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Lecture buissonnière I
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Cette
rubrique est consacrée aux lectures de nos membres, et non à la lecture
de nos membres. Fiction, poésie, essais, théâtre, faites-nous
partager vos vagabondages...
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par Élisabeth
Vonarburg
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De face, de profil, de dos
et De quelle bouche sommes-nous ?
Corinne Larochelle, Éditions du Noroît, Montréal, 2000. |
On pourra lire ailleurs dans ces pages le début
de l'intéressante correspondance
échangée par Stanley Péan et l'auteure,
qui se sont rencontrés en mai dernier à Chicoutimi dans le cadre des
activités de l'APES. On pourra ensuite ouvrir ces petits recueils et méditer
sur la pertinence et la profondeur des remarques de l'une et de l'autre en ce qui
concerne l'écriture de Corinne Larochelle. Si les textes de De quelle bouche...?
se donnent plus directement comme de la poésie (disposition dans la page),
ceux de De face... sont plus provoquants, du moins en ce qui me concerne, car ils
se présentent comme de la prose, mais si elliptique, malgré l'absence
de blanc entre les phrases, qu'ils fonctionnent comme de la poésie. De brefs
paragraphes faussement ou réellement narratifs, on ne sait, propulsant un
Je et un Tu dans des situations, des gestes, des sentiments, des perceptions, des
souvenirs souvent à peine effleurés et pourtant intensément
là, des phrases courtes entre lesquelles le lecteur ne peut s'empêcher
de chercher à remplir des trous, sans jamais le pouvoir autrement qu'en renonçant
à toute tentative de narration et en s'abandonnant aux charges multiples des
mots. Le sens s'y profile et s'y dérobe, (de face de profil et de dos, perspectives
cubistes), impossible à articuler comme à ignorer, sur le fil entre
ce qu'on appelle la prose et ce qu'on appelle la poésie, ni l'une ni l'autre
et toutes les deux ensemble. Fascinant.
(De face, de profil,
de dos et De quelle bouche sommes-nous ?, Corinne Larochelle, Éditions
du Noroît, Montréal, 2000.)
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Le Bal des miséreux
Reine-Aimée Côté, JCL, Chicoutimi, 1996 |
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Cet ensemble de textes qui balancent entre roman, nouvelle
et journal doit sans doute une grande partie de son caractère éclaté,
je le soup-çonne, au fait d'avoir été le travail de création
exigé lors d'une maîtrise. Mais quel début prometteur, alors
! On entend déjà, au travers de ces textes un peu trop réflexifs
parfois, la petite musique d'une véritable écrivaine. Une voix farouchement
centripète, comme souvent lors des premières explorations en profondeur
du mouvement d'écrire, mais qui a de beaux élans poétiques,
avec de véritables bonheurs d'écriture, et pourtant une belleironie
quand onse permet parfois un peu de colère devant toutes ces contraintes,
toutes ces misères. Certains textes sont les ébauches d'un roman plus
ou moins traditionnel : personnages, terroir, amours, conflits, mais la voix d'Éva,
qui s'avère être la narratrice de l'ensemble du recueil, exprime à
plusieurs reprises son découragement, son impuissance: le projet de roman
ne lève pas. Tout simplement, sans doute, parce qu'Éva a peut-être
bien davantage le regard et le trait de la nouvelliste. Cela nous vaut d'excellents
textes brefs, comme "Dire, redire, dédire", ou encore "Trois
cent-trente et un", ou "Les affaires", ou encore "Le congrès"
(un des quelques textes d'un érotisme cru et triste qui parsèment le
recueil, illustrant plus l'impossibilité d'être aux autres que les délices
d'être à soi). Les personnages du roman avorté resurgissent ici
et là, en de brefs aperçus de leur vie, leurs échecs, leurs
errances, trop décousus pour constituer une histoire au sens traditionnel
du terme mais poussant le lecteur, par leurs ellipses mêmes et la frustration
qu'elles engendrent, à la reconstitution de possibles trajectoires - un effet
certainement plus intéressant que le roman projeté. À la fin
du recueil, le manuscrit d'Éva n'ayant essuyé que des refus auprès
des éditeurs, elle le relie soigneusement et va le brûler en plein champ.
"Il n'y aura pas de suite à cette histoire. D'ailleurs, est-ce bien une
histoire?", demande-t-elle en conclusion. Sinon une histoire, du moins des histoires,
que pour notre plus grand plaisir Reine-Aimée Côté n'a pas brûlées,
et en tout cas une histoire d'écriture : les miséreux sont malheureux,
mais ils dansent, et l'écrivaine écrit.
(Le Bal des miséreux,
Reine-Aimée Côté, JCL, Chicoutimi, 1996.)
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Première ligne,
Jean-Marie Laclavetine, Gallimard, Folio, Paris, 1999 |
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Un de ces livres qu'on n'aurait jamais lu sans une recommandation
(et un prêt) par un ami. Ma reconnaissance éternelle à notre
collègue Alain Gagnon ! Voilà un court roman terrible et désopilant
que tout écrivain devrait avoir lu - et tout directeur littéraire qui
est aussi un éditeur. Comme le personnage principal, Cyril Cordouan, qui adore
la littérature et qui doit lire des monceaux de manuscrits "sans",
comme il dit. Et un jour, l'auteur refusé d'un de ces abominables manuscrits
vient se suicider dans son bureau. Sous le choc, Cyril crée le club des Auteurs
Anonymes, où les drogués de l'écriture viennent raconter leur
descente aux enfers. Ne serait-ce que cela, ce serait déjà beaucoup,
de quoi rire et pleurer à la fois tant le tableau que Laclavetine peint de
l'institution littéraire et de ceux qui y aspirent est féroce - et
ressemblant (impossible pour un écrivain de ne pas s'y reconnaître peu
ou prou à un moment ou à un autre : salubre remise au point...). Mais
cela se double d'un mystère policier, et c'est aussi ponctué de loin
en loin par un mystérieux "chapitre un" incomplet - il commence
souvent, et s'arrête, en plein milieu d'une phrase - qui raconte un passage
de l'histoire, réel ou imaginaire, dans des styles différents et des
versions parfois complètement délirantes (il faut voir la version SF!).
Ces "chapitre un" à répétition sont à se rouler
par terre... Et le tout est écrit dans une prose jubilatoire, délicieuse,
bondissante, qui peut aussi bien être cinglante que d'une tendresse à
vous serrer la gorge. Ce roman a gagné en France le Prix Goncourt des Lycéens
en 1999, c'est encourageant. Et voilà un auteur dont je surveillerai les autres
publications.
(Première ligne,
Jean-Marie Laclavetine, Gallimard, Folio, Paris, 1999.)
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D'où venons-nous ? Où
allons-nous ? La décomposition de l'idée de progrès,
Marc Angenot, Trait d'union, coll. Spirale, Montréal, 2001 |
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Aux belles grandes questions métaphysiques qui
constituent en partie le sous-titre du livre de Marc Angenot, "Qui sommes, nous,
d'où venons-nous, où allons-nous", Francis Blanche, humoriste
français pataphysicien de ma jeunesse, répondait benoîtement
: "Je suis moi, je viens de chez moi et j'y retourne". Mais soyons sérieux,
le sujet s'y prête. Ma participation à une émission télévisée
sur l'Utopie, dans la série "Chasseurs d'idées", l'automne
dernier, m'a valu de lire cet ouvrage - ce que je ne regrette pas, malgré
ses constats sévères et quelque peu déprimants. Il s'agit d'une
étude étonnante de densité pour sa petite taille sur l'idée
de progrès, ses origines, son succès et ce que l'auteur considère
- à juste titre - comme sa défaite actuelle. Il salue avec une satisfaction
retenue cette défaite d'une idéologie dont nous avons tous vu les excès
et les monstres qu'elle a produits - et continue de produire, car c'est une morte-vivante
particulièrement tenace, malgré ce qu'Angenot veut bien croire. Mais
quelque chose s'est évanoui, dit-il avec raison, à la fin du 20e siècle
en Occident : la possibilité de se représenter collectivement un monde
différent de celui où nous vivons et évidemment meilleur. Effondrement
des utopies politiques nées avec l'âge classique grec et qui s'étaient
métamorphosées au 19e siècle en programmes d'avenir et en prévisions
"scientifiques". La démonstration d'Angenot est irréfutable
- nous avons vécu la fin d'une époque avec l'effondrement du communisme
(et l'accumulation des titres des textes cités sur ce point, en particulier
les constats catastrophistes des Penseurs Français, n'est pas sans produire
un certain effet comique...) On peut objecter néanmoins, je l'ai fait, que
d'autres projets de sociétés, moins mégalo-totalitaires que
ceux des Philosophes, des Politiques et des Savants Fous, et par là plus vivables,
se font jour partout : chez les femmes, les écologistes, les marginaux, les
exclus... L'auteur en convient lui-même - il ne souscrit point à la
théorie de "la fin de l'Histoire", et m'a volontiers accordé
que la fin d'une forme d'Utopie ne signifie nullement la fin de la pensée
utopique, c'est-à-dire de la pulsion humaine à (s')imaginer ailleurs
et autrement, "(...) incapacité des humains à vivre sans se concevoir
autres qu'ils ne sont" (Jules de Gaultier) qui n'est pas forcément négative.
Il a écrit un essai, dit-il en terminant : "C'est un genre qui laisse
place à la subjectivité ; j'ai le droit de m'y livrer à des
conjectures - d'autant qu'elles ne débouchent ni sur une solution ni sur des
certitudes, mais sur une fondamentale perplexité." Comment vivre, se
demande-t-il, dans une société "désenchantée"
et porter sur le monde et autrui le "regard sobre" dont parlait le jeune
Marx ? La conclusion d'Angenot est plutôt sombre : "d'autres mythes et
chimères" viendront, dit-il - pour le regretter. Mais Angenot est un
essayiste, et un théoricien. En tant qu'écrivaine et poète,
je ne peux pour ma part souscrire à sa conclusion. Le mythe n'est pas nécessairement
aliénant : nous le créons et il nous crée, dans un incessant
mouvement de navette ; c'est ainsi, depuis toujours, que l'humanité a tissé
sa toile, sa voile, pour voguer dans l'univers. On a bien le droit de rêver
sous les étoiles, tant qu'on n'est pas dupe de ses rêves et qu'on est
capable d'en accepter la décomposition comme de la ... biodégradibilité.
(D'où venons-nous ? Où allons-nous ? La décomposition de
l'idée de progrès, Marc Angenot, Trait d'union, coll. Spirale,
Montréal, 2001.)
Élisabeth
Vonarburg
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Mistouk,
Gérard Bouchard, Boréal, Montréal 2002 |
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Mistouk de Gérard Bouchard, publié cette
année chez Boréal, est sans doute le roman le plus important de notre
littérature régionale depuis Maria Chapelaine. L'auteur partage avec
ses lecteurs ses connaissances encyclopédiques de l'histoire, la géographie,
la flore, la faune, le dialecte, la religion, les mœurs, les légendes, les
mythes et les aspirations du SaguenayLac SaintJean. Il se plaît à le
faire et le lecteur partage son plaisir. On lit ce roman avec gourmandise. C'est
un banquet complet. Notre région a finalement sa suprême expression
littéraire dont nous pouvons tous être fiers.
Le trame du roman se concentre sur les voyages et les découvertes de son héros
Méo Tremblay, né en 1887 à Mistouk, maintenant SaintBruno. Méo
est un géant dans tous les sens. Son corps est grand, son cœur est grand,
son intelligence est grande, son courage est grand. En suivant son apprentissage
de la vie et des endroits différents, le lecteur découvre aussi l'univers
merveilleux de cette région et des ÉtatsUnis entre 1840 et 1919.
Comme dans toute œuvre littéraire destinée à devenir un classique,
Mistouk se sert du particulier pour révéler l'universel. C'est une
vraie épopée et Bouchard est devenu sans conteste notre Homère.
Certains philosophes allemands du dixneuvième siècle croyaient qu'il
est louable de créer de nouveaux mythes. La mythologie est un aspect permanent
et universel de la nature humaine. Avec ce livre, notre région s'est donné
une expression mythologique basée sur le personnage de Méo. Il est
certes un Übermensch (Superman) dont Nietzsche aurait été fier.
C'est aussi une figure christique. Comme dans le cas de Jésus, son père
se nomme Joseph et sa mère Marie. Enfant, il " résolut de ne jamais
pécher " (page 50), comme tous les bons enfants chrétiens. Il
aime tout le monde sans réserve: les Amérindiens, les Américains,
les hommes, les femmes, tous sauf les Anglais et les Canadiens-Anglais. Il apprend
le montagnais de son "frère" Moïse et l'anglais pendant ses
voyages aux États. Comme le Christ, il connaît une mort ignominieuse.
Il y a d'autres signes mystérieux indiquant qu'il est prédestiné
à une vocation surhumaine pour représenter le peuple québécois
: par exemple, il naît un 24 juin. Comme Ulysse, Méo est en mouvement
permanent. Et Roméo Tremblay est amoureux de Julie, ce qui nous rappelle les
Roméo et Juliette de Shakespeare.
J'ai toujours été fasciné par ce que l'auteur appelle "la
maladie des États-Unis" des Québécois. Cette maladie persiste..
Comment un peuple peutil être hostile aux Anglais et aux Canadiens anglais
et en même temps aimer leurs cousins qui vivent aux ÉtatsUnis? La réponse
est simple : les Québécois n'ont jamais eu à subir des luttes
politiques avec les Américains. Ils connaissent les maux qui viennent de Londres
et d'Ottawa et se rendent trop rarement compte qu'ils sont sujets à certains
maux ayant leur origine à Washington ou à Wall Street. De toute manière,
Méo aime voyager aux États et il aime travailler pour les Américains.
Dans mon imaginaire personnel, ma mère l'a vu en 1909, lorsqu'il travaillait
dans sa partie du Massachusetts et qu'elle avait six ans...
Il faut ajouter que c'est un vrai plaisir littéraire de lire Mistouk. On sait
que l'auteur est un historien qui écrit un roman et non un romancier qui s'intéresse
à l'histoire. Et tant mieux! On ne s'attend pas à découvrir
un Proust ou un Joyce québécois. Vous pouvez croire connaître
la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean mais si vous n'avez pas encore lu Mistouk,
vos connaissances sont incomplètes. Bouchard a fait pour notre région
ce que Homère a fait pour la Grèce, ce que Shakespeare a fait pour
l'Angleterre. Je l'en félicite.
(Mistouk, Gérard
Bouchard, Boréal, Montréal 2002.)
Robert Dôle
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