|
|
|
|
Page 8 de 20 |
|
|
Lecture buissonnière |
|
Cette nouvelle rubrique est consacrée aux lectures de nos membres, et non à la lecture de nos membres. Fiction, poésie, essais, théâtre, faites-nous partager vos vagabondages... |
| «La Danse Juive» de Lise Tremblay |
Tout y est attente, les regards, les odeurs, les sensations tactiles et auditives, attente d’un monde n’ayant jamais appartenu à la narratrice, une femme obèse qui a oublié son corps, et que sa mémoire lui rapporte lentement. Lise Tremblay note: «Lorsque je les vois (le père, la mère), je me mets à attendre. J’ai une patience infinie. J’attends, l’âme enfouie au fond de ma graisse.» En fait, il y a la problématique de l’obésité, et aussi la problématique universelle des déplacements et des enfermements. La mère de la narratrice est déplacée dans sa banlieue, comme son père, prisonnier d’un exil de pacotille et qui se raccroche à son village natal au moyen d’un fil téléphonique. Et l’amant, dépassé la rue Saint-Laurent et Côte-des-Neiges, pénètre en territoire inconnu. La narratrice elle-même vit le déplacement le plus intense, son corps ne parvient plus à se contenir et lui échappe. Le plus souvent, rapprochements et éloignements tiennent à un appareil téléphonique, ce qui souligne leur fragilité, et la ténuité des liens.
La Danse juive illustre d’abord une transgression.
Les tabous du langage et de l’écriture sont balayés par Lise Tremblay.
La survie du personnage principal dépend du décodage et du rejet des
apparences qui mentent. Dès les premières lignes, on observe une femme
endormie, serrant son dentier dans la main gauche ; elle s’éveille, remet
le dentier dans sa bouche en grimaçant. Regard tranchant, impitoyable de la
narratrice sur elle-même, soutenu par une écriture qui agit comme un
scalpel : elle transpire, son visage rougit, ses vêtements se déchirent,
sa graisse est lourde à porter. Elle se cache derrière sa cape noire
comme, autrefois, adolescente, elle se cachait avec son frère dans un sous-sol
luxueux : deux bêtes à nourrir, gavées de façon à
ce qu’on ne les voie pas, ne les entende pas.
Ainsi, le regard actuel, la parole et toute expression du corps de la narratrice
s’élancent dans la nécessité de la transgression. Mordre dans
les mots, leur faire tout avouer : «Les grosses sont des clowns.», «Les
baleines ne se font pas les lèvres, on ne leur apprend pas.» Et mordre
encore dans l’histoire de cette graisse, les liens avec la mère et le père,
la maison blanche d’un village du Nord, mordre dans les révélations
de sa mémoire au cours d’une tempête obligeant à passer la nuit
chez la mère. Et se savoir l’incarnation du poids de la honte et du mépris.
La langue-scalpel sert à cela, se retrouver, se dévoiler.
Le rapport au langage est une charnière primordiale du texte. La mère
a peur des mots et croit que le langage peut tuer; pour Mel, l’amant, il y a de même
des mots interdits, qu’il ne prononce jamais ou dont il se moque. Et le père
en fuite quête malgré tout l’approbation des membres de sa famille,
rattaché à eux par un combiné. La femme obèse, elle,
désobéira «avec acharnement», racontant très précisément
ses malaises et les origines de sa graisse.
«J’attends de la chaleur», affirme le personnage principal. Elle la trouve, elle rattrape la lumière dans des restaurants, ceux de l’autre monde, pour déserter ce sous-sol gravé en elle. Cette chaleur court dans l’écriture, soulevée par une puissante sensualité. La voix de Lise Tremblay nous traverse le corps. Les leitmotivs, la phrase rapide nous mènent dans la tempête du dedans et du dehors, dans l’autrefois bruyant du sous-sol, dans les rues de Montréal. Les axes qui supportent la trame romanesque : chaud et froid, noir et lumière, musique, cris et silence, immobilité et mobilité, finissent par générer l’éclatement : le corps, propulsé par la mémoire, s’inscrit de plus en plus dans les gestes de la transgression. «Je dis à ma mère que notre lien est éternel et impossible.» La femme obèse se rendra dans la maison blanche du Nord, répudiée par le père, pour voir. Ultime transgression, elle franchit les limites du secret du père.
Je répète, l’écriture de
l’auteure est paradoxalement sombre et lumineuse, chaude et froide, tranchante, incisive
et sensuelle. Désobéir pour enfin advenir. Il y a de ces phrases qui
résonnent tant qu’elles demeurent longtemps dans l’être du lecteur :
«J’ai pensé à la mort propre.» ; «La nuit, les monstres
se promènent.» ; «On aurait dit qu’il traînait le boulevard
Saint-Laurent sur lui» ; «Hérédité, c’est un des
mots des soeurs de ma mère, un mot qui calme, qui vient de Dieu, qui apporte
la paix, et qui m’a enfermée dans ma graisse à tout jamais.»
On ne peut quitter ce très grand roman, il reste en nous avec ses incroyables
mais, pourtant, si familiers déplacements, ainsi cette boîte à
souliers remplie de morts. Une profondeur étonnante, une beauté impitoyable.
Nicole Houde
«La Danse juive»,
Lise Tremblay Leméac, 1999.
|
|
|||
|
Page 8 de 20 |
|||
|
|
|||
|
|
|
|
Webmestre |
|