Logo Lezard
Lézard # 6, Vol. 2 - mai 1998

l'APES

APES

Lectures, encore
«Zone Portuaire»
André Girard


Page 9 de 13


Le plaisir du lecteur solitaire

Quelques livresCertains livres sont comme de grandes respirations. Tout se passe entre le temps où vous suivez les phrases et l'autre, ce temps que la lecture vous laisse et où vous regardez devant, heu-reux tout simplement. J'aurai presque tout appris des chardonnerets qui s'accrochent, tête en bas, à la corde à linge qui coupe le jardin, en lisant André Girard. Pas que le livre soit fastidieux mais parce que je voulais faire durer le plaisir, lire à petites gorgées comme je le fais d'un vin rouge un peu acide qu'il fait bon déguster en automne quand tout le jaune débarque des arbres. Dès la première phrase, j'ai su. J'ai étiré les jambes et j'ai fermé les yeux pour laisser descendre en moi la musique des mots. La journée s'étalait devant et il y avait du soleil sur l'herbe toute barbouillée de feuilles. Juste l'incipit et une ou deux phrases pour bien saisir le rythme et l'élan qui porte vers le texte. Il faut profiter de ces grands bonheurs parce que peu d'écrivains réussissent le tour de magie.

Je savais que ces pages m'envoûteraient. Le lecteur n'est jamais à l'abri des coups de foudre. J'ai fermé les yeux et puis il y avait tout le pays devant, cette petite ville portuaire du Saguenay avec ses longs cargos rouillés qui vont et qui viennent en apportant le monde. Il y avait la grande baie des Ha! Ha! qui s'ouvre comme un refuge, les caps usés, le port, les longues grues et les fumées lourdes de la Stone qui montent par matin froid. Tout un pays s'est réfugié autour de ce plan d'eau qui connaît la grande respiration des marées et qui par-fois se donne des allures de mer.

Et puis la ville à flanc de collines, coupée par ses rivières et unie par ses ponts, la ville que le déluge a défigurée un peu. Une ville-refuge, une ville commencement du monde. Le bistrot Victoria devant le quai attend les rêveurs qui ferment les yeux sur un café. Au bout de la baie, le fjord, le monde, les voyages et les amours perdus. Derrière, les rues montent en pente douce jusqu'aux grands plateaux qui mènent à Laterrière et au lac Kénogami. A droite, le musée se niche tout près de la batture où les Vingt-et-un débarquaient en squatters, il y plus de 150 ans maintenant, pour se défricher un pays. C'est la vieille ville, les origines, la plus belle église avec son presbytère.

Quel plaisir que de découvrir la géographie d'un livre! Ce n'est guère post-moderne ou urbain, mais j'aime les espaces qu'un roman ouvre devant vous. Nous avons été si tôt habitués, nous les lecteurs du Québec, à nous balader dans les régions de la France ou de la Russie, des États-Unis et d'Amérique du Sud, que nous avons nié nos propres espaces. Il y a un refus d'être dans cette écriture, mais c'est une autre histoire. Étrange l'entêtement des jeunes écrivains à débaptiser le pays et à nier la géographie. On sait comment c'était important d'écrire Trois-Pistoles, Saint-Jean-de-Dieu ou La Doré dans nos livres.On sait comment c'était important pour un Paul Villeneuve de toucher le pays d'un bout à l'autre avec son corps et ses mots. André Girard va dans le sens contraire et c'est heureux.

Les odeurs montent, les herbes oscillent avec le vent qui fait un fou de lui le long de la berge, les vagues qu'un grand bateau scie en tournant dans la baie, face à des canards barboteurs qui ont tout vu. Le roman d'André Girard, c'est le roman de ce coin de terre, de cette petite ville un peu étrange qui reçoit des gens d'Amérique du Sud comme de la vieille Europe. On y entend parler polonais, grec ou portugais. Les hommes s'installent dans l'hôtel du port et c'est Ostende, c'est Anvers, c'est Amsterdam et partout où il y a des marins.

Je me suis fait lenteur dans Zone portuaire, reptile presque pour me réchauffer sur chaque phrase et m'en imprégner. J'ai lu avec le déhanchement du flâneur qui sait que la journée est parfaite et qu'il faut raccourcir le pas et respirer profondément à chaque foulée pour ne pas dépasser la marée qui refoule vers le fjord.

J'ai tout fait pour que le plaisir dure, en m'arrêtant partout, en suivant les jeux des chardonnerets dans les mangeoires, reprenant le texte à rebrousse-mots, remontant un paragraphe pour mieux me laisser glisser. Tout ralentir pour garder la joie en moi, pour retrouver des odeurs, des bruits d'eau dans l'herbe, la sirène du navire qui jette l'ancre dans le chenal, les nuages qui font des boules du côté de l'Anse-à-Benjamin. Et puis j'ai emboîté le pas du narrateur bourru, de cet anthropologue qui suit la marée en s'enfonçant à mi-jambe dans la boue, louvoyant vers la gueule du fjord, longeant la baie des Ha! Ha! par la droite, en direction de Saint-Félix. J'y connais des bonheurs d'herbes folles, des peuplades de canards qui écrivent sur la glaise avec leurs pattes jaunes, des outardes qui dessinent des chorégraphies étranges et sonores. J'ai suivi l'homme qui, après avoir vu le monde, est venu jeter l'ancre dans cette ville où rien ne semble vouloir arriver, où juste exister peut devenir un art. Un lieu où l'on guérit les blessures en vivant en marge, laissant le corps travailler pour engourdir les idées. J'ai posé le pied dans ses empreintes profondes, j'ai bu à même la bouteille de rouge jusqu'au point où tous les muscles de la marée se recroquevillent et ne peuvent plus rien d'autre que revenir vers le plus creux de la baie, vers l'Islet que l'on voit si bellement dans le film «Robe noire» et qui me fait songer à une immense raie des mers à marée basse.

J'ai suivi Sofia de Bulgarie, cette femme que l'opérateur de grue géante a arrachée du ventre du navire. Je l'ai vue, un peu tremblante dans son manteau et l'ai regardée prendre peu à peu vie dans la ville. Sûrement je l'ai aimée. Qui n'aimerait pas Sofia?
Le roman existe le temps flux et d'un reflux, d'une grande respiration, mais dans ma tête, c'était la vie, l'éternité d'un amour, d'une rupture qui déchire une saison de haut en bas. J'ai suivi si lentement les phrases d'André Girard, si doucement, écartant les bras parfois pour ne pas perdre l'équilibre, les mouettes voraces se moquaient du maladroit lecteur que j'étais. Je m'arrêtais encore pour regarder la ligne du cap à l'est, les gros nuages qui s'ameutent sur les monts Valin et qui descendent en traînant de longs rideaux chargés de lumière qui se déchirent parfois sous la lame d'un éclair. C'est toujours un après-midi de chaleur, quand les canards ne savent plus voler et qu'ils restent près des pierres plates en ouvrant le bec, comme si leurs plumes étaient pleines de boue, que vivre devient difficile. Il y a peut-être eu des larmes quand la bouteille a été vide, je ne sais. Il faisait trop chaud, de la sueur dans les yeux.

Et puis la marée a hésité dans la dernière anse, juste avant les installations de sciage qui sentent si bon l'écorce, le bois et le bran de scie. Je suis revenu en me faisant discret, espérant un peu que Sofia m'accueillerait, qu'elle sourierait au détour d'une roche, qu'elle m'entraînerait dans la joie des framboises plus mûres que ses lèvres. Je suis revenu vers la halte routière où les mouettes voleuses attendent les voyageurs qui pique-niquent, et vers la grosse roche plat, en cherchant un peu mon souffle. Le vin rouge étourdit dans les grandes chaleurs de juillet. Sofia de Bulgarie reviendrait et il y aurait le bonheur dans les feuil-les d'automne et un rire dans la petite maison blanche près de l'arbre qui frissonne à la moindre brise. Et Sofia est revenue...

Maintenant, pour faire durer le plaisir, je laisse traîner le livre un peu partout dans la maison. Je le regarde, l'effleure souvent du doigt, l'ouvre pour relire une phrase comme on le fait en se penchant sur une fleur pour laisser le parfum vous envahir. Je le pose sur ma table de travail quand je plonge dans mon écriture. Peut-être qu'il y restera toute la saison. Un livre a toujours des patiences de marée, des sagesses d'outardes qui tournent dans le gris du ciel ou un étourdissement de soleil. Il ne faut jamais sous-estimer la patience des livres.

Et pour garder mon plaisir tout chaud, je suis allé fouiner dans la bibliothèque du côté des G. Il y a encore Orchestra, ce si beau roman de musique si mal aimé, et Deux semaines en septembre. Et, la main sur Zone portuaire, me voilà encore, infidèle, à courir derrière une grande fille toute noire qui descend dans les rues de La Baie. Je retiens mon souffle. Elle fonce vers le bout du quai et plonge.

Yvon Paré

«Zone Portuaire»
André Girard, VLB Éditeur, 110 pages.


Page précédente Sommaire

Page 9 de 13

Page suivante



APES
Dernière révision : 11 juin 1998

Webmestre
Raymond-Marie Lavoie