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Lézard # 5 - septembre 1997

l'APES

APES

Le livre que je n'ai pas lu

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Il y a des livres qui vous accompagnent ou qui vous suivent pendant toute une saison, peut-être une vie même. Carol Lebel a trouvé le secret du temps qui s’étale, de la durée qui se recroqueville doucement, de l’espace qui se referme comme une fleur de cactus devant l’avancée de la nuit. Il butine sur un constat ou une idée qui jaillit en vrombissant comme un colibri dans le plein chaud de l’été. Bien sûr, il s’agit de Petites éternités où nous passons, son recueil de haïku publié il y a quelques mois chez Le loup de Gouttière.

Je l’ai déjà écrit il y a longtemps, les titres de Carol Lebel sont des poèmes qui font que je m’attarde à la surface de ses parutions et que je repousse le moment de tourner la page. Il ne rate pas la cible, jamais. Ces petites éternités où nous nous affolons trop souvent, où il est de plus en plus difficile de suivre une pensée rebelle, Carol Lebel les transforme en bulles qui vous figent entre deux gestes ou qui vous hantent pendant de longues heures.

Je n’ai pas lu «Petites éternités» et pourtant le recueil m’a accompagné pendant tout l’été, comme un objet précieux qui vous rassure sur la continuité du monde. Il était sur la table, face au grand lac Saint-Jean qui s’invente dans ses coulées de lumière. Et puis, après les vagues de soleil sur le sable, je revenais au livre, l’ouvrais au hasard, imitant le vieux pêcheur qui tous les matins dans sa chaloupe toute délavée, remorquait sa ligne. «La vieille dame n'est plus sur son perron un chat toujours au rendez-vous». Et puis je fermais les yeux sur l’image. Comment savoir pour cette vieille dame... Peut-être qu’elle n'est plus du tout, qu’elle ne reviendra jamais sur le perron et le chat cherchera toujours la caresse qui le faisait ronronner dans sa patience amoureuse. Je tournais encore autour d'un café avec la pensée de la vieille dame très digne et de son chat fidèle, un gros matou tigré à la moustache pleine de virgules.

Il n’y a pas plus mauvais lecteur qu’un écrivain qui caresse les mots au bord d'un lac. Il plonge dans des livres qui lui volent ses vacances, (les trois tomes de Tyranaël d’Elisabeth Vonarburg par exemple), ou bien il joue au touriste, à celui qui plonge dans une page pour en remonter aussitôt en s'ébrouant. J'aurai fait le martin-pêcheur tout l’été avec Petites éternités où nous passons de Carol Lebel, m’y jetant brusquement pour en ressortir avec un petit poème rutilant et frétillant, ou encore m'arrêtant longuement devant une photo de Jayanta Guha pour voyager. Je n’ai pas lu Carol Lebel et je sais maintenant que je ne le lirai probablement jamais. Mais le livre va me suivre, je le garde près de la main, pour les moments où je voudrais que le temps s’arrête, juste à côté des livres que j’ai du mal à ranger dans la bibliothèque. J’ai beau les porter tout doucement, ils reviennent, ces livres rebelles, sur le comptoir, ou encore ils se faufilent dans la verrière pour fleurir au milieu des hibiscus. Et puis comment résister au bonheur de jouer à l’aigle pêcheur qui m’a fasciné tout l’été au grand lac Saint-Jean. L’oiseau vole tout en lenteur et puis il tombe, frappé en plein vol. Je bondis dans la page. «Aurore seul sur le coin d'une rue j’attends un poème». Et puis je respire un grand coup et laisse le texte faire ses ronds tout autour et ne bouge plus pour ne pas froisser l’éternité qui s’accroche à moi et partout dans la rondeur du monde.

Il faut jouer à l’aigle pêcheur avec Petites éternités où nous passons. On y débusque la vie, la mort, l'amour, la tendresse, le mal de vivre, de grandes questions et des fragments d’existence. Ce sont peut-être des photos dérobées à la lisière du jour qui marqueront toutes les éternités de votre vie.Il y a des livres qui vous accompagnent ou qui vous suivent pendant toute une saison, peut-être une vie même. Carol Lebel a trouvé le secret du temps qui s’étale, de la durée qui se recroqueville doucement, de l’espace qui se referme comme une fleur de cactus devant l’avancée de la nuit. Il butine sur un constat ou une idée qui jaillit en vrombissant comme un colibri dans le plein chaud de l’été. Bien sûr, il s’agit de Petites éternités où nous passons, son recueil de haïku publié il y a quelques mois chez Le loup de Gouttière.

Je l’ai déjà écrit il y a longtemps, les titres de Carol Lebel sont des poèmes qui font que je m’attarde à la surface de ses parutions et que je repousse le moment de tourner la page. Il ne rate pas la cible, jamais. Ces petites éternités où nous nous affolons trop souvent, où il est de plus en plus difficile de suivre une pensée rebelle, Carol Lebel les transforme en bulles qui vous figent entre deux gestes ou qui vous hantent pendant de longues heures.

Je n’ai pas lu «Petites éternités» et pourtant le recueil m’a accompagné pendant tout l’été, comme un objet précieux qui vous rassure sur la continuité du monde. Il était sur la table, face au grand lac Saint-Jean qui s’invente dans ses coulées de lumière. Et puis, après les vagues de soleil sur le sable, je revenais au livre, l’ouvrais au hasard, imitant le vieux pêcheur qui tous les matins dans sa chaloupe toute délavée, remorquait sa ligne. «La vieille dame n'est plus sur son perron un chat toujours au rendez-vous». Et puis je fermais les yeux sur l’image. Comment savoir pour cette vieille dame... Peut-être qu’elle n'est plus du tout, qu’elle ne reviendra jamais sur le perron et le chat cherchera toujours la caresse qui le faisait ronronner dans sa patience amoureuse. Je tournais encore autour d'un café avec la pensée de la vieille dame très digne et de son chat fidèle, un gros matou tigré à la moustache pleine de virgules.

Il n’y a pas plus mauvais lecteur qu’un écrivain qui caresse les mots au bord d'un lac. Il plonge dans des livres qui lui volent ses vacances, (les trois tomes de Tyranaël d’Elisabeth Vonarburg par exemple), ou bien il joue au touriste, à celui qui plonge dans une page pour en remonter aussitôt en s'ébrouant. J'aurai fait le martin-pêcheur tout l’été avec Petites éternités où nous passons de Carol Lebel, m’y jetant brusquement pour en ressortir avec un petit poème rutilant et frétillant, ou encore m'arrêtant longuement devant une photo de Jayanta Guha pour voyager. Je n’ai pas lu Carol Lebel et je sais maintenant que je ne le lirai probablement jamais. Mais le livre va me suivre, je le garde près de la main, pour les moments où je voudrais que le temps s’arrête, juste à côté des livres que j’ai du mal à ranger dans la bibliothèque. J’ai beau les porter tout doucement, ils reviennent, ces livres rebelles, sur le comptoir, ou encore ils se faufilent dans la verrière pour fleurir au milieu des hibiscus. Et puis comment résister au bonheur de jouer à l’aigle pêcheur qui m’a fasciné tout l’été au grand lac Saint-Jean. L’oiseau vole tout en lenteur et puis il tombe, frappé en plein vol. Je bondis dans la page. «Aurore seul sur le coin d'une rue j’attends un poème». Et puis je respire un grand coup et laisse le texte faire ses ronds tout autour et ne bouge plus pour ne pas froisser l’éternité qui s’accroche à moi et partout dans la rondeur du monde.

Il faut jouer à l’aigle pêcheur avec Petites éternités où nous passons. On y débusque la vie, la mort, l'amour, la tendresse, le mal de vivre, de grandes questions et des fragments d’existence. Ce sont peut-être des photos dérobées à la lisière du jour qui marqueront toutes les éternités de votre vie.

Yvon Paré

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Dernière révision : 18 février 1998

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