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Lézard # 6, Vol. 2 - mai 1998

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Lectures
«La Chanson de Violetta»
Nicole Houde


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Je viens de recevoir le livre et de le lire, impossible de vous présenter ici une lecture réfléchie — je ne dis pas “objective”, ça n’existe pas. Subjective à fond je serai donc, et de plus, la date de tombée du Lézard me soufflant dans le cou, je serai relativement brève.

J’aime l’écriture des textes de Nicole Houde, cette constante mais exacte poésie trapéziste que je m’essouffle à suivre, toujours au bord du décrochage et qui ne tombe jamais ni dans ce livre-ci ni dans les autres que j’ai pu lire d’elle. J’aime leur ton, cette gravité illuminée et déchirée en même temps de sourire, cette absence totale de sensiblerie alliée à une tendresse totale pour la souffrance, le désespoir, la blessure, en autrui et en soi, cette faculté de nous faire partager la vision de personnages si souvent oubliés par la littérature-spectacle : malades, marginaux, vieillards dans Les Oiseaux de St-John Perse, et, ici, pendant quelques mois, la vie de Violetta, déficiente légère, utopiste, révolutionnaire, rêveuse et amou-reuse. Trapèze sans filet plus que jamais avec ce personnage si délicat à manier, par qui passe toute l’histoire et auquel on doit croire (on y croit), périlleuse cette trajectoire dont le point d’ancrage, léger, si léger, est Montréal, mais dont les paysages tout intérieurs finissent par envahir notre conscience, et quel panorama alors, du début de la création à aujourd’hui, en suivant la ronde des procaryotes aux holothuries, aux dinosaures et aux bernaches... Trapèze sans filet aussi parce que le texte doit ramer à contre-courant des préjugés courants sur la déficience mentale, lesquels emprisonnent dans la même boîte tous les êtres ne correspondant officiellement pas à la norme — établie par qui, on se le demande en refermant le livre, en continuant pendant un temps à voir le monde environnant par les yeux de Violetta.

Car Violetta, c’est l’innocente, mot terrible, révélateur. Innocente de nos illusions sur l’univers et sur nous-mêmes, innocente des crimes commis en leurs noms, dépositaire d’une sagesse qu’on dit enfantine mais qui est intemporelle, Violetta voit et dit le roi nu, elle voit clairement, vit clairement, la souffrance du monde et des êtres modernes: manque d’âme, ségrégations et solitudes, absurdités, cruautés destructrices. Non que le texte idéalise à l’excès, romantiquement, la “folle”, la Sybille prophétique — même si les affirmations de Violetta ont parfois le ton des proclamations visionnaires. On sent toujours en filigrane le regard des autres, des «normaux», sur elle et ses compagnons, regard étroit de Marguerite, la responsable du centre où travaillent les handicappés mentaux, regard p(m)aternaliste (la mère terrible, qui change sans cesse de nom, dont nous n’avons jamais la version personnelle des choses mais dont nous pouvons pourtant sentir l’angoisse, l’incertitude et le chagrin à travers les commentaires souvent violents de Violetta), ou regard aimant et compréhensif (sa soeur, Roxanne); sans compter tous les gens croisés dans la rue, qui se détournent, qui se ferment — ou qui se moquent. Mais il y a aussi le regard de ses compagnes et de ses compagnons, ses complices, et de son amoureux: passions enfantines, intenses et vraies, projets grandioses sans cesse recommencés, mais soulevés par une volonté admirablement poétique de changer le monde, de changer la vie. Violetta est la poésie, l’imaginaire, la puissance du rêve — comment n’y serais-je pas infiniment sensible, moi qui suis une rêveuse invétérée? Extraordinaire travail (et retravail, et retravail...) de l’auteure sur ce personnage, sur cet univers, et surtout sur le langage — la voix de Violetta — essentiel à la réussite de l’entreprise. Des échos des poèmes en prose de Rimbaud se sont souvent réactivés dans ma mémoire pendant que je lisais : cousine d’Arthur, la petite Violetta — elle qui est toujours tellement une autre pour les autres, et même si elle cite plus volontiers Émile Nelligan. Comme aussi chez les surréalistes, dans les enchaînements parfois apparemment décousus d’images, de commentaires, de questions — de professions de foi, aussi — qui constituent la voix intérieure de Violetta, dans les trous entre ces phrases, entre ces mots, on plonge : vers le haut.

Élisabeth Vonarburg

«La Chanson de Violetta»,
Nicole Houde, Éditions La Pleine Lune, Montréal 1998, 173 p.


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Dernière révision : 11 juin 1998

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