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Lézard # 16, Vol. 5 - SPÉCIAL SALON DU LIVRE 2002 Page 13 de 27

Les écrivains s'écrivent
De : Stanley Péan
Objet : Si on commençait enfin...

Bonjour Corinne,

Par où commencer? En vue de cet échange, j'ai relu tes deux plus récents recueils de poésie, De quelle bouche sommes-nous et De face, de profil, de dos. Et comme lors de précédentes lectures, j'ai été frappé par cette manière si particulière que tu as d'allier le particulier au général, de naviguer entre un ton qui relève de l'intime et un autre plus neutre et néanmoins personnel. J'apprécie aussi la constance de ta voix, ce mélange de candeur et de sagesse, de sentiment et de sensualité, que je retrouve avec la même émotion aussi bien dans ta poésie que dans tes nouvelles, dont j'ai eu le plaisir de publier quelques spécimens dans Stop autrefois. Arrête-moi si j'ai tort, mais cette constance est délibérée, elle traduit une volonté d'unification de ton travail de créatrice qui fait fi des genres divers qu'il t'arrive de pratiquer.
Je ne sais pas si j'ai pour ma part tenté délibérément une démarche contraire, dans la diversité des formes et des esthétiques que j'ai fréquentées. Il me semble en tout cas m'être souvent livré au travail de camouflage des sources autobiographiques, dans mes romans, en particulier mes romans destinés aux jeunes. L'hiver dernier, pourtant, j'ai commis une plaquette de courts récits inspirés des événements récents de ma vie sentimentale et des photographies de François Lamontagne. La prochaine fois que l'on se verra, j'essaierai de penser à t'emmener une copie de ce livre, Cette étrangeté coutumière, que je tiens pour le plus impudique publiés par moi. En l'écrivant, je me suis senti influencé par le travail de quelques écrivaines plus ou moins connues que j'aime bien lire, dont Geneviève Letarte, Caroline Chabot (qui n'a presque rien publié professionnellement, je sais, mais dont les récits dans Stop ou L'écrit primal ont laissé une impression durable dans mon imaginaire), toi et quelques autres. Cette manière de jongler avec l'intime en donnant l'air de ne pas y toucher serait-elle l'apanage des femmes? Aurais-je dans ces récits laissé parlé la part féminine de ma personnalité? J'ai l'air de blaguer, mais ce sont des questions qui m'intéressent même si j'ai souvent affirmé que l'écriture et l'imaginaire n'avaient pas de sexe. Je n'ai pas de réponses à ces questions, il va sans dire. Mais je remarque que la crise que j'ai traversée l'automne dernier a eu des échos profonds sur ma manière d'écrire et de décrire les relations humaines. D'autres textes, écrits en même temps ou peu de temps après ceux réunis dans Cette étrangeté coutumière, portent cette même marque, qui traduit peut-être le désir à fois conscient et inconscient de m'expliquer des choses à moi-même. La fiction a-t-elle cette même fonction pour toi, que je reconnais peut-être à tort dans ces jeunes héroïnes excentriques que tu excelles à camper dans tes écrits? Ou cette fonction d'auto-analyse et de thérapie revient-elle plutôt la poésie, que Normand de Bellefeuille décrit comme le genre littéraire le plus autobiographique?
J'aurai d'autres "propositions" de lecture à te faire sur tes textes poétiques, mais j'aimerais connaître tes impressions sur les questions que j'ai abordées ci-haut. Et pour alimenter nos réflexions, je joins humblement à ce courriel quelques uns de mes textes récents que je soumets à ton jugement.

Bisous,
Stanley




De : Corinne Larochelle
Date : 26 mars, 2002, 12:31
Objet : Re: Si on commençait enfin...

Cher Stanley,

Je prendrai avec plaisir les chemins d'analyse que tu me proposes puisque je m'y promène déjà depuis quelques années, dans l'errance peut-être mais avec la certitude de suivre un fil qui me nourrit. Si je me sens à l'aise avec ces questions de l'impudeur et de l'autobiographique c'est peut-être qu'elles constituent à mes yeux le nœud de l'écriture car, avant toute chose, écrire représente pour moi une extraordinaire aventure de découverte de soi et des autres, de soi et du monde.
Tu remarques dans ma poésie et mes nouvelles une voix, un ton homogène et unificateur, et tu me demandes si c'est délibéré. Je te répondrai non, je ne crois pas. Sur la question du style, je suis plutôt de l'avis de Barthes : l'écrivain ne choisit pas son style, il est sa trace et sa prison. Cela dit, on peut s'escrimer longtemps à faire des phrases avant de le trouver, ce style. Moi, j'essaie simplement d'être le plus vrai possible, c'est-à-dire authentique et honnête dans ce que je livre. Plus j'écris, plus j'aimerais me dépouiller de tout ce qui est invention, pose et maquillage. En arriver à la plus simple expression, en arriver, comme le dit Christine Angot pour elle-même, à la nullité, à la très petite écrivaine que je suis. Cesser de faire de la littérature, de l'art et écrire la vie tout simplement. C'est le parti d'Angot, une des écrivaines les plus novatrices, je crois, sur le plan de la narration actuellement en France, avec quelques autres dont Camille Laurens et Annie Ernaux.
Jusqu'à présent, mon aventure la plus explicitement autofictive est ce drôle de petit récit, "Le loup de la lectrice", que j'ai écrit en collaboration avec François Tétreau. Il s'agit d'une correspondance que je n'imaginais jamais voir publier un jour et qui porte sur l'autoportrait. Or ce portrait de jeunesse d'une lectrice appelée par l'écriture m'amène au constat suivant : l'autofiction, ou le fait d'écrire le plus près possible de notre corps, ne va pas sans certaines exigences qui ont trait, à mon avis, à la psychanalyse (ou à toute forme d'auto-analyse), c'est-à-dire au fait d'aborder ses démons les plus intimes, les plus obscurs, ce qui suppose d'être en mesure de les cerner. Aussi, "Le loup de la lectrice" parle davantage de la difficulté de se livrer quand l'objet du récit, en l'occurrence le soi, est encore dans l'ombre.
L'art de s'abandonner. Un art, oui, et non une facilité comme certains critiques le laissent entendre. Cette idée d'abandon, qui ponctue ton recueil de fragments Cette étrangeté coutumière, me permet de faire un lien avec ce que tu écris. Dans les textes que tu m'as envoyés, j'ai retrouvé ce mélange de tendresse et d'humour noir qui caractérisait ton premier livre, La plage des songes. Je pourrais le dire autrement : un goût pour l'anecdote sensible qui colle à ta réalité. Dans tes premières nouvelles, il y avait me semble-t-il davantage d'autobiographique - une façon de cerner l'exil haïtien, le métissage des cultures, des questions liées à cette double identité qui est la tienne, etc. - que dans la plupart de tes autres écrits. Est-ce que je me trompe? As-tu l'impression de renouer avec l'énergie créatrice de ces textes ou ta façon d'aborder le fantastique est-elle totalement différente?
Tu le dis d'emblée dans ta lettre : tu as pratiqué davantage l'art du camouflage que l'art de l'abandon. J'imagine que le genre que tu chéris le plus, le fantastique, qui semble tout à fait coller à ton imaginaire, s'allie tout naturellement avec l'art du camouflage. Le fantastique comme façon d'opérer un éloignement du réel ou, au contraire, façon détournée de mieux parler de notre présence au monde? Je ne sais trop. À toi, le spécialiste, de m'éclairer là-dessus.
Parmi les textes que je viens de lire de toi, j'ai été frappée par celui qui clôt "Le cabinet du docteur K" et qui est sous-titré "autofiction". Ce "Portrait de l'auteur un verre à la main", seul texte ouvertement autofictif, je pense, que tu aies publié, me paraît caractéristique d'une certaine résistance. À ce rendez-vous que tu te donnes à toi-même, tu ne viens pas, ton personnage t'attend en vain dans un bar où il boit seul en pensant à ses spectres. Intéressant non? De plus, pour un autoportrait, c'est très fictif, la fiction servirait-elle de prétexte pour la fuite? Une chose est sûre : c'est un brillant jeu de cache-cache!
Toujours dans le même ordre d'idées, la nouvelle "Son jardin d'ombres" m'a captivée (peut-être à la manière de ton personnage féminin qui finit prisonnière dans la toile que tu tisses…). Ophélie voudrait connaître davantage son homme, son amoureux, qu'elle juge renfermé, voire taciturne. Lorsque le "beau ténébreux" cédera à sa demande, c'est un jardin bien sombre qui se révélera à elle avec ses odeurs de charniers et de pourriture, avec ses images de guerres et sa violence apocalyptique digne de l'Holocauste. Vers la fin, Stanley, tu écris: "Ophélie sait maintenant très exactement ce qu'a dû ressentir Pandore dès l'instant qui suivit l'ouverture de la boîte maudite." En ce qui a trait à ton désir de t'expliquer des choses à travers l'écriture, je me demande si cette boîte de l'intime est véritablement ouverte. Si, en somme, tu aimerais éclairer davantage les ombres de ton jardin à toi? Ton personnage féminin exprime une peur tout à fait compréhensible : celle de ne pas ressortir vivante de cette plongée dans le noir. Serait-ce cette peur-là qui retient beaucoup d'écrivains et d'écrivaines de s'approcher aussi près que possible d'une intériorité qu'ils brandissent parfois en ignorant tout d'elle?
Que penses-tu de tout ça, de cette approche de la littérature comme don, de cette appel et de cette résistance à parler de soi. J'aimerais aussi t'entendre sur le rôle des personnages féminins dans ta prose. Ces héroïnes, détiennent-elles la clé de l'intime et de la confidence?
Affectueusement,

Corinne

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