Un autre roman fascinant d’Alain Gagnon, après Sud. J’ai le sentiment,
peut-être erroné, de porter un regard plus particulier sur ce roman-ci
que sur celui-là: les fantasmes de dérive américaine sont assez
partagés par les Européens pour que ceux-ci puissent lire sans trop
de décalage des ouvrages québécois abordant ce thème
d’une façon ou d’une autre. Mais ce roman-ci est un roman qui se déroule
essentiellement au Québec, et qui porte sur une période critique dans
l’histoire de la province, celle qui va de l’entre-deux guerres au lendemain de la
révolution tranquille. Ce registre du livre m’est bien entendu fermé,
ou du moins n’y entrè-je point comme des lecteurs ou lectrices ayant vécu
ces années sur place, ou pour qui leur souvenir, transmis d’une génération
à l’autre, fait partie de l’histoire de la famille. Je ne puis y être
qu’en visite, mais d’une certaine façon j’en suis peut-être aussi une
lectrice idéale, n’ayant pas de préjugés et ne pouvant qu’adopter
la vision des personnages sur cette période, en particulier celle de Thomas:
mon caractère d’“étrange” me confère ici une espèce d’avantage,
en me permettant d’adhérer sans réserves au versant historique du roman.
Mais à vrai dire, je crois bien que le côté Histoire du Québec
est un leurre, un faux-semblant, un prétexte pour l’auteur, et c’est surtout
à l’étrangeté du personnage lui-même que j’ai été
sensible. À l’étrangeté de cette autre histoire de famille qui
pourrait être grecque dans ses meurtres et ses vengances si Nietzche, Sartre,
(et Gide même?), n’étaient aussi passés par là. Mais juste
passés, et puis repartis. L’enfance de Thomas dans les durs camps de bûcherons
ou chez son détesté beau-père n’est pas celle d’un Chef, comme
je l’avais un peu craint au début. Thomas, dès sa naissance, — Thomas
K. pour Kowalski — fils de père inconnu et né d’une mère polonaise,
est d’abord et surtout au Québec de l’époque, comme pour nous lecteurs
aujourd’hui, au reste, une personne déplacée, entre deux mondes, bientôt
entre deux classes sociales, et le roman nous fait partager avec habileté
son regard décalé, en biais, sur sa vie et sur le monde qui l’entoure.
Une vision qui à la fois l’enferme et l’exhorte à exploser en devenant
plus que lui-même, ou plutôt davantage lui-même (c’est le côté
nietzchéen du personnage...).
J’ai dit “vision”. Et de fait, se détachant sur l’arrière-plan solide,
terrestre, mais aussi fruste et limité du Québec de ces an-nées-là,
Thomas est un visionnaire, Thomas, d’une certaine façon, incarne (aux yeux
de cette lectrice étrange, rappel) l’évolution même du Québec
vers la modernité dans tout ce qu’elle a de positif et de terrifiant à
la fois.
Mais Thomas est aussi un visionnaire dans le sens strict du terme, il a des visions,
et ce n’a pas été la moindre de mes surprises, et de mes jouissances
de lecture, que de suivre ces basculements constants du récit dans le fantastique.
Celui-ci était déjà présent dans Sud, mais d’une façon
plus détournée. Ici, on a le personnage — pas d’autre terme — de la
rivière, la Bleue, mère, amante, complice, conscience et finalement
tombe de Thomas (ou presque: il meurt sur sa rive en hiver); peut-être incarnation
de la Bleue, passent des figures futigives de femmes, et à la fin de fillette,
des fantômes peut-être, qui viennent en tout cas régulièrement
hanter le regard de Thomas. Il y a cet épisode qui m’a fait bizarrement penser
au Grand Meaulnes, ou au conte irlandais de cet autre Thomas — le Rimeur — perdu
chez les fées et retrouvé bien longtemps après: Thomas jeune
homme passe une folle nuit dans une demeure qui disparaît au matin, qui n’existe
plus depuis longtemps, lui dit-on... Thomas ne vit pas seulement ici et maintenant,
dans la prison réaliste du monde tel qu’on veut le lui imposer, il vit dans
sa tête, il vit dans son amour de la musique, dans son amour de la peinture
surtout — métaphores de l’écriture, si l’on veut, mais pourquoi pas
telles qu’en elles-mêmes? Il vit enfin dans son aspiration perpétuelle
à une transcendance, symbolisée par sa création d’un chemin
de croix — lui qui n’est pas croyant, même s’il observe les coutumes sociales
à ce propos — et il meurt peut-être apaisé, peut-être frustré,
qui sait, mais certainement pas puni, ou repentant:
Il lève la tête et il voit descendre vers lui une multitude de flocons,
comme des milliers d’oiseaux morts, et il voit le ciel se refermer sur lui, comme
la page couverture d’un livre gigantesque — et c’est à ce moment précis
que vient l’intuition fulgurante, la clé qui lui aurait permis d’achever la
dernière station...
Élisabeth Vonarburg
«Thomas K».,
Alain Gagnon, Éditions de la Pleine Lune, Montréal, 1997, 234 p.
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Dernière révision
: 11 juin 1998
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