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Lézard # 16, Vol. 5 - SPÉCIAL SALON DU LIVRE 2002 Page 18 de 27

Lecture buissonnière I

Livres

Cette rubrique est consacrée aux lectures de nos membres, et non à la lecture de nos membres. Fiction, poésie, essais, théâtre, faites-nous partager vos vagabondages...


par Élisabeth Vonarburg

De face, de profil, de dos et De quelle bouche sommes-nous ?
Corinne Larochelle, Éditions du Noroît, Montréal, 2000.
On pourra lire ailleurs dans ces pages le début de l'intéressante correspondance échangée par Stanley Péan et l'auteure, qui se sont rencontrés en mai dernier à Chicoutimi dans le cadre des activités de l'APES. On pourra ensuite ouvrir ces petits recueils et méditer sur la pertinence et la profondeur des remarques de l'une et de l'autre en ce qui concerne l'écriture de Corinne Larochelle. Si les textes de De quelle bouche...? se donnent plus directement comme de la poésie (disposition dans la page), ceux de De face... sont plus provoquants, du moins en ce qui me concerne, car ils se présentent comme de la prose, mais si elliptique, malgré l'absence de blanc entre les phrases, qu'ils fonctionnent comme de la poésie. De brefs paragraphes faussement ou réellement narratifs, on ne sait, propulsant un Je et un Tu dans des situations, des gestes, des sentiments, des perceptions, des souvenirs souvent à peine effleurés et pourtant intensément là, des phrases courtes entre lesquelles le lecteur ne peut s'empêcher de chercher à remplir des trous, sans jamais le pouvoir autrement qu'en renonçant à toute tentative de narration et en s'abandonnant aux charges multiples des mots. Le sens s'y profile et s'y dérobe, (de face de profil et de dos, perspectives cubistes), impossible à articuler comme à ignorer, sur le fil entre ce qu'on appelle la prose et ce qu'on appelle la poésie, ni l'une ni l'autre et toutes les deux ensemble. Fascinant.
(De face, de profil, de dos et De quelle bouche sommes-nous ?, Corinne Larochelle, Éditions du Noroît, Montréal, 2000.)


Le Bal des miséreux
Reine-Aimée Côté, JCL, Chicoutimi, 1996
Bal des misereux
Cet ensemble de textes qui balancent entre roman, nouvelle et journal doit sans doute une grande partie de son caractère éclaté, je le soup-çonne, au fait d'avoir été le travail de création exigé lors d'une maîtrise. Mais quel début prometteur, alors ! On entend déjà, au travers de ces textes un peu trop réflexifs parfois, la petite musique d'une véritable écrivaine. Une voix farouchement centripète, comme souvent lors des premières explorations en profondeur du mouvement d'écrire, mais qui a de beaux élans poétiques, avec de véritables bonheurs d'écriture, et pourtant une belleironie quand onse permet parfois un peu de colère devant toutes ces contraintes, toutes ces misères. Certains textes sont les ébauches d'un roman plus ou moins traditionnel : personnages, terroir, amours, conflits, mais la voix d'Éva, qui s'avère être la narratrice de l'ensemble du recueil, exprime à plusieurs reprises son découragement, son impuissance: le projet de roman ne lève pas. Tout simplement, sans doute, parce qu'Éva a peut-être bien davantage le regard et le trait de la nouvelliste. Cela nous vaut d'excellents textes brefs, comme "Dire, redire, dédire", ou encore "Trois cent-trente et un", ou "Les affaires", ou encore "Le congrès" (un des quelques textes d'un érotisme cru et triste qui parsèment le recueil, illustrant plus l'impossibilité d'être aux autres que les délices d'être à soi). Les personnages du roman avorté resurgissent ici et là, en de brefs aperçus de leur vie, leurs échecs, leurs errances, trop décousus pour constituer une histoire au sens traditionnel du terme mais poussant le lecteur, par leurs ellipses mêmes et la frustration qu'elles engendrent, à la reconstitution de possibles trajectoires - un effet certainement plus intéressant que le roman projeté. À la fin du recueil, le manuscrit d'Éva n'ayant essuyé que des refus auprès des éditeurs, elle le relie soigneusement et va le brûler en plein champ. "Il n'y aura pas de suite à cette histoire. D'ailleurs, est-ce bien une histoire?", demande-t-elle en conclusion. Sinon une histoire, du moins des histoires, que pour notre plus grand plaisir Reine-Aimée Côté n'a pas brûlées, et en tout cas une histoire d'écriture : les miséreux sont malheureux, mais ils dansent, et l'écrivaine écrit.
(Le Bal des miséreux, Reine-Aimée Côté, JCL, Chicoutimi, 1996.)


Première ligne,
Jean-Marie Laclavetine, Gallimard, Folio, Paris, 1999
Un de ces livres qu'on n'aurait jamais lu sans une recommandation (et un prêt) par un ami. Ma reconnaissance éternelle à notre collègue Alain Gagnon ! Voilà un court roman terrible et désopilant que tout écrivain devrait avoir lu - et tout directeur littéraire qui est aussi un éditeur. Comme le personnage principal, Cyril Cordouan, qui adore la littérature et qui doit lire des monceaux de manuscrits "sans", comme il dit. Et un jour, l'auteur refusé d'un de ces abominables manuscrits vient se suicider dans son bureau. Sous le choc, Cyril crée le club des Auteurs Anonymes, où les drogués de l'écriture viennent raconter leur descente aux enfers. Ne serait-ce que cela, ce serait déjà beaucoup, de quoi rire et pleurer à la fois tant le tableau que Laclavetine peint de l'institution littéraire et de ceux qui y aspirent est féroce - et ressemblant (impossible pour un écrivain de ne pas s'y reconnaître peu ou prou à un moment ou à un autre : salubre remise au point...). Mais cela se double d'un mystère policier, et c'est aussi ponctué de loin en loin par un mystérieux "chapitre un" incomplet - il commence souvent, et s'arrête, en plein milieu d'une phrase - qui raconte un passage de l'histoire, réel ou imaginaire, dans des styles différents et des versions parfois complètement délirantes (il faut voir la version SF!). Ces "chapitre un" à répétition sont à se rouler par terre... Et le tout est écrit dans une prose jubilatoire, délicieuse, bondissante, qui peut aussi bien être cinglante que d'une tendresse à vous serrer la gorge. Ce roman a gagné en France le Prix Goncourt des Lycéens en 1999, c'est encourageant. Et voilà un auteur dont je surveillerai les autres publications.
(Première ligne, Jean-Marie Laclavetine, Gallimard, Folio, Paris, 1999.)


D'où venons-nous ? Où allons-nous ? La décomposition de l'idée de progrès,
Marc Angenot, Trait d'union, coll. Spirale, Montréal, 2001

Aux belles grandes questions métaphysiques qui constituent en partie le sous-titre du livre de Marc Angenot, "Qui sommes, nous, d'où venons-nous, où allons-nous", Francis Blanche, humoriste français pataphysicien de ma jeunesse, répondait benoîtement : "Je suis moi, je viens de chez moi et j'y retourne". Mais soyons sérieux, le sujet s'y prête. Ma participation à une émission télévisée sur l'Utopie, dans la série "Chasseurs d'idées", l'automne dernier, m'a valu de lire cet ouvrage - ce que je ne regrette pas, malgré ses constats sévères et quelque peu déprimants. Il s'agit d'une étude étonnante de densité pour sa petite taille sur l'idée de progrès, ses origines, son succès et ce que l'auteur considère - à juste titre - comme sa défaite actuelle. Il salue avec une satisfaction retenue cette défaite d'une idéologie dont nous avons tous vu les excès et les monstres qu'elle a produits - et continue de produire, car c'est une morte-vivante particulièrement tenace, malgré ce qu'Angenot veut bien croire. Mais quelque chose s'est évanoui, dit-il avec raison, à la fin du 20e siècle en Occident : la possibilité de se représenter collectivement un monde différent de celui où nous vivons et évidemment meilleur. Effondrement des utopies politiques nées avec l'âge classique grec et qui s'étaient métamorphosées au 19e siècle en programmes d'avenir et en prévisions "scientifiques". La démonstration d'Angenot est irréfutable - nous avons vécu la fin d'une époque avec l'effondrement du communisme (et l'accumulation des titres des textes cités sur ce point, en particulier les constats catastrophistes des Penseurs Français, n'est pas sans produire un certain effet comique...) On peut objecter néanmoins, je l'ai fait, que d'autres projets de sociétés, moins mégalo-totalitaires que ceux des Philosophes, des Politiques et des Savants Fous, et par là plus vivables, se font jour partout : chez les femmes, les écologistes, les marginaux, les exclus... L'auteur en convient lui-même - il ne souscrit point à la théorie de "la fin de l'Histoire", et m'a volontiers accordé que la fin d'une forme d'Utopie ne signifie nullement la fin de la pensée utopique, c'est-à-dire de la pulsion humaine à (s')imaginer ailleurs et autrement, "(...) incapacité des humains à vivre sans se concevoir autres qu'ils ne sont" (Jules de Gaultier) qui n'est pas forcément négative. Il a écrit un essai, dit-il en terminant : "C'est un genre qui laisse place à la subjectivité ; j'ai le droit de m'y livrer à des conjectures - d'autant qu'elles ne débouchent ni sur une solution ni sur des certitudes, mais sur une fondamentale perplexité." Comment vivre, se demande-t-il, dans une société "désenchantée" et porter sur le monde et autrui le "regard sobre" dont parlait le jeune Marx ? La conclusion d'Angenot est plutôt sombre : "d'autres mythes et chimères" viendront, dit-il - pour le regretter. Mais Angenot est un essayiste, et un théoricien. En tant qu'écrivaine et poète, je ne peux pour ma part souscrire à sa conclusion. Le mythe n'est pas nécessairement aliénant : nous le créons et il nous crée, dans un incessant mouvement de navette ; c'est ainsi, depuis toujours, que l'humanité a tissé sa toile, sa voile, pour voguer dans l'univers. On a bien le droit de rêver sous les étoiles, tant qu'on n'est pas dupe de ses rêves et qu'on est capable d'en accepter la décomposition comme de la ... biodégradibilité.
(D'où venons-nous ? Où allons-nous ? La décomposition de l'idée de progrès, Marc Angenot, Trait d'union, coll. Spirale, Montréal, 2001.)

Élisabeth Vonarburg


Mistouk,
Gérard Bouchard, Boréal, Montréal 2002

Mistook, roman de Gérard Bouchard
Mistouk de Gérard Bouchard, publié cette année chez Boréal, est sans doute le roman le plus important de notre littérature régionale depuis Maria Chapelaine. L'auteur partage avec ses lecteurs ses connaissances encyclopédiques de l'histoire, la géographie, la flore, la faune, le dialecte, la religion, les mœurs, les légendes, les mythes et les aspirations du SaguenayLac SaintJean. Il se plaît à le faire et le lecteur partage son plaisir. On lit ce roman avec gourmandise. C'est un banquet complet. Notre région a finalement sa suprême expression littéraire dont nous pouvons tous être fiers.
Le trame du roman se concentre sur les voyages et les découvertes de son héros Méo Tremblay, né en 1887 à Mistouk, maintenant SaintBruno. Méo est un géant dans tous les sens. Son corps est grand, son cœur est grand, son intelligence est grande, son courage est grand. En suivant son apprentissage de la vie et des endroits différents, le lecteur découvre aussi l'univers merveilleux de cette région et des ÉtatsUnis entre 1840 et 1919.
Comme dans toute œuvre littéraire destinée à devenir un classique, Mistouk se sert du particulier pour révéler l'universel. C'est une vraie épopée et Bouchard est devenu sans conteste notre Homère. Certains philosophes allemands du dixneuvième siècle croyaient qu'il est louable de créer de nouveaux mythes. La mythologie est un aspect permanent et universel de la nature humaine. Avec ce livre, notre région s'est donné une expression mythologique basée sur le personnage de Méo. Il est certes un Übermensch (Superman) dont Nietzsche aurait été fier. C'est aussi une figure christique. Comme dans le cas de Jésus, son père se nomme Joseph et sa mère Marie. Enfant, il " résolut de ne jamais pécher " (page 50), comme tous les bons enfants chrétiens. Il aime tout le monde sans réserve: les Amérindiens, les Américains, les hommes, les femmes, tous sauf les Anglais et les Canadiens-Anglais. Il apprend le montagnais de son "frère" Moïse et l'anglais pendant ses voyages aux États. Comme le Christ, il connaît une mort ignominieuse. Il y a d'autres signes mystérieux indiquant qu'il est prédestiné à une vocation surhumaine pour représenter le peuple québécois : par exemple, il naît un 24 juin. Comme Ulysse, Méo est en mouvement permanent. Et Roméo Tremblay est amoureux de Julie, ce qui nous rappelle les Roméo et Juliette de Shakespeare.
J'ai toujours été fasciné par ce que l'auteur appelle "la maladie des États-Unis" des Québécois. Cette maladie persiste.. Comment un peuple peutil être hostile aux Anglais et aux Canadiens anglais et en même temps aimer leurs cousins qui vivent aux ÉtatsUnis? La réponse est simple : les Québécois n'ont jamais eu à subir des luttes politiques avec les Américains. Ils connaissent les maux qui viennent de Londres et d'Ottawa et se rendent trop rarement compte qu'ils sont sujets à certains maux ayant leur origine à Washington ou à Wall Street. De toute manière, Méo aime voyager aux États et il aime travailler pour les Américains. Dans mon imaginaire personnel, ma mère l'a vu en 1909, lorsqu'il travaillait dans sa partie du Massachusetts et qu'elle avait six ans...
Il faut ajouter que c'est un vrai plaisir littéraire de lire Mistouk. On sait que l'auteur est un historien qui écrit un roman et non un romancier qui s'intéresse à l'histoire. Et tant mieux! On ne s'attend pas à découvrir un Proust ou un Joyce québécois. Vous pouvez croire connaître la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean mais si vous n'avez pas encore lu Mistouk, vos connaissances sont incomplètes. Bouchard a fait pour notre région ce que Homère a fait pour la Grèce, ce que Shakespeare a fait pour l'Angleterre. Je l'en félicite.
(Mistouk, Gérard Bouchard, Boréal, Montréal 2002.)

Robert Dôle


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