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«Sur le Toit des
maisons» |
Gobeil crée une atmosphère étrange, de fragilité et d’hésitation, d’insistance et d’attente. Un proche parent de Modiano. Il nous parle dans ce roman de «l’ailleurs» poursuivi par deux adolescents jamais nommés, quand «ailleurs» signifie tout ce monde hors du corps emprisonné, comme les bagnards de Cayenne, dans son immédiateté. Et cet ailleurs commence dans Québec même, remodelé par le regard nocturne. Tension entre le haut et le bas au cours de cette traversée, tension entre une réalité et un songe incarnés par les deux adolescents. Leur anonymat n’a rien d’anodin ; ici, peu de personnages seront nommés, sauf l’auteur du “Temps des cerises” et Yves Montand, son interprète. En fait, le narrateur prend parole ainsi qu’on se soude à la vie d’un autre devenu l’habitant de la ville de Cayenne ; il s’agrippe au langage du mort. Une sorte de Montand dont la voix se superposerait à celle d’un Jean-Baptiste Clément, le temps d’une chute.
Le texte vibre dans l’alternance des questions et des esquisses de réponses, des «peut-être» et des «Il est certain», dans cette autre alternance de ce qu’on peut croire et de ce qu’on peut admettre. Celles-ci impriment un mouvement au texte : tout cela, croyable ou fabuleux, tourne comme une grande roue. Là encore, rien d’anodin : les phrases ne cessent de bouger comme la terre à recréer, comme le souffle d’un ami qu’il faut ranimer. Avec une puissance retenue, discrète, l’auteur ancre la quête des deux personnages dans des formes rondes: celles de la grande roue, d’une montre, des cerises, du soleil, sans oublier les paumes des mains et cet encerclement par des flashs de films durant le bal des finissants. Les relations entre les deux protagonistes, sur le toit des maisons, s’inscrivent dans de la chair qui naît au gré de la fusion entre la musicalité et cette rondeur. La désignation des personnages reprend en écho le même tournoiement arrondi; le «il» et le «je», supports des regards et des gestes, dans la première partie, cèdent la place au «nous» et au «il» pendant la course sur les toits (2e partie). En finale, un «nous» impossible s’impose, tout autant que le «je».
Sans cette giration lente des formes et des pronoms, la musique n’aurait pas eu lieu. Elle s’installe insidieusement, oscillante, obsédante ; des notes d’un chant révolutionnaire glissent, se perdent comme l’ami mort, comme la ville de Cayenne disparue avec lui. Le rite de passage atteint son paroxysme avec le suicide de celui qui voulait tout changer. À cause d’un serment, à cause du balancement du texte au bord de l’abîme, les gestes des personnages se détachent les uns des autres, acquièrent la texture précise du sang et du doute; d’une importance démesurée, chacun d’entre eux dégage aussi une sensualité demeurant en suspens, une sensualité fragile entre ciel et terre.
Derrière le narrateur, il y a ce chef d’orchestre qui fait surgir des images d’une poésie forte, et dont la portée va s’amplifiant. Pierre Gobeil écrit : «La grande roue tournait librement dans le vent des plaines, comme les vagues vont à n’en plus finir jusqu’aux rivages des continents (...). Il y avait le jour qui montait à l’est. Il y avait cette date sur les calendriers accrochés aux murs de la ville... et cette rencontre entre ce quantième de fête et le soleil faisait rejaillir toute la lumière du coeur de l’île, de la même façon qu’un geyser sourd des entrailles de la terre lorsqu’une montagne vient de naître et contre laquelle on s’approche pour se réchauffer.» Il interroge les mots, en considère les divers angles, ainsi que dans ses romans précédents. Les mots peuvent-ils s’effacer, un mort peut-il redevenir ? La traversée du langage revu d’en haut peut-elle mener à un instant où le soleil va rejoindre l’eau du fleuve ? Une double exploration : celle du langage, celle du narrateur qui poursuit avec l’avancée du roman son meilleur ami, cette espèce de soleil qui a vraiment rejoint l’eau du fleuve.
Ce roman est magnifique et complexe. Je ne vous aurai offert qu’un aperçu de l’extravagante trajectoire de deux complices, voulant peut-être la mort dans la ville endormie de Cayenne, afin d’échapper à ceux qui les nomment, le jour venu, voulant peut-être franchir un «mur d’eau» pour prolonger la durée du rêve. Le sort des survivants à une telle entreprise ne connait qu’une issue : ils sont condamnés à franchir les murs des mots, à n’être que la répétition d’un complice dans sa chute.
Nicole Houde
«Sur le Toit des maisons»
roman de Pierre Gobeil, Lanctôt, 1999.
© Photo Laval Tremblay