Entretien avec David Hockney

Extraits de deux entretiens avec David Hockney : Félix-Hadrien D'Haeseler et Marian Verstraeten, 22 mai 74. Et Pierre Sterckx, Vincent Baudoux, MarianVerstraeten.

© Paru dans «Clé pour les arts», n° 46, Bruxelles 1974.



L'Anglais David Hockney s'est installé à Paris. Fidèle à ses miroirs, eaux, voiles, rideaux, portraits, il peint aussi Paris dans des Against-day en style français (ou contre-jour in French Style). Le Musée des Arts Décoratifs lui fait une fleur : une rétrospective de ses toiles, dessins et gravures est organisée d'octobre à fin novembre.

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Hockney à Parls - L'inspiration, la tranquillité

«À Londres, je ne parvenais plus à travailler du tout J'étais tout le temps interrompu. Je n'aime pas beaucoup devoir dire non aux gens, mais il y a des limites. Ici je suis tranquille et, comme autrefois en Californie, j'arrive à travailler sérieusement. Parallèlement, et la chose est valable pour la Californie autant que pour Paris, l'endroit m'inspire. La différence, c'est que peindre la Califomie était relativement facile, étant donné qu'avant moi personne ne l'avait fait. Paris c'est autre chose ! Beaucoup de peintres, meilleurs que moi, ont peint Paris. Recommencer relève d'un défi... qui me plaît et que j'aimerais tenter. L'une des trois toiles parisiennes s'lntitule« Against-day en style français»...
Là, je joue sur les mots. En anglais nous utilisons l'expression française «contrejour»; normalement j'aurais mis «Contrejour in French Style », mais comme je suis ici j'ai préféré inverser.»

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Le tableau montre, en plongée et à partir d'une fenêtre, une cour intérieure très «française». Quelques larges surfaces planes, très « Hockney », y servent de support à un contenu quasi littéraire, fait de références - au sens le plus strict du terme- à une peinture « française » par excellence : le Pointillisme. Pointillisme qui nous est « rappelé » dans ce qu'il peut avoir de plus «superficiel», Utilisé comme il. l'est ici en tant que coloration de mur, complètement détaché de tout "effet ".

- «Je me sers de cette méthode comme d'une référence à la peinture française en général. J'aimais bien regarder ces tableaux, et, me trouvant sur place, j'ai eu l'idée d'en « faire ». Je n'opère nullement un retour en arrière jusqu'au pointillisme, ce serait tout à fait inutile, puisque depuis lors il y a eu le cubisme etc., des tas de développements. Je crois par contre qu'il est indispensable que les artistes de ce temps regardent attentivement un passé plus immédiat. J'entends par là que nous devons faire un tri dans les acquis de la peinture moderne. Il me paraît évident, par exemple, qu'une tendance comme la peinture abstraite n'est pas si ouverte qu'on a voulu le faire croire. A mon sens ce serait même plutôt un çul-de-sac. Personnellement, je ne suis jamais arrivé à me détacher de la notion de sujet et, après tout, je ne vois pas pourquoi je m'y efforcerais.

L'important c'est de voir clair, de regarder constamment en arrière et de ne pas se perdre en soi ni en son art propre. Mais lorsque j'introduis le pointillisme, il ne s'agit pas d'un tel retour en arrière, c'est simplement une référence.»

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Les sources. Peinture, poésie, situations observées, à chaque fois les notions d'«image» et de «visuel» interviennent comme éléments déterminants pour le sujet.

«Pour moi, les sources d'inspiration sont très vastes. Elles peuvent être purement visuelles, c'est le cas des paysages, personnes, attitudes ou mouvements d'une personne etc., ou semi-visuelles, dans celui de personnages en situation, je veux dire que la tension qui résulte du drame qui se joue entre deux êtres a quelque chose de visuel. Le portrait double est d'ailleurs un de mes sujets de prédilection, je trouve que, d'un point de vue psychologique, il est plus intéressant de peindre deux personnes plutôt qu'une seule ou trois.

Lorsque les sources sont d'ordre littéraire, il est au fond toujours question d'images. Ce qui m'importe en poésie c'est de, ressentir un sentiment sous forme d'image. Je ne suis pas un peintre obsédé par quelque petite théorie de formes ou de couleurs, j'aime peindre le monde autour de moi, exprimer ce que je ressens, ce que les autres ressentent, et le faire d'une manière directe et claire. Vous allez comprendre ce que j'aime en poésie lorsque je vous aurai lu quelques lignes d'un poème de Sylvia Plath, qui parle d'un miroir en termes tellement visuels que je n'éprouverais aucune difficulté à rendre, en peinture, ce même sentiment.»

«l am silver and exact, l have no preconceptions.
Whatever I see, I swallow immediately Just as it is, unmisted by love or dislike.
l am not cruel, only truthful The eye of a little god, four-cornered.
lAost of the tide 1 meditate on the opposite wall.
lt is pink, with speckles, l have looked at it so long1 think it is part of my heart. But it flickers.
Faces and darkness separate us over and over. (
l).»

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Miroirs, eaux, voiles, rideaux, surfaces...

«Il faut tout de même distinguer. Ce que je viens de lire ne fait pas allusion à un rideau, une surface sans plus. En réalité, et c'est là ce qui m'intéresse le plus, les miroirs ont, comme l'eau et le verre, l'étrange pouvoir de renvoyer l'image de choses qui leur sont extérieures.

Ce sont également des éléments qui n'ont ni forme ni couleur, ni même de définition précise. Par consécuent il m'est loisible de leur en inventer une... je peux faire toutes sortes de suggestions visuelles, me livrer, lorsque je peins l'eau, à un jeu visuel très intéressant. Le verre aussi exerce une fascination très grande sur moi; je ne suis pas encore arrivé à en faire le tour et depuis des années je rêve de peindre une simple plaque de verre, rien qu'une plaque de verre... mais comment ?»

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Les « rideaux » qui cachent quelque chose, ceux qui « cachent »...

«Un rideau qui cache et révèle en même temps. Il cache... ce qu'il cache dépend du côté où l'on se trouve... (rire). Les gens qui croient qu'il cache quelque chose sont sans doute plus nombreux que ceux qui ont été de l'autre côté... C'est une question bien ambiguë ! D'ailleurs tout cela est ambigu, c'est vrai, mais j'avoue que cela me plaît. C'est la seule ambiguïté que j'aie jamais aimée en peinture - ou utilisée ; d'ordinaire je hais tout ce qui sent l'ambiguïté, en peinture comme en dessin, et je la fuis comme la peste.»

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« The Room Tarzana » - L'apparition de la lumière dirigée - La Californie.

«Avant « The Room Tarzana », je ne m'intéressais pas tellement à la lumière. Je présume que cette lumière californienne a dû avoir une importance considérable sans que je m'en rende très bien compte sur le moment. C'est là, en tout cas, que j'ai peint la lumière pour la première fois, alors que je pensais que c'était simplement le côté sexy de l'endroit qui m'attirait.

Ce que je sais aussi, c'est que la lumière de Paris est très différente de celle de Londres. Et que, dés le premier jour, je me suis mis à peindre Paris, là où je n'ai jamais peint Londres, sauf peut-être le détail de la vue par la fenêtre dans le portrait de Ossie et Celia.»

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La photographie. L'emploi de petites photos de détails. Les « vides » de Hockney.

«Les photos me servent uniquement comme aide-mémoire. J'en fais énormément et tout le temps, mais la photo ne m'intéresse pas en tant que telle. C'est un élément parmi d'autres dans la préparation d'un tableau. Pour le portrait de Shirley et Gregory par exemple, j'ai fait un premier croquis au dos d'un chêque, puis, chez eux, un dessin en couleurs, puis des tas de photos pour lesquelles je leur demandais de poser, puis enfin j'ai commencé à peindre. Je peins mon tableau à partir de mes dessins, de mes photographies, de ma mémoire, et... à partir de toutes sortes de choses. Je pense que c'est à la fois inventé et observé. C'est un patchwork de choses différentes.»

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L'Hyperréallisme - Dessin/Photo.

«L'utilisation que je fais de la photo est différente de celle qu'en font les hyperréalistes, qui se contentent de projeter une image et de dessiner autour. Moi je préfère de loin le dessin d'après nature.

J'adore dessiner, je le fais sans arrêt ; je dessine même dans les tableaux... en ce sens je suis un peintre très « old-fashioned » : j'ai une palette et des pinceaux et tout ! Pour l'hyperréaliste, le dessin n'est pas une nécessité absolue. On pourrait les rapprocher d'un Canaletto travaillant au moyen d'une « camera obscura», sauf que Canaletto se sentait concerné essentiellement par l'atmosphère et que les hyperréalistes le sont par la surface proprement dite de la photographie, que Canaletto ne pouvait évidemment pas connaître. Toujours est-il qu'à mon avis le dessin permet bien plus d'invention. L'attitude qui consiste à nier son importance aboutit à un travail soit primitif soit photographique ; or, il me semble que la meilleure peinture s'est toujours située - et se situera toujours - entre les deux. Le fait que le dessin soit passé de mode a quelque chose de scandaleux à mes yeux. Les gens ne sont pas formés en dessin, bien qu'il n'y ait que quelques petites choses à apprendre. Il ne s'agit pas d'une activité exceptionnelle, vous ne trouverez pas de prodiges en dessin, ce n'est pas comme en musique. Il vous faut tout juste assez d'entraînement dans l'observation pour pouvoir dessiner.»

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Au sujet de Duchamp.

«Duchamp est évidemment un artiste intéressant et fascinant. Sa prise de position contre l'art intuitif (si vous considérez Picasso comme un peintre intuitif) relève d'une attitude intellectuelle intéressante.

Mais à mon sens l'œuvre de Picasso comporte un achèvement plus important, parce que sans lui, l'achèvement de Duchamp n'aurait pas existé. Ce qui se passe c'est que, comme toujours, on a trop parlé ; on a gonflé et surfait la réputation d'un artiste certes intéressant et fascinant, mais pas aussi important que Picasso. On parle trop et l'on écrit trop, trop de choses illisibles et que d'ailleurs personne ne lit. Je crois quant à moi qu'il y a des gens qui voient le monde davantage par les yeux que par leurs facultés intellectuelles, et qu'il en sera toujours ainsi. L'art a pris une autre direction avec Duchamp, je n'ai rien à redire sur son mérite mais beaucoup sur celui de ses suiveurs qui lui ont fait plus de tort que de bien. Comme tous les suiveurs... »

Pierre Sterckx, Vincent Baudoux, Verstraeten, 26 juin 74 .(extraits du dossier d'
artpress)
(1) Plath, Sylvia, Crossing the Water, New York, Harper & Row publishers, 1971

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