Logo Lezard
Lézard # 6, Vol. 2 - mai 1998

l'APES

APES

Opinion

Page 13 de 13


POUR UNE VRAIE POLITIQUE DU LIVRE ET DE LA LECTURE
Yvon Paré

Québec semble vouloir se doter d'une politique du livre et de la lecture. Madame Louise Beaudoin, ministre de la Culture et des Communications, l'annonçait depuis un certain temps et voilà qu'elle montre ses couleurs dans un dossier important. Cette décision sera-t-elle le tournant qui amènera les Québécois et les Québécoises devant les livres? Je me permets d'en douter. Cette politique tant attendue, encore une fois, se satisfait de planer au-dessus de la problématique sans vraiment suggérer des solutions concrètes et viables. Bien sûr, on peut se dire que c'est un pas dans la bonne direction, que mieux vaut une politique de ce genre que rien du tout. Madame Lise Bissonnette, dans son éditorial du 23 mars, montre la zone grise qui entoure la question de la lecture. Au Québec, les gens ne lisent pas, écrit-elle. “Ainsi on sait, par des mesures de l'analphabétisme, qu'à peine 56 % des Québécois de 16 à 69 ans, soit 2,7 millions de personnes, ont des habiletés qui suffisent à la lecture dite courante, celle qu'exige la lecture des journaux. Or 77 % de la population, soit 3,8 millions d'adultes, prétend lire assidûment les quotidiens, ce qui est dès lors impossible”... Madame Bissonnette a bien raison de remettre en question ces statistiques. Les Québécois ne lisent pas. Peu importe de quel côté on regarde, c'est le constat qui s'impose. Si 43 % des Québécois avouent ne jamais ouvrir un livre, le pourcentage réel de ceux qui ne lisent jamais est certainement beaucoup plus élevé.

Un constat

Le constat est douloureux, inquiétant pour ceux et celles qui gravitent autour des livres depuis des années et qui ont fait des efforts parfois surhumains pour amener les gens à la lecture. Madame la ministre, je constate à la lecture des mesures que vous suggérez que la quincaillerie prend une fois de plus toute la place. Pour les techniques d'informations, un généreux 300 millions et l'ajout de seulement 25 millions de plus sur trois ans pour l'acquisition de livres. Et nos municipalités qui auront un rôle de premier plan à jouer dans l'effort. C'est encore plus inquiétant. Les municipalités jusqu'à maintenant ont prouvé qu'elles s'intéressaient bien plus au plan des architectes qu'aux livres. Combien de musées, de Maisons de la culture sont restés des monuments sans personnel de soutien et sans «documents»... La chasse à l'éléphant blanc est populaire dans les municipalités du Québec.

Ces millions consacrés à la «technique d'information» auront comme résultat de faire gonfler artificiellement les statistiques de fréquentation des bibliothèques. L'ordinateur et Internet amènent plus de fréquentations dans les bibliothèques mais combien de nouveaux lecteurs? Et même, je crois que cette technique de l'information éloigne de plus en plus les lecteurs du livre.

Et puis je me questionne sur ces nouvelles approches de nos bibliothèques! Tout semble prétexte à manifestation ou à animation. On a même vu dans ma région une magnifique bibliothèque municipale tenir un atelier sur l'entretien des voitures. Pourquoi ne pas organiser cette animation dans un garage? Les expositions se font de plus en plus nombreuses aussi, damant le pion aux petites galeries d'art... Est-ce le rôle des bibliothèques ou simplement une façon désespérée de gonfler les statistiques de fréquentation? Cette manière de travailler est aléatoire et artificielle. Les véritables statistiques, les fréquentations réelles axées sur le livre sont encore plus catastrophiques qu'on ne peut l'imaginer. Remarquez qu'on utilise le mot “usager” et jamais celui de “lecteur” dans ces rapports de fréquentation. La nuance est importante.

Le cauchemar

Il y a pire encore. Il suffit d'être invité dans l'une de nos bibliothèques pour encaisser une gifle, si l’on est plus ou moins sensible à la culture d'ici et au travail des écrivains du Québec. Bien sûr, les bibliothèques sont souvent désuètes, petites et mal aérées, mais c'est là un moindre mal; quand on répète ces choses, il y a toujours un conseiller municipal qui s'amène avec un sac de ciment. Et ce ne sont pas les politiques culturelles que les villes et les municipalités sont forcées de se donner qui vont changer véritablement les choses. Il y a pire. Faites l'exercice! Attardez-vous devant les rayons de nos bibliothèques! Il faut avoir l'âme d'un explorateur pour dénicher la littérature québécoise. J'oublie volontairement les biographies de Céline ou de certaines vedettes de la télévision. La littérature, celle construite et érigée patiemment par des écrivains comme Hubert Aquin, Anne Hébert, Suzanne Jacob, Victor-Lévy Beaulieu, Nicole Houde et Francine D'Amour pour n'en nommer que quelques-uns, est absente de ces bibliothèques ou très bien dissimulée. Les écrivains du Québec n'habitent pas leurs bibliothèques. Nous nous heurtons, la plupart du temps, à des traductions de best-sellers américains. Stephen King trône partout. Est-ce que la politique du livre et de la lecture diffusera encore plus ces écrivains passe-partout quand elle parle de “documents”? Ces succès, traduits en France, sont les plus recherchés par ceux et celles (je devrais dire celles, parce que je ne rencontre que des femmes dans ces bibliothèques; les hommes ne lisent pas) qui fréquentent les bibliothèques. Quel constat s'impose? Le peu d'argent qui reste pour l'achat des livres (25 millions sur 300 millions) sera-t-il consacré à ces livres usinés au détriment de la littérature d'ici? Quel choix fera-t-on? Les best-sellers ou la littérature faite pour nous et par nous?

Quelques questions

Est-il seulement acceptable que les quelques millions consacrés aux livres servent à acheter des traductions d'auteurs américains? Quel espace reste-t-il aux auteurs d'ici? Est-il normal d'être des étrangers dans nos propres bibliothèques?

Et pourtant les écrivains d'ici produisent, écrivent, lancent leurs livres, effectuent des tournées ici et là, se débattent dans les salons du livre pour rencontrer une centaine de lecteurs, font une petite figuration parfois à la télévision, vivent si mal, si pauvres, vivent en survivants et en déclassés. Les ventes moyennes pour un roman au Québec ont chuté à moins des 500 exemplaires. Et ces ventes ne cessent de diminuer depuis 1980. En plus, ils sont souvent harcelés par le ministère du Revenu et doivent prouver qu'ils ont “une expectative raisonnable de profits”.

Les éditeurs n'impriment à peu près jamais plus de 1000 exemplaires d'un nouvel ouvrage. Est-ce normal qu'un livre se retrouve à un exemplaire dans une librairie et que la consigne soit renvoyée après quelques jours quand ce n'est pas sur-le-champ? Beaucoup d'ouvrages meurent avant même d'être lancés au Québec et d'avoir une chance de rejoindre les lecteurs. La vie moyenne d'un livre valse entre deux ou trois semaines, sauf exception. Et si la critique est négative, c'est encore plus bref.

Est-ce normal que le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada subventionnent les éditeurs pour leur production littéraire quand ils savent que, dans quelques mois, les livres seront pilonnés ou vendus en solde sans que les écrivains touchent un sou? Est-ce normal que des gouvernements investissent ainsi dans le livre jetable? (je ne porte aucun jugement sur la qualité des oeuvres littéraires des écrivains d'ici). Le livre jetable est devenu l'élément de base de ce système de production et de diffusion. La course à la nouveauté tue le livre, atrophie sa vie et nuit à la production littéraire. Est-ce normal que la grande majorité des écrivains du Québec oeuvrent uniquement pour enrichir les archives? Et à voir avec quelle désinvolture on vide les bibliothèques publiques et scolaires de leurs “vieux livres” pour faire de la place, on peut se demander si les archives existeront dans quelques années. La bibliothèque n'a-t-elle pas comme fonction première d'être une mémoire dans la collectivité? On en fait de plus en plus une vitrine des nouveautés.

Est-ce normal encore que, lors d'une invitation dans une bibliothèque pour une petite rencontre conviviale, pas une personne devant vous n'ait lu vos livres? Est-ce normal que ces lectrices, qui vous regardent comme une curiosité, ne connaissent pas Louis Hamelin ou Pierre Gobeil? Qu'elles n'aient jamais entendu parler d'un Gilles Archambault ou d'un Jacques Poulin? Elles connaissent Robert Lalonde, le comédien, mais pas l'écrivain. Et surtout, il ne faut pas prendre le risque de mentionner le nom de Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe, Paul Villeneuve ou Élise Turcotte. Certaines vous parleront longuement de Stephen King et vous diront avoir tout lu de ce monsieur... Même qu'elles peuvent vous raconter ses histoires, mais impossible de faire surgir sur les lèvres de ces familières de nos bibliothèques mobiles les grands titres de nos écrivains. Personne ne connaît Jacques Ferron, n’a jamais entendu parler d'Yves Thériault ou de Marie-Claire Blais. La mémoire reste atrophiée et écrasée sous une pile d'auteurs traduits. Il est vrai qu'Hélène Lebeau ou Renaud Longchamps ne font jamais le «Point J» ou la «Fin du monde».

Elles lisent pourtant, ces dames, mais elles réfléchissent rarement sur ce qu'elles lisent. Elles «zappent» d'une traduction à l'autre et recherchent l'émotion pure et dure. Je dis plus, elles s'aliènent et se coupent de leur culture à chaque fois qu'elles tournent une page. Est-ce normal que nos bibliothèques servent à cela? Et où sont les hommes?

Chaque fois que je mets les pieds dans une bibliothèque mobile, je me sens mal, un peu filouté et trahi. Je suis «L'Étranger», monsieur Camus, dans mes bibliothèques et, si par miracle je trouve un exemplaire de mes livres, je me vois recevoir le Nobel de littérature. Je rentre chez moi, monsieur Camus, toujours déprimé, remué et je me demande pourquoi je continue à écrire et à lutter contre ce «trou de mémoire» étatique.

Des mesures

Est-ce utopique de croire que certaines mesures pourraient faire en sorte que les Québécois lisent d'abord les écrivains du Québec? Pourquoi tant d'efforts si les mesures annoncées ne servent encore une fois qu'à exclure ces écrivains des bibliothèques et à les éloigner encore plus d'une poignée de lecteurs?

Bien sûr, je ne prône pas l'isolement ou le repli sur soi. Il n'est pas question de se couper de la francophonie, mais il y a un écart entre être “ouvert au monde” et livrer tout son espace aux visiteurs. Il faudrait revoir l'ensemble du monde qui gravite autour du livre. A commencer par les médias. Les écrivains d'ici sont si peu invités et tellement peu visibles à la télévision et à la radio! Heureusement, il reste les cahiers Livres du Devoir et de La Presse en fin de semaine mais... Pourquoi certains grands journaux américains ne recensent-ils et ne critiquent-ils que des livres édités aux États-Unis? Impossible ici? Imaginons ainsi nos cahiers de fin de semaine. Certains journaux seraient transformés! D'accord, semblable mesure serait sans doute excessive au Québec. Mordecai Richler pourrait en mourir d'apoplexie. Pourtant, le gouvernement fédéral a cru bon d'imposer des quotas par le biais du CRTC afin de préserver la chanson française au Canada. Il serait peut-être sensé d'envisager certaines mesures similaires pour promouvoir la littérature d'ici. Même Sheila Copps jonglerait avec l'idée d'imposer des quotas au cinéma... Et nos revues subventionnées qui glissent imperceptiblement vers la littérature des autres... Pourquoi ne pas imposer des quotas dans les cahiers littéraires de fin de semaine et dans nos revues subventionnées? Pourquoi un réseau comme la Presse Canadienne n'a-t-il pas de chroniqueur littéraire quand elle le fait pour la télévision? Il est essentiel, urgent, primordial d'avoir des quotas à la télévision et à la radio! Certains réseaux se trouveraient fort dépourvus devant une mesure semblable parce qu'ils n'abordent jamais le livre. Quotas aussi dans les achats de “documents québécois” dans les bibliothèques. Quel pourcentage des 25 millions ira à la production québécoise? Si nos bibliothèques publiques et scolaires avaient seulement l'obligation de consacrer 60 % des budgets existants à l'achat de livres d'écrivains du Québec, nous ne serions pas des étrangers dans leurs murs et la santé de l'édition s'en trouverait fortifiée. Pourquoi les bibliothèques publiques et scolaires du Québec n'achèteraient-elles pas un exemplaire de la production québécoise des maisons d'éditions accréditées pour l'offrir dans leurs rayons? Les éditeurs respireraient, et voilà une manière de soutenir l'édition par la diffusion et l'achat. Vous voulez faire un pas en ce sens, Madame Beaudoin, en exigeant 6000 titres, dont 2000 titres québécois, pour accréditer une librairie au Québec. Pourquoi nos bibliothèques n'auraient-elles pas la même obligation? Et si je suis en faveur d'une “Très grande bibliothèque à Montréal”, je serais aussi en faveur de créer des “Très grandes bibliothèques” dans chacune des régions du Québec.

De l'animation

Pas question non plus d'accumuler les “livres d'ici” dans les bibliothèques sans les garder vivants et les faire circuler. Une véritable politique du livre et de la lecture doit miser sur l'animation et la diffusion. Le ministère de l'Éducation a lamentablement échoué dans la diffusion et l'enseignement des écrivains du Québec. Plus, le virage vers les classiques dans nos institutions scolaires a fait perdre encore du terrain à nos écrivains. L'effet se fait sentir au théâtre depuis peu. Le succès du «Misan-thrope» de Molière cette saison n'est pas étranger à ce virage académique.

Les étudiants sont coupés systématiquement de la production contemporaine, comment voulez-vous qu'ils deviennent des lecteurs quand les collections des bibliothèques sont atrophiées et que les acquisitions entrent au compte-gouttes et se plient à la loi des best-sellers? Animation, ateliers de lecture, cours généraux sur la littérature d'ici dans les universités et les collèges, aide aux initiatives de diffusion des créateurs, spectacles, lectures, discussions après lectures et adaptation de certaines oeuvres au petit écran... Il y a mille manières de diffuser le livre, qu'il serait trop long de développer ici.

Si l'imposition de quotas me semble une avenue intéressante, elle ne saurait être vivante sans un support énergique des médias. Est-il utopique de penser que Télé-Québec puisse enfin jouer son rôle de diffuseur? L'argument des cotes d'écoute pourrait pour une fois être oublié. Une émission sur le livre bien faite a ses habitués. Le succès de Bernard Pivot au Québec le démontre clairement. La télévision d'ici aborde toujours le livre par la bande, sans jamais vouloir effleurer le contenu. Il faut être léger, amusant, séduisant, pas trop intelligent, surtout être incolore et humoristique pour les potineurs. Autrement dit, il faut parler du livre sans avoir l'air d'en parler. On ira même jusqu'à se servir des vedettes à Télé-Québec pour racoler le téléspectateur. Et quelle tragédie de voir des artistes défiler, des comédiens qui ont fait carrière en jouant des rôles écrits pour eux par des écrivains d'ici, débarquer à «Plaisir de lire» pour louanger la plupart du temps des auteurs français, autrichiens, bulgares, russes et sud-américains! Mentionner le nom d'un auteur d'ici semble une hérésie.

Télé-Québec doit présenter une émission originale qui n'évite pas le livre mais l'aborde sans détour. Quand je songe que les «Lectures de fin de soirée» à Télé-Québec, malgré un horaire aussi difficile à saisir que les moeurs de Bill Clinton, ont eu jusqu'à 50 000 téléspectateurs, je jubile. Voilà une piste intéressante! Télé-Québec ne peut justifier son existence qu'en diffusant la culture du Québec, et le livre constitue un élément incontournable pour cette télévision.

Une véritable émission littéraire à Télé-Québec doit voir le jour. Une émission faite en collaboration avec les salons du livre, les bibliothèques, les libraires, les écrivains, les éditeurs montrerait que le livre est vivant, passionnant. Qu'attend-on? La cote...

Il faut, Madame la ministre, qu'une politique du livre et de la lecture s'implante à partir de la production québécoise, ce serait un suicide collectif que de penser faire les choses autrement. Les auteurs québécois doivent envahir les bibliothèques scolaires et publiques. Il faut imposer des quotas dans les médias pour diffuser notre culture et consacrer des montants importants à l'achat de volumes d'écrivains québécois. Le ministère de l'Éducation a un rôle essentiel à jouer dans notre survie culturelle. Quand va-t-on lui donner les moyens d'agir? Il faut aussi que la population envahisse les bibliothèques pour le livre et non pas pour y faire de la «navigation informatisée». Une politique du livre et de la lecture doit aussi se préoccuper de l'achat des livres par les lecteurs afin de favoriser l'émergence de bibliothèques privées et familiales où les titres des grands auteurs du Québec trouveront une niche. Des mesures fiscales appropriées pour les acheteurs-lecteurs arriveront à offrir au peuple québécois ses meilleurs écrivains.

Et, monsieur Lucien Bouchard, trouvez-moi une raison autre que culturelle pour vouloir la souveraineté du Québec?

Vivement les vacances...


Page précédente Sommaire

Page 13 de 13



APES
Dernière révision : 11 juin 1998

Webmestre
Raymond-Marie Lavoie