Ayant été la coordonnatrice
de ce collectif, la première à recevoir les textes, membre du comité
de lecture avec Yvon Paré et André Girard, et n’y ayant pas de texte
moi-même, j’en ai rédigé la préface avec plus de sérénité
encore que d’habitude. Ayant eu par ailleurs l’occasion d’en faire la présentation
assez détaillée lors du lancement à Desbiens, en juillet dernier,
j’ai pu le lire d’un oeil un peu différent – un oeil de «vraie»
lectrice, si l’on veut.
Un collectif, même sur un thème imposé, est toujours un exercice
fascinant de diversité dans l’unité – ou d’unité dans la diversité:
selon les années, un de ces aspects l’emporte davantage, ou l’autre. Ainsi,
que ce soit dans «La ville» (ULUF 3) , ou dans «Mythes
personnels» (ULUF 2), les textes se regroupaient selon trois ou quatre
«attracteurs» différents. J’ai été très frappée
au contraire par la forte unité de ce dernier recueil, qui en a rendu l’agencement
– maintenant que nous n’avons plus recours à l’ordre alphabétique!
– beaucoup plus aisé.
J’ignore si le motif y était pour quelque chose: il était moins question,
pour une fois, de puiser dans histoires ou mythes personnels que dans ceux de la
collectivité – c’était, en fin de compte, un retour sur l’appartenance
vue du point de vue de l’Histoire autant que du lieu. Peut-être est-ce la raison
pour laquelle des trois Sagamiens «importés» – Maurice Cadet,
Gérard Pourcel et moi-même – et indépendamment des raisons purement
matérielles (travail exténuant pour Gérard et pour moi) – Maurice
Cadet est le seul à avoir réussi à faire se rencontrer sa culture,
et l’histoire implicite qui la soutient – et celles de la région où
il s’est établi depuis un peu plus longtemps que nous, mais pas tellement.
«Rencontre», voilà en fait le mot-clé de ce recueil, le
fil qui court d’un texte à l’autre, et le titre d’un des textes, d’ailleurs.
Rencontre entre le rêve de neige d’un jeune Haïtien nourri par l’enseignement
des frères de l’Instruction chrétienne et la véritable neige
de l’hiver jeannois, rencontre enfin de l’imaginaire propre à la région
et qu’on finit par adopter comme le sien, dans la nouvelle de Maurice Cadet, «L’insaisissable
interférence» où est parfaitement bien saisi cet instant que
connaît tout immigré de longue date où les appartenances s’inversent,
s’échangent, s’interpénètrent (j’en ai quant à moi pris
conscience après une demi-douzaine d’années, en constatant avec quelle
joie soudaine j’entendais parler québécois à l’aéroport
Charles de Gaulle et me disais «je rentre chez moi!»).
La rencontre du présent et du passé se fait grâce à un
certain nombre de médiateurs – musiques, parlers, mais aussi plus physiquement
encore boissons et nourritures terrestres dans le texte de Maurice Cadet, qui renvoie
plus spécifiquement à une rencontre entre deux cultures proches dans
le temps. Dans d’autres textes, c’est un message concret, un texte, qui établit
le lien physique entre passé et présent: ainsi le journal intime découvert
par la narratrice de «La rencontre» de Nicole Pelletier, la gagnante
du concours de nouvelles Université/Collèges de cette année,
ou encore la «Lettre pour Samuelle» de Danielle Dubé, où
le message du grand-père de la narratrice permet de rétablir le contact
non seulement avec le passé des grands barrages mais aussi avec la communauté
amérindienne. Textes, encore, dans les nouvelles d’Alain Gagnon, et de Frédéric
Gagnon: le narrateur de «Le mal d’Espagne» s’endort peut-être à
son clavier d’ordinateur et se trouve projeté au temps de la grande épidémie
de grippe espagnole. Le narrateur de «Translations» est un poète
obsédé par l’oeuvre à faire: elle doit retrouver l’élan
vital de la race, de la terre et du sang – et il se trouve projeté, lui aussi,
dans le passé par son obsession même, vers la femme qui incarne toutes
ses aspirations amoureuses autant que spirituelles et poétiques.
Rencontres encore entre des cultures, et télescopage des époques et
des croyances, dans le texte de Gil Bluteau, «Site Méta 0596»,
où des archéologues blancs fouillent un site de la Métabétchouan:
le médiateur sera ici une bouteille du XVIIe siècle, remplie d’eau
pure, objet magique dont une vieille indienne révélera le secret, mais
dont le hasard – ici expression d’une fatalité vengeresse – fera l’agent,
peut-être, du grand déluge.