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«Un Été
en Provence» |
Il est écrivain, elle, écrivaine. Ils ont
décidé de passer un été en Provence avec un couple d’amis,
dont l’un est écrivain aussi. Au milieu des couleurs, des parfums et des nourritures
terrestres, dans l’éblouissement de marcher sur les pas d’écrivains
et de peintres révérés, c’est d’abord l’état de grâce,
l’exploration innocente et ravie des êtres et des paysages, les retrouvailles
heureuses avec une culture à la fois familière et lointaine. Mais un
fil plus sombre court dans le soleil : elle vient de finir un livre et se trouve
dans la période toujours difficile qui suit la ferveur créatrice, lui
a décidé de tenir son journal de vacances et l’a invitée à
y participer, plus ou moins contre l’avis de l’ami écrivain, lequel s’efforce
non sans mal de terminer son propre compte-rendu d’un voyage plus lointain. Et se
frotter chaque jour les uns aux autres génère des étincelles
entre humains normaux, que dire alors d’artistes en période de gestation...
Le ton monte, on se fâche, on ne peut plus se parler, on décide de se
séparer. Et pourtant, l’honnêteté prévaut, ou aussi bien
la légèreté de l’être en vacances, on s’explique même
si on se quitte, on réussit à sauvegarder l’essentiel : l’écriture
de la mémoire.
Un roman? Non. Ou oui. Dans Un Été en Provence, il y a des personnages, une intrigue, un décor, des êtres, des échanges, tout un monde, aussi bien l’univers intérieur bien caractéristique de chacun des narrateurs que le monde contemporain, avec ses beautés et ses horreurs. Peu m’importe comme lectrice, je l’avoue, la distinction entre fiction et réalité ; en tant qu’écrivaine non plus je n’entretiens pas l’illusion qu’un récit, et même autobiographique, est moins une fiction qu’un texte étiqueté «roman». Je laisse aux voyeurs, ou aux maniaques du fait divers considéré comme un des beaux-arts, le plaisir douteux de reconnaître ici et là telle ou telle «vraie personne», de jouer au roman à clefs ; il y en a assez peu de toute façon ici pour satisfaire ce genre de lecture. Quant aux amateurs de “travelogues”, ils seront peut-être déçus aussi : Un Été en Provence est bien plus et bien mieux que cela. La visite d’un pays mythique, le choc de deux cultures, l’inévitable érosion de l’être causée par le dislocation du voyage, l’estrangement (Gide), les découvertes parfois inattendues qu’on fait alors dans des lieux intimes qu’on ne se connaissait pas, ou qu’on connaissait mal. Et la réflexion, enfin, sur les rapports de l’écriture et de la vie, et la puissance voilante et dévoilante des mots.
Je suis une lectrice biaisée, dira-t-on
peut-être : d’origine française et plutôt du nord, j’ai ma propre
Provence mythique devenue trop réelle (mes parents sont allés vivre,
et mourir, dans les lieux mêmes décrits par ce récit). Mais justement,
avec tous ces possibles biais, j’ai pourtant lu le texte d’un trait, fascinée
aussi bien par «l’histoire» que par le regard dépaysant jeté
sur des lieux pourtant si familiers, et l’écriture presque toujours heureuse
qui les porte — on invoque Giono à plusieurs reprises dans le texte, bien
sûr, mais à juste escient : il ne renierait sans doute pas Un Été
en Provence.
Que j’ai refermé en y trouvant une fois de plus confirmée ma certitude
intime : la vie est un roman, pour peu qu’on se donne la peine de la vivre aussi
par l’écriture.
Élisabeth Vonarburg
Un Été
en Provence, Danielle Dubé & Yvon Paré, XYZ, Montréal, 1999
© Photo Progrès-dimanche