J’avais le plaisir et le privilège d’être une des invitées
d’honneur au Salon du Livre de l’Outaouais, qui se tenait du 25 au 29 mars 1998 à
Hull, pour sa dix-neuvième édition.. On avait voulu mettre l’accent
cette année sur les régions, et chacun des invités venait d’une
région différente: Madeleine Ouellette-Michalska, présidente
d’honneur, François-Xavier Simard, Raôul Duguay, Alain-Bernard Marchand
et moi-même.
J’ai toujours trouvé que le salon de Hull est, avec celui du Saguenay-Lac
Saint-Jean (et je ne fais pas de la diplomatie, là) l’un des salons les plus
sympathiques, sans doute à cause de sa juste taille, de la disposition des
lieux et surtout du nombre et de l’extraordinaire affabilité de ses bénévoles
jamais pressés et toujours très bien renseignés. La fatigue
d’un voyage tristement imprévu en France m’a donné une vision quelque
peu flottante de tout l’événement, je le confesse, cinq jours pleins
dans cette sorte de station spatiale arrimée au bord de la rivière
qu’est le Centre des Congrès, avec les réjouissants méandres
de ses couloirs, passages, passerelles — exercice physique garanti pour se rendre
et revenir. De ma chambre au 6e étage de l’hôtel, vue splendide sur
la colline du Parlement, vue imprenable mais hélas prise: une cimenterie,
je crois, fume avec une arrogante abondance juste devant, sur la rive hulloise...
Quand j’arrive dans cette chambre, je me prendrais presque pour une invitée
d’honneur: une bouteille de vin roumain m’attend, avec tire-bouchon et deux verres
(ah?), et un panier de fruits, sain et frugal repas du soir. Je m’écroule
et je fais le tour du cadran. Le lendemain, distractions: magasinage à Ottawa,
où j’essaie à peine de parler français, et cinéma. Ensuite,
c’est l’aimable brouhaha de la soirée d’ouverture. Le spectacle de cette édition-ci
était dû aux Assiniwi père et fils, un pow-wow amérindien
avec récits, tambours et chants — et danses, où le public a été
convié; après quelques timidités, on a dansé et l’on
s’en est fort bien trouvé.
Le salon commence pour de bon ensuite, avec les deux journées du «péril
jeune»: les adolescents d’abord, le jeudi — très bien élevés,
ces ados, et nettement moins en proie à la signettite galopante de leurs homologues
du SLSJ; question d’éducation, sans doute. Le vendredi, c’est la marée
des tout-petits; je me suis sentie un peu bizarre parmi tous ces elfes et nains galopant
avec cris et rires parmi les géants, à hauteur de genoux — j’étais
la géante... Je constaterai plus tard un des effets pervers de l’orientation
des salons du livre vers la jeunesse (louable intention, je n’en disconviens pas)
: tout livre de poche pourvu d’une couverture colorée est identifié
par les adultes comme “pour les jeunes”, et la représentante de mon éditeur
Alire (définitivement pour adultes) devra faire le numéro explicatif
pendant tout le salon jusqu’à plus soif.
Prise entre la fatigue, les activités normales d’une écrivaine en salon
(séances de signature à rallonge) et les devoirs d’une invitée
d’honneur (heureusement rares; sachant mon deuil récent, m’avait-on ménagée?
J’en suis reconnaissante, en tout cas...), je n’ai bien entendu guère eu l’occasion
de faire le tour du salon, et pourtant ma valise était deux fois plus lourde
en revenant — ça pèse, la culture, en plus de coûter cher. Il
y a eu de très intéressantes tables-rondes, en tout cas, par exemple
celle où j’étais conviée, animée par Laurent Laplante,
sur la recherche en écriture. Bernard Assiniwi, Arlette Cousture, Madeleine
Gagnon, Jacques Gauthier et moi-même: venus d’horizons apparemment si différents
(poésie, biographie poétique, roman historique, paléontologie,
science-fiction), nous nous sommes évidemment rencontrés quelque part
au milieu, comme toujours, et compte tenu des différences de tempéraments
artistiques (ceux qui écrivent toute l’année, ceux qui écrivent
deux mois à la bourre...) Une autre table-ronde examinait l’influence des
médias sur les arts en général et la littérature en particulier.
“Lorsque l’artiste prend le pas sur l’oeuvre et devient le spectacle, on a dépassé
la cote d’alerte”: rafraîchissante sortie de Laurent Laplante, pour l’occasion
invité et non animateur. Les entrevues d’auteurs (adultes...) étaient
également fort bien menées, nombreuses, et toujours bien achalandées.
Et jamais les activités pour jeunes ne l’ont emporté en quantité
et en volume sonore sur les autres activités du salon, ouf... (il faut dire
que la disposition des lieux, deux salles séparées, y aidait un peu).
J’ai certainement rencontré davantage de lecteurs que d’écrivains,
en tout cas, si je fais exception des collègues «para-littéraires»,
auteurs de fantastique et de science-fiction pour jeunes ou pour adultes. Des rencontres
bien dynamisantes: nombreux adolescents que ne rebutent pas les livres dits «difficiles»,
plus que prêts à sortir de la littérature étiquetée
pour jeunes, et aussi lecteurs adultes de tous âges intéressés
à “l’autre littérature québécoise” comme le dit mon éditeur,
i.e. la littérature qui s’invente d’autres réalités...
Mais le point fort du salon a sans aucun doute été pour moi la soirée
de poésie, le samedi soir. Une belle brochette d’artistes, pour commencer:
Suzanne Jacob, Pierre Nepveu, Madeleine Gagnon pour n’en citer que trois chez qui
l’accord était et est resté parfait (pour moi; subjectivité
revendiquée!) entre mots et voix; mais que d’excellents lecteurs, quelle belle
ambiance chargée pour plusieurs autres! Et pourtant, pour ces autres, une
fois éteinte la voix, sans la projection immédiate d’un être
appréhendé à travers sa présence physique — je ne veux
pas dire la poésie-spectacle, mais la poésie chant, la poésie
orale — une fois leurs mots lus, le lendemain matin... leur magie était nettement
moins opérante pour moi; leçon, je ne sais bien de quoi, d’humilité
peut-être... Par ailleurs, et indispensable, une excellente organisation pour
cette soirée de la poésie (pas moins de six personnes entre l’animation,
la mise en scène, la musique et les techniciens...), présentation sans
faille, pas de temps morts, éclairage, musique appropriée (ah, que
ferions-nous sans les synthétiseurs, si bons générateurs d’Atmosphère!)...
Moi qui me transforme d’habitude en citrouille passé huit heures du soir,
je suis restée là jusqu’à deux heures du matin, ciel. Du coup,
j’ai repris la piqûre de la poésie. Un autre effet pervers des salons
du livre: pour un peu, on se prendrait pour des écrivains.
Finale en fanfare, ou plutôt en chorale: l’ensemble Les Voix Liées nous
interprète des classiques populaires. Parmi les assistants, Raymond Lévesque,
blanchi et appuyé sur une canne, à qui l’on chantera “Quand les hommes
vivront d’amour”. Son visage pathétique, tendu, crispé par le désir
d’entendre... On chantera en finale “Ya d’la joie”, en prenant les invités
par la main pour leur faire rejoindre la chorale. Surprise: nous ne connaissons pas
vraiment les paroles, ni Raôul Duguay ni même moi, la Française
de service. Ainsi en va-t-il des chansons les plus aimées, avec lesquelles
nous avons grandi, comme de certains livres-viatiques. Nous en retenons l’air — la
voix qui nous a parlé, qui nous a touché au-delà des mots, le
contact fugace avec l’autre. Mais dans les débâcles de la mémoire,
c’est parfois tout ce qui nous reste: le souvenir d’avoir
aimé.