De : Stanley Péan
Objet : Si on commençait enfin...
Bonjour Corinne,
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Par où commencer? En vue de cet échange,
j'ai relu tes deux plus récents recueils de poésie, De quelle bouche
sommes-nous et De face, de profil, de dos. Et comme lors de précédentes
lectures, j'ai été frappé par cette manière si particulière
que tu as d'allier le particulier au général, de naviguer entre un
ton qui relève de l'intime et un autre plus neutre et néanmoins personnel.
J'apprécie aussi la constance de ta voix, ce mélange de candeur et
de sagesse, de sentiment et de sensualité, que je retrouve avec la même
émotion aussi bien dans ta poésie que dans tes nouvelles, dont j'ai
eu le plaisir de publier quelques spécimens dans Stop autrefois. Arrête-moi
si j'ai tort, mais cette constance est délibérée, elle traduit
une volonté d'unification de ton travail de créatrice qui fait fi des
genres divers qu'il t'arrive de pratiquer.
Je ne sais pas si j'ai pour ma part tenté délibérément
une démarche contraire, dans la diversité des formes et des esthétiques
que j'ai fréquentées. Il me semble en tout cas m'être souvent
livré au travail de camouflage des sources autobiographiques, dans mes romans,
en particulier mes romans destinés aux jeunes. L'hiver dernier, pourtant,
j'ai commis une plaquette de courts récits inspirés des événements
récents de ma vie sentimentale et des photographies de François Lamontagne.
La prochaine fois que l'on se verra, j'essaierai de penser à t'emmener une
copie de ce livre, Cette étrangeté coutumière, que je tiens
pour le plus impudique publiés par moi. En l'écrivant, je me suis senti
influencé par le travail de quelques écrivaines plus ou moins connues
que j'aime bien lire, dont Geneviève Letarte, Caroline Chabot (qui n'a presque
rien publié professionnellement, je sais, mais dont les récits dans
Stop ou L'écrit primal ont laissé une impression durable dans mon imaginaire),
toi et quelques autres. Cette manière de jongler avec l'intime en donnant
l'air de ne pas y toucher serait-elle l'apanage des femmes? Aurais-je dans ces récits
laissé parlé la part féminine de ma personnalité? J'ai
l'air de blaguer, mais ce sont des questions qui m'intéressent même
si j'ai souvent affirmé que l'écriture et l'imaginaire n'avaient pas
de sexe. Je n'ai pas de réponses à ces questions, il va sans dire.
Mais je remarque que la crise que j'ai traversée l'automne dernier a eu des
échos profonds sur ma manière d'écrire et de décrire
les relations humaines. D'autres textes, écrits en même temps ou peu
de temps après ceux réunis dans Cette étrangeté coutumière,
portent cette même marque, qui traduit peut-être le désir à
fois conscient et inconscient de m'expliquer des choses à moi-même.
La fiction a-t-elle cette même fonction pour toi, que je reconnais peut-être
à tort dans ces jeunes héroïnes excentriques que tu excelles à
camper dans tes écrits? Ou cette fonction d'auto-analyse et de thérapie
revient-elle plutôt la poésie, que Normand de Bellefeuille décrit
comme le genre littéraire le plus autobiographique?
J'aurai d'autres "propositions" de lecture à te faire sur tes textes
poétiques, mais j'aimerais connaître tes impressions sur les questions
que j'ai abordées ci-haut. Et pour alimenter nos réflexions, je joins
humblement à ce courriel quelques uns de mes textes récents que je
soumets à ton jugement.
Bisous,
Stanley
De : Corinne Larochelle
Date : 26 mars, 2002, 12:31
Objet : Re: Si on commençait enfin...
Cher Stanley,
Je prendrai avec plaisir les chemins d'analyse que tu me proposes puisque je m'y
promène déjà depuis quelques années, dans l'errance peut-être
mais avec la certitude de suivre un fil qui me nourrit. Si je me sens à l'aise
avec ces questions de l'impudeur et de l'autobiographique c'est peut-être qu'elles
constituent à mes yeux le nœud de l'écriture car, avant toute chose,
écrire représente pour moi une extraordinaire aventure de découverte
de soi et des autres, de soi et du monde.
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Tu remarques dans ma poésie et mes nouvelles une
voix, un ton homogène et unificateur, et tu me demandes si c'est délibéré.
Je te répondrai non, je ne crois pas. Sur la question du style, je suis plutôt
de l'avis de Barthes : l'écrivain ne choisit pas son style, il est sa trace
et sa prison. Cela dit, on peut s'escrimer longtemps à faire des phrases avant
de le trouver, ce style. Moi, j'essaie simplement d'être le plus vrai possible,
c'est-à-dire authentique et honnête dans ce que je livre. Plus j'écris,
plus j'aimerais me dépouiller de tout ce qui est invention, pose et maquillage.
En arriver à la plus simple expression, en arriver, comme le dit Christine
Angot pour elle-même, à la nullité, à la très petite
écrivaine que je suis. Cesser de faire de la littérature, de l'art
et écrire la vie tout simplement. C'est le parti d'Angot, une des écrivaines
les plus novatrices, je crois, sur le plan de la narration actuellement en France,
avec quelques autres dont Camille Laurens et Annie Ernaux.
Jusqu'à présent, mon aventure la plus explicitement autofictive est
ce drôle de petit récit, "Le loup de la lectrice", que j'ai
écrit en collaboration avec François Tétreau. Il s'agit d'une
correspondance que je n'imaginais jamais voir publier un jour et qui porte sur l'autoportrait.
Or ce portrait de jeunesse d'une lectrice appelée par l'écriture m'amène
au constat suivant : l'autofiction, ou le fait d'écrire le plus près
possible de notre corps, ne va pas sans certaines exigences qui ont trait, à
mon avis, à la psychanalyse (ou à toute forme d'auto-analyse), c'est-à-dire
au fait d'aborder ses démons les plus intimes, les plus obscurs, ce qui suppose
d'être en mesure de les cerner. Aussi, "Le loup de la lectrice" parle
davantage de la difficulté de se livrer quand l'objet du récit, en
l'occurrence le soi, est encore dans l'ombre.
L'art de s'abandonner. Un art, oui, et non une facilité comme certains critiques
le laissent entendre. Cette idée d'abandon, qui ponctue ton recueil de fragments
Cette étrangeté coutumière, me permet de faire un lien avec
ce que tu écris. Dans les textes que tu m'as envoyés, j'ai retrouvé
ce mélange de tendresse et d'humour noir qui caractérisait ton premier
livre, La plage des songes. Je pourrais le dire autrement : un goût pour l'anecdote
sensible qui colle à ta réalité. Dans tes premières nouvelles,
il y avait me semble-t-il davantage d'autobiographique - une façon de cerner
l'exil haïtien, le métissage des cultures, des questions liées
à cette double identité qui est la tienne, etc. - que dans la plupart
de tes autres écrits. Est-ce que je me trompe? As-tu l'impression de renouer
avec l'énergie créatrice de ces textes ou ta façon d'aborder
le fantastique est-elle totalement différente?
Tu le dis d'emblée dans ta lettre : tu as pratiqué davantage l'art
du camouflage que l'art de l'abandon. J'imagine que le genre que tu chéris
le plus, le fantastique, qui semble tout à fait coller à ton imaginaire,
s'allie tout naturellement avec l'art du camouflage. Le fantastique comme façon
d'opérer un éloignement du réel ou, au contraire, façon
détournée de mieux parler de notre présence au monde? Je ne
sais trop. À toi, le spécialiste, de m'éclairer là-dessus.
Parmi les textes que je viens de lire de toi, j'ai été frappée
par celui qui clôt "Le cabinet du docteur K" et qui est sous-titré
"autofiction". Ce "Portrait de l'auteur un verre à la main",
seul texte ouvertement autofictif, je pense, que tu aies publié, me paraît
caractéristique d'une certaine résistance. À ce rendez-vous
que tu te donnes à toi-même, tu ne viens pas, ton personnage t'attend
en vain dans un bar où il boit seul en pensant à ses spectres. Intéressant
non? De plus, pour un autoportrait, c'est très fictif, la fiction servirait-elle
de prétexte pour la fuite? Une chose est sûre : c'est un brillant jeu
de cache-cache!
Toujours dans le même ordre d'idées, la nouvelle "Son jardin d'ombres"
m'a captivée (peut-être à la manière de ton personnage
féminin qui finit prisonnière dans la toile que tu tisses…). Ophélie
voudrait connaître davantage son homme, son amoureux, qu'elle juge renfermé,
voire taciturne. Lorsque le "beau ténébreux" cédera
à sa demande, c'est un jardin bien sombre qui se révélera à
elle avec ses odeurs de charniers et de pourriture, avec ses images de guerres et
sa violence apocalyptique digne de l'Holocauste. Vers la fin, Stanley, tu écris:
"Ophélie sait maintenant très exactement ce qu'a dû ressentir
Pandore dès l'instant qui suivit l'ouverture de la boîte maudite."
En ce qui a trait à ton désir de t'expliquer des choses à travers
l'écriture, je me demande si cette boîte de l'intime est véritablement
ouverte. Si, en somme, tu aimerais éclairer davantage les ombres de ton jardin
à toi? Ton personnage féminin exprime une peur tout à fait compréhensible
: celle de ne pas ressortir vivante de cette plongée dans le noir. Serait-ce
cette peur-là qui retient beaucoup d'écrivains et d'écrivaines
de s'approcher aussi près que possible d'une intériorité qu'ils
brandissent parfois en ignorant tout d'elle?
Que penses-tu de tout ça, de cette approche de la littérature comme
don, de cette appel et de cette résistance à parler de soi. J'aimerais
aussi t'entendre sur le rôle des personnages féminins dans ta prose.
Ces héroïnes, détiennent-elles la clé de l'intime et de
la confidence?
Affectueusement,
Corinne
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