de plusieurs pays par divers moyens, fax, vidéoconférence, satellite, téléphone, en vue de réaliser deux oeuvres qui s'imprimaient sur une immense machine à peindre bricolée par l'artiste français Jean-Paul Longavesne à Paris.

Enfin, cette forme d'art a donné lieu à des échanges dont il est difficile de mesurer l'intensité et la créativité. ce que l'on peut constater c'est que l'on assiste avec ce phénomène à une redéfinition du rôle d'artiste que l'on peut qualifier à la suite d'Ascott, d'artiste distribué : chaque intervenant redémarre l'oeuvre en lui imprimant sa sensibilité et sa contribution. La télématique permet par ailleurs d'introduire l'art dans l'ère du connectivisme multipliant échanges et interactions dans des réseaux artistiques.

Qu'est-ce que les nouvelles technologies de l'information et de la communication peuvent apporter à l'art ?

Ces technologies modifient radicalement la conception que l'on se fait de l'humain, de la science, de l'environnement. Elles changent tout. La façon de faire la guerre, mais aussi l'approche médicale, l'économie, l'éducation. «Nous façonnons des outils qui à leur tout nous façonnent» disait McLuhan. Et depuis une cinquantaine d'années, les technologies de l'information ont connu un essor sur tous les fronts. Comment l'art pourrait-il rester en marge? Les artistes, ces antennes civilisationnelles, ont investigué dans ces domaines dès les débuts, essayant de récupérer ou de trafiquer certaines technologies en vue de la création. Sherrie Rabinovitch disait, très à propos, qu'il est urgent de créer avec les instruments qui par ailleurs menacent notre survie.

En fait, les technologie de l'information équipent les artistes d'instruments qui permettent d'explorer d'autres formes de sensibilités et d'autres rôles, en particulier en ce qui regarde le couple artiste/spectateur. L'interactivité introduite par ces technologies initie progressivement et symboliquement à cette espèce de partage de pouvoir qu'annonce par ailleurs la révolution technologique. Par l'interactivité, l'artiste indique qu'il est disposé à ouvrir l'oeuvre, non seulement aux multiples interprétations qu'elle recevra du public, mais aux diverses interventions qui la constitueront et qui échapperont en partie à l'artiste. Il y a là la préfiguration non seulement d'une nouvelle pratique artistique, mais aussi de nouveaux échanges sociaux. Il est important de signaler que cette conception de l'art n'est pas étrangère à plusieurs cultures où chacun participe à la danse, au maquillage, à l'élaboration de la symbolique qui relie fondamentalement le groupe. La spécialisation des formes artistiques en Occident, et en particulier l'épisode moderne nous ont fait perdre de vue cette dimension totémique essentielle de l'art.

On voit de plus en plus de galeries virtuelles sur le réseau Internet,(celles-ci sont la plupart du temps des numérisations de photos d'oeuvres)...

Internet a inspiré divers projets, mais très peu ont véritablement levé, et il est vrai que c'est plutôt une vitrine ouverte sur le monde. Mais en cela, ce n'est pas rien, bien au contraire. Nos sociétés produisent un nombre toujours grandissant d'artistes professionnels, i.e. sortis d'écoles d'art. Nous produisons beaucoup d'artistes que nous ne pouvons consommer d'art dans les circuits traditionnels que sont la galerie et le musée. Mais les artistes n'ont pas moins besoin de se faire connaître et d'exposer leurs oeuvres. Dans un tel contexte, Internet représente un réseau mondial économique. Mai cette technologie n'est pas encore bien adaptée aux besoins incroyablement gourmands de l'audiovisuel impliqué dans les créations artistiques. Il y a encore bien des ajustements à faire. C'est pourquoi il faut multiplier interventions et explorations.

L'an dernier une oeuvre virtuelle (qui ne se trouve que sur Internet) a été vendue pour la somme de 60.000 FF. Le virtuel est-il un nouveau marché pour l'art ? faut-il conseiller aux artistes de se mettre sur Internet ?

Je pense que cette oeuvre de Fred Forest un important artiste français des arts réseau est une parodie du mode de circulation des oeuvres dans le système traditionnel où l'on achète essentiellement une valeur qui ne présente pas du tout d'intérêt par ailleurs. Dans les arts réseau ou plus généralement dans les arts interactifs, une telle transaction n'a pas de sens puisque l'intérêt ne porte pas sur le fait d'acquérir quelque chose mais bien plutôt de mettre une part de soi à contribution.

Mais cette performance de Fred Forest reposait aussi sur un phénomène de médiatisation dont bénéficie par ailleurs Fred Forest. Et si de telles figures sont nécessaires, elles ne représentent pas, je pense, la voie dans laquelle s'engagent les arts télématiques. En tout cas, certainement pas sur Internet qui est un véhicule de transport en commun si l'on peut dire.

Les progrès technologiques vont de plus en plus vite, n'y a t'il pas un problème pour les artistes "électroniques" à maintenir ces compétences ?

Certainement. Pour les artistes et pour les écoles d'art. Il est très difficile de se maintenir à jour. Pour les écoles s'est encore plus grave, parce qu'il n'y a pas que l'équipement qui fasse défaut, mais bien souvent les compétences et les aptitudes à créer avec cette nouvelle palette électronique. En fait, à moins d'être rattaché à un centre de très grande envergure, il est impossible de suivre les développements technologiques. Mais ce n'est pas nécessaire d'être équipé des dernières découvertes pour être créatif. Certaines productions parmi les plus poétiques et les plus prometteuses comme je l'ai mentionné ont été trafiquées sur du bas de gamme.

Est-il vrai que de plus en plus d'entreprises du secteur des nouvelles technologies de l'information et de la communication recrutent des artistes? D'après vous, Pourquoi ?

Ces artistes ont développé une expertise souvent inégalée en ce qui regarde la visualisation, la production infographique, la vidéo, etc. Les entreprises, et pas seulement celles dans le domaine, ont de plus en plus besoin d'instrument et de compétence dans le domaine de la visualisation. Celles qui se spécialisent dans le domaine ont besoin d'artistes non pas seulement à titre de développeurs mais aussi comme cobaye, comme expériementateurs permettant de pousser plus loin la technologie. Ces échanges ont été l'occasion de nombreuses formes de partenariat avec le secteur privé : prêt d'équipement, stages, consultations, postes de recherche, etc. Bell, AT&T, Northern Telecom, Softimage, Apple et bien d'autres ont des programmes pour artistes en résidence qui leur ont permis de développer certaines technologies aujourd'hui devenues communes.

Vous avez publié plusieurs ouvrages comme l'esthétique des Arts médiatiques et dernièrement le dictionnaire des arts médiatiques qui est en accès gratuit sur Internet ? Quels sont vos prochains projets ?

D'abord je dois dire que je travaille avec une équipe, le Groupe de recherche en arts médiatiques (GRAM) avec lesquels j'ai publié le dictionnaire et les ouvrages critiques. Nous avons trois importants projets pour l'instant.

Le premier concerne la mise à jour continue du dictionnaire qui je l'espère rejoindra l'ensemble des artistes intéressés dans le domaine. Par le biais d'Internet, il est dorénavant possible de recevoir et d'intégrer les commentaires et les ajouts venant d'artistes avec lesquels nous n'aurions sans doute jamais été en contact sans ce moyen de communication. De plus, le dictionnaire sera prochainement relié à trente ans d'archives de la revue Leonardo, ce qui permettra d'approfondir certaines notions. Il sera aussi relié à Idea, le répertoire des artistes et centres dans le domaine.

Par ailleurs, nous avons entrepris une recherche sur la rhétorique du multimédia. Dans un premier temps, il s'agit de répertorier et de classifier les figures et les tropes introduites et véhiculées par le multimédia. Puis, nous allons analyser le rôles des interfaces, leur impact sur la sensorialité et les modalités d'échange. Et enfin, nous comptons étudier des effets sociaux plus globaux. Nous commençons à peine.

Un troisième projet sur lequel nous travaillons, Montréalités virtuelles porte, comme son nom l'indique, sur une carte virtuelle de la ville sur laquelle nous allons implanter et documenter des sites artistiques et culturels. On pourra ainsi visiter certains musées, certains quartiers et avoir accès à des informations allant de la programmation au commentaire sur l'architecture du bâtiment, à son histoire, son influence, etc. Nous utiliserons des documents visuels de toute nature, depuis la photo jusqu'à des simulations en réalité virtuelle. C'est un très gros projet que nous développons avec le concours de la ville et d'un partenaire privé.

A l'aube de l'an 2000, comment voyez-vous l'art au XXIe siècle ? (y-a-t'il un projet d'oeuvre particulier pour le passage au 3e millénaire ?)

L'an 2000, c'est dans 2 ans. C'est bien court et c'est tout proche. Outre le fait qu'il y aura de grandes manifestations déployant l'ensemble des ressources disponibles pour marquer le coup, je ne suis au parfum d'aucune production radicalement différente. Ce qui me frappe surtout, c'est à quel point nous ne sommes pas à la hauteur de nos technologies. Un peu comme quand l'imprimerie est apparue, l'ensemble de la population ne savait ni lire ni écrire. Nous n'avons pas encore digéré les effets de ces technologies dans le domaine de la création. Nous sommes loin de réaliser la profondeur et la richesse de ces nouveaux stylos comme les appelle Derrick de Kerckhove, avec lesquels s'écrit notre histoire. Les prochaines années vont certainement introduire d'autres moyens ou d'autres combinaisons. Et puis avec le temps, on va tout doucement métaboliser ces technologies.

© Cyril Slucki webmestre du site cyberworkers.com
Louise POISSANT
Professeur en esthétique au Département d'arts plastiques de l'Université du Québec à Montréal. Louise POISSANT dirige le Groupement de Recherches sur les Arts Médiatiques (GRAM) et termine la rédaction d'un dictionnaire sur les arts médiatiques.

Elle a co-scénarisé une série télévisée sur les arts et les technologies, «Ne Art», et elle est l'auteur de plusieurs articles dans le domaine des arts dont Pragmatique Esthétique (1994).
A consulter :

GRAM : Dictionnaire des Arts Médiatiques

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