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Opinion |
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| POUR UNE VRAIE POLITIQUE DU LIVRE ET DE
LA LECTURE Yvon Paré |
Ces millions consacrés à la «technique d'information» auront comme résultat de faire gonfler artificiellement les statistiques de fréquentation des bibliothèques. L'ordinateur et Internet amènent plus de fréquentations dans les bibliothèques mais combien de nouveaux lecteurs? Et même, je crois que cette technique de l'information éloigne de plus en plus les lecteurs du livre.
Et puis je me questionne sur ces nouvelles approches
de nos bibliothèques! Tout semble prétexte à manifestation ou
à animation. On a même vu dans ma région une magnifique bibliothèque
municipale tenir un atelier sur l'entretien des voitures. Pourquoi ne pas organiser
cette animation dans un garage? Les expositions se font de plus en plus nombreuses
aussi, damant le pion aux petites galeries d'art... Est-ce le rôle des bibliothèques
ou simplement une façon désespérée de gonfler les statistiques
de fréquentation? Cette manière de travailler est aléatoire
et artificielle. Les véritables statistiques, les fréquentations réelles
axées sur le livre sont encore plus catastrophiques qu'on ne peut l'imaginer.
Remarquez qu'on utilise le mot “usager” et jamais celui de “lecteur” dans ces rapports
de fréquentation. La nuance est importante.
Le cauchemar
Il y a pire encore. Il suffit d'être invité dans l'une de nos bibliothèques
pour encaisser une gifle, si l’on est plus ou moins sensible à la culture
d'ici et au travail des écrivains du Québec. Bien sûr, les bibliothèques
sont souvent désuètes, petites et mal aérées, mais c'est
là un moindre mal; quand on répète ces choses, il y a toujours
un conseiller municipal qui s'amène avec un sac de ciment. Et ce ne sont pas
les politiques culturelles que les villes et les municipalités sont forcées
de se donner qui vont changer véritablement les choses. Il y a pire. Faites
l'exercice! Attardez-vous devant les rayons de nos bibliothèques! Il faut
avoir l'âme d'un explorateur pour dénicher la littérature québécoise.
J'oublie volontairement les biographies de Céline ou de certaines vedettes
de la télévision. La littérature, celle construite et érigée
patiemment par des écrivains comme Hubert Aquin, Anne Hébert, Suzanne
Jacob, Victor-Lévy Beaulieu, Nicole Houde et Francine D'Amour pour n'en nommer
que quelques-uns, est absente de ces bibliothèques ou très bien dissimulée.
Les écrivains du Québec n'habitent pas leurs bibliothèques.
Nous nous heurtons, la plupart du temps, à des traductions de best-sellers
américains. Stephen King trône partout. Est-ce que la politique du livre
et de la lecture diffusera encore plus ces écrivains passe-partout quand elle
parle de “documents”? Ces succès, traduits en France, sont les plus recherchés
par ceux et celles (je devrais dire celles, parce que je ne rencontre que des femmes
dans ces bibliothèques; les hommes ne lisent pas) qui fréquentent les
bibliothèques. Quel constat s'impose? Le peu d'argent qui reste pour l'achat
des livres (25 millions sur 300 millions) sera-t-il consacré à ces
livres usinés au détriment de la littérature d'ici? Quel choix
fera-t-on? Les best-sellers ou la littérature faite pour nous et par nous?
Quelques questions
Est-il seulement acceptable que les quelques millions consacrés aux livres
servent à acheter des traductions d'auteurs américains? Quel espace
reste-t-il aux auteurs d'ici? Est-il normal d'être des étrangers dans
nos propres bibliothèques?
Et pourtant les écrivains d'ici produisent, écrivent, lancent leurs
livres, effectuent des tournées ici et là, se débattent dans
les salons du livre pour rencontrer une centaine de lecteurs, font une petite figuration
parfois à la télévision, vivent si mal, si pauvres, vivent en
survivants et en déclassés. Les ventes moyennes pour un roman au Québec
ont chuté à moins des 500 exemplaires. Et ces ventes ne cessent de
diminuer depuis 1980. En plus, ils sont souvent harcelés par le ministère
du Revenu et doivent prouver qu'ils ont “une expectative raisonnable de profits”.
Les éditeurs n'impriment à peu près jamais plus de 1000 exemplaires
d'un nouvel ouvrage. Est-ce normal qu'un livre se retrouve à un exemplaire
dans une librairie et que la consigne soit renvoyée après quelques
jours quand ce n'est pas sur-le-champ? Beaucoup d'ouvrages meurent avant même
d'être lancés au Québec et d'avoir une chance de rejoindre les
lecteurs. La vie moyenne d'un livre valse entre deux ou trois semaines, sauf exception.
Et si la critique est négative, c'est encore plus bref.
Est-ce normal que le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada subventionnent
les éditeurs pour leur production littéraire quand ils savent que,
dans quelques mois, les livres seront pilonnés ou vendus en solde sans que
les écrivains touchent un sou? Est-ce normal que des gouvernements investissent
ainsi dans le livre jetable? (je ne porte aucun jugement sur la qualité des
oeuvres littéraires des écrivains d'ici). Le livre jetable est devenu
l'élément de base de ce système de production et de diffusion.
La course à la nouveauté tue le livre, atrophie sa vie et nuit à
la production littéraire. Est-ce normal que la grande majorité des
écrivains du Québec oeuvrent uniquement pour enrichir les archives?
Et à voir avec quelle désinvolture on vide les bibliothèques
publiques et scolaires de leurs “vieux livres” pour faire de la place, on peut se
demander si les archives existeront dans quelques années. La bibliothèque
n'a-t-elle pas comme fonction première d'être une mémoire dans
la collectivité? On en fait de plus en plus une vitrine des nouveautés.
Est-ce normal encore que, lors d'une invitation dans une bibliothèque pour
une petite rencontre conviviale, pas une personne devant vous n'ait lu vos livres?
Est-ce normal que ces lectrices, qui vous regardent comme une curiosité, ne
connaissent pas Louis Hamelin ou Pierre Gobeil? Qu'elles n'aient jamais entendu parler
d'un Gilles Archambault ou d'un Jacques Poulin? Elles connaissent Robert Lalonde,
le comédien, mais pas l'écrivain. Et surtout, il ne faut pas prendre
le risque de mentionner le nom de Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe, Paul Villeneuve
ou Élise Turcotte. Certaines vous parleront longuement de Stephen King et
vous diront avoir tout lu de ce monsieur... Même qu'elles peuvent vous raconter
ses histoires, mais impossible de faire surgir sur les lèvres de ces familières
de nos bibliothèques mobiles les grands titres de nos écrivains. Personne
ne connaît Jacques Ferron, n’a jamais entendu parler d'Yves Thériault
ou de Marie-Claire Blais. La mémoire reste atrophiée et écrasée
sous une pile d'auteurs traduits. Il est vrai qu'Hélène Lebeau ou Renaud
Longchamps ne font jamais le «Point J» ou la «Fin du monde».
Elles lisent pourtant, ces dames, mais elles réfléchissent rarement
sur ce qu'elles lisent. Elles «zappent» d'une traduction à l'autre
et recherchent l'émotion pure et dure. Je dis plus, elles s'aliènent
et se coupent de leur culture à chaque fois qu'elles tournent une page. Est-ce
normal que nos bibliothèques servent à cela? Et où sont les
hommes?
Chaque fois que je mets les pieds dans une bibliothèque mobile, je me sens
mal, un peu filouté et trahi. Je suis «L'Étranger», monsieur
Camus, dans mes bibliothèques et, si par miracle je trouve un exemplaire de
mes livres, je me vois recevoir le Nobel de littérature. Je rentre chez moi,
monsieur Camus, toujours déprimé, remué et je me demande pourquoi
je continue à écrire et à lutter contre ce «trou de mémoire»
étatique.
Des mesures
Est-ce utopique de croire que certaines mesures pourraient faire en sorte que les
Québécois lisent d'abord les écrivains du Québec? Pourquoi
tant d'efforts si les mesures annoncées ne servent encore une fois qu'à
exclure ces écrivains des bibliothèques et à les éloigner
encore plus d'une poignée de lecteurs?
Bien sûr, je ne prône pas l'isolement ou le repli sur soi. Il n'est pas
question de se couper de la francophonie, mais il y a un écart entre être
“ouvert au monde” et livrer tout son espace aux visiteurs. Il faudrait revoir l'ensemble
du monde qui gravite autour du livre. A commencer par les médias. Les écrivains
d'ici sont si peu invités et tellement peu visibles à la télévision
et à la radio! Heureusement, il reste les cahiers Livres du Devoir et de La
Presse en fin de semaine mais... Pourquoi certains grands journaux américains
ne recensent-ils et ne critiquent-ils que des livres édités aux États-Unis?
Impossible ici? Imaginons ainsi nos cahiers de fin de semaine. Certains journaux
seraient transformés! D'accord, semblable mesure serait sans doute excessive
au Québec. Mordecai Richler pourrait en mourir d'apoplexie. Pourtant, le gouvernement
fédéral a cru bon d'imposer des quotas par le biais du CRTC afin de
préserver la chanson française au Canada. Il serait peut-être
sensé d'envisager certaines mesures similaires pour promouvoir la littérature
d'ici. Même Sheila Copps jonglerait avec l'idée d'imposer des quotas
au cinéma... Et nos revues subventionnées qui glissent imperceptiblement
vers la littérature des autres... Pourquoi ne pas imposer des quotas dans
les cahiers littéraires de fin de semaine et dans nos revues subventionnées?
Pourquoi un réseau comme la Presse Canadienne n'a-t-il pas de chroniqueur
littéraire quand elle le fait pour la télévision? Il est essentiel,
urgent, primordial d'avoir des quotas à la télévision et à
la radio! Certains réseaux se trouveraient fort dépourvus devant une
mesure semblable parce qu'ils n'abordent jamais le livre. Quotas aussi dans les achats
de “documents québécois” dans les bibliothèques. Quel pourcentage
des 25 millions ira à la production québécoise? Si nos bibliothèques
publiques et scolaires avaient seulement l'obligation de consacrer 60 % des budgets
existants à l'achat de livres d'écrivains du Québec, nous ne
serions pas des étrangers dans leurs murs et la santé de l'édition
s'en trouverait fortifiée. Pourquoi les bibliothèques publiques et
scolaires du Québec n'achèteraient-elles pas un exemplaire de la production
québécoise des maisons d'éditions accréditées
pour l'offrir dans leurs rayons? Les éditeurs respireraient, et voilà
une manière de soutenir l'édition par la diffusion et l'achat. Vous
voulez faire un pas en ce sens, Madame Beaudoin, en exigeant 6000 titres, dont 2000
titres québécois, pour accréditer une librairie au Québec.
Pourquoi nos bibliothèques n'auraient-elles pas la même obligation?
Et si je suis en faveur d'une “Très grande bibliothèque à Montréal”,
je serais aussi en faveur de créer des “Très grandes bibliothèques”
dans chacune des régions du Québec.
De l'animation
Pas question non plus d'accumuler les “livres d'ici” dans les bibliothèques
sans les garder vivants et les faire circuler. Une véritable politique du
livre et de la lecture doit miser sur l'animation et la diffusion. Le ministère
de l'Éducation a lamentablement échoué dans la diffusion et
l'enseignement des écrivains du Québec. Plus, le virage vers les classiques
dans nos institutions scolaires a fait perdre encore du terrain à nos écrivains.
L'effet se fait sentir au théâtre depuis peu. Le succès du «Misan-thrope»
de Molière cette saison n'est pas étranger à ce virage académique.
Les étudiants sont coupés systématiquement de la production
contemporaine, comment voulez-vous qu'ils deviennent des lecteurs quand les collections
des bibliothèques sont atrophiées et que les acquisitions entrent au
compte-gouttes et se plient à la loi des best-sellers? Animation, ateliers
de lecture, cours généraux sur la littérature d'ici dans les
universités et les collèges, aide aux initiatives de diffusion des
créateurs, spectacles, lectures, discussions après lectures et adaptation
de certaines oeuvres au petit écran... Il y a mille manières de diffuser
le livre, qu'il serait trop long de développer ici.
Si l'imposition de quotas me semble une avenue intéressante, elle ne saurait
être vivante sans un support énergique des médias. Est-il utopique
de penser que Télé-Québec puisse enfin jouer son rôle
de diffuseur? L'argument des cotes d'écoute pourrait pour une fois être
oublié. Une émission sur le livre bien faite a ses habitués.
Le succès de Bernard Pivot au Québec le démontre clairement.
La télévision d'ici aborde toujours le livre par la bande, sans jamais
vouloir effleurer le contenu. Il faut être léger, amusant, séduisant,
pas trop intelligent, surtout être incolore et humoristique pour les potineurs.
Autrement dit, il faut parler du livre sans avoir l'air d'en parler. On ira même
jusqu'à se servir des vedettes à Télé-Québec pour
racoler le téléspectateur. Et quelle tragédie de voir des artistes
défiler, des comédiens qui ont fait carrière en jouant des rôles
écrits pour eux par des écrivains d'ici, débarquer à
«Plaisir de lire» pour louanger la plupart du temps des auteurs français,
autrichiens, bulgares, russes et sud-américains! Mentionner le nom d'un auteur
d'ici semble une hérésie.
Télé-Québec doit présenter une émission originale
qui n'évite pas le livre mais l'aborde sans détour. Quand je songe
que les «Lectures de fin de soirée» à Télé-Québec,
malgré un horaire aussi difficile à saisir que les moeurs de Bill Clinton,
ont eu jusqu'à 50 000 téléspectateurs, je jubile. Voilà
une piste intéressante! Télé-Québec ne peut justifier
son existence qu'en diffusant la culture du Québec, et le livre constitue
un élément incontournable pour cette télévision.
Une véritable émission littéraire à Télé-Québec
doit voir le jour. Une émission faite en collaboration avec les salons du
livre, les bibliothèques, les libraires, les écrivains, les éditeurs
montrerait que le livre est vivant, passionnant. Qu'attend-on? La cote...
Il faut, Madame la ministre, qu'une politique du livre et de la lecture s'implante
à partir de la production québécoise, ce serait un suicide collectif
que de penser faire les choses autrement. Les auteurs québécois doivent
envahir les bibliothèques scolaires et publiques. Il faut imposer des quotas
dans les médias pour diffuser notre culture et consacrer des montants importants
à l'achat de volumes d'écrivains québécois. Le ministère
de l'Éducation a un rôle essentiel à jouer dans notre survie
culturelle. Quand va-t-on lui donner les moyens d'agir? Il faut aussi que la population
envahisse les bibliothèques pour le livre et non pas pour y faire de la «navigation
informatisée». Une politique du livre et de la lecture doit aussi se
préoccuper de l'achat des livres par les lecteurs afin de favoriser l'émergence
de bibliothèques privées et familiales où les titres des grands
auteurs du Québec trouveront une niche. Des mesures fiscales appropriées
pour les acheteurs-lecteurs arriveront à offrir au peuple québécois
ses meilleurs écrivains.
Et, monsieur Lucien Bouchard, trouvez-moi une raison autre que culturelle pour vouloir
la souveraineté du Québec?
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Vivement les vacances... |
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