Logo Lezard

APES

Lézard # 16, Vol. 5 - SPÉCIAL SALON DU LIVRE 2002 Page 17 de 27

LETTRES À ZIMUTS
Note : Nous piblions ici la lettre écrite par notre collègue Nicole Houde à la Ministre de la Solidarité et de l'Emploi, suite au traitement qu'elle s'est vu infliger et que sa lettre décrit fort bien, le dossier n'est toujours pas réglé.
De : Nicole Houde, 3416 Dandurand Montréal (QC) H1X 1M8
dossier : HOUN01614597# de la décision (21 février 2002) : 2963333410304

À : Madame Linda Goupil,
Ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale


Chicoutimi, le 21 mars 2002,

Madame,

Je suis écrivaine, et bénéficiaire de l'aide sociale. J'ai reçu en février un avis de réclamation me signifiant de rembourser à votre ministère la somme de 1 617, 04 $. On m'expliquait ainsi cette décision : " Votre dossier a été ajusté suite à vos revenus obtenus du programme de droit de prêt public, reçus en février 2002 et qui couvrent les périodes d'avril 2001 à mars 2002." On ferait donc une ponction de plus de 66 % sur la somme (2 425, 50 $) que m'a versée le Conseil des Arts du Canada.

Je conteste cet avis de réclamation. La logique de la réglementation dont il est issu m'échappe, et correspond à une perception du temps tout à fait surréaliste. Le montant du DPP devrait m'aider à subsister durant les mois qui suivront février. Or, en prétendant que ce montant s'applique à l'année précédente (et en élaborant un calcul fondé sur ce raisonnement), on semble croire que nous, écrivains, mangeons au passé et non au présent. Sachez bien, Madame la Ministre, qu'en avril prochain, je ne paierai pas le loyer d'avril 2001, mais bien celui d'avril 2002. Les fictions que nous écrivons n'ont pas encore réussi à provoquer une modification révolutionnaire du temps, et c'est bien dans le présent que se déroule notre vie, et non rétroactivement.

Ainsi, des artistes aux conditions d'existence précaires se trouvent pénalisés s'ils ont écrit et publié- puisque le DPP est fonction des livres passés retrouvés lors de l'échantillonnage en bibliothèques. L'écrivain démuni est placé dans une situation insoluble : doit-il renoncer à son ultime ressource, l'aide sociale (en l'occurrence un peu plus de 9000 $ par an, montant bien en-deçà du seuil de la pauvreté), pour bénéficier peut-être d'une somme annuelle, dans mon cas, de 2 425, 50 $ ? Ou renoncer au DPP, la juste compensation reçue par les écrivains pour leurs ouvrages lus en bibliothèques, mais non achetés par les lecteurs ? S'il n'y renonce pas, en tout cas, on prélèvera 66% de cette somme, et on réduira ses prestations ultérieures d'aide sociale !

Le statut fiscal du droit de prêt public baigne d'ailleurs dans un flou... artistique, qui bénéficie aux ministères du revenu, aussi bien au fédéral qu'au provincial. En effet, malgré la loi québécoise sur le droit d'auteur déductible d'impôt jusqu'à concurrence de 30 000 $ (pas un très grand risque fiscal pour le gouvernement, il faut le souligner!), Revenu Québec emboîte ici le pas au fédéral pour affirmer que le DPP n'est pas un droit d'auteur. On le considère, au fédéral et au provincial, comme une sorte de subvention. Et on présente au fédéral des arguties byzantines pour justifier de ne pas désigner ces sommes comme des droits d'auteur, alors que c'est bien de cela qu'il s'agit, au même titre que le droit perçu sur les livres vendus en librairie : si on les nommait "droits d'auteur", prétend-on, il faudrait également payer ces droits à des auteurs étrangers présents dans nos bibliothèques. Ce faux bon sens est une pure lâcheté politique : il suffirait d'une simple décision juridique, tranchant que le DPP vise uniquement les auteurs canadiens - une mesure entre autres de soutien à la culture nationale dont on fait si grand cas par ailleurs dans les discours officiels

Pourquoi ferais-je les frais des ambiguïtés des politiques quant au droit de prêt public ? Pourquoi, encore une fois, le Ministère de l'emploi et de la "solidarité sociale" semble-t-il manifester tant de vindicte à l'égard des écrivains, alors que d'autres travailleurs verront leurs revenus étalés sur les douze mois à venir, et qu'on en soustraira alors la somme qu'ils ont le droit de gagner chaque mois ?

Je demande simplement qu'on me traite de façon équitable. Je demande qu'on ne me pénalise pas parce que je suis une écrivaine qui a réussi quelquefois à publier. Je demande qu'on étale au moins sur les douze mois à venir la somme soi-disant "dûe". Mais en fait, la seule décision juste serait de me laisser en possession de cette somme - puisque, je le rappelle, toute personne bénéficiaire de l'aide sociale a le droit de conserver en tous temps 2 500 $ sous forme d'argent liquide...

Je vous suis gré de votre attention.

Nicole Houde
écrivaine
Prix du gouverneur général 1995

cc : Monsieur Christian Condello, agent, ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale; Madame Diane Lemieux, Ministère de la Culture et des communications ; Conseil des Arts et Lettres du Québec ; Conseil des Arts du Canada ; Union des Écrivains et Écrivaines Québécois ; Association Professionnelle des Écrivains de la Sagamie-Côte Nord.

Vers le haut


Sommaire

Page 17 de 27

-Page précédent

Page suivante


Partenariat avec www.sagamie.org