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Lecture buissonnière I
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Cette
rubrique est consacrée aux lectures de nos membres, et non à la lecture
de nos membres. Fiction, poésie, essais, théâtre, faites-nous
partager vos vagabondages...
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par Élisabeth
Vonarburg
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" Passeurs culturels ",
une littérature en mutation,
sous la direction de Suzanne Giguère, Éditions de l'IQRC, PUL 2001 |
« Avec une préface de Pierre Nepveu, voici un fascinant
recueil d'entre-vues, une douzaine d'auteurs venus d'ailleurs qui vivent et écrivent
au Québec. On remarquera la finesse du titre choisi, "Passeurs culturels",
à la place de la très discutable expression "écriture migrante",
d'ailleurs dénoncée par plusieurs des auteurs interrogés. En
réponse aux questions de Suzanne Giguère (les mêmes à
tous au départ), on trouvera des confidences et des commentaires que tout
écrivain devrait lire, en particulier tout écrivain dit "de souche".
Neil Bissoondath, Fulvio Caccia, Joël Des Rosiers, Nadia Ghalem, Mona Lattif-Ghattas,
Hans-Jürgen Greif, David Homel, Naïm Kattam, Émile Ollivier, Gilberto-Flores
Patino, Régine Robin, ils ont tous les mêmes choses à dire (en
les disant tous de façon différente - bien sûr) : la vie, l'humanité,
la culture, la société, les êtres, vivent de mouvement, de différence,
de connaissance et d'acceptation. Pas de "tolérance" (masque de
l'indifférence ou de la condescendance) mais de la bien plus difficile acceptation.
Par ailleurs, je mets au défi n'importe quelle écrivaine, n'importe
quel écrivain, d'où qu'ils soient, de lire ces entrevues sans se sentir
à un moment ou à un autre en profonde résonance avec ce qui
disent ces auteurs venus des quatre coins du globe : ils parlent du déplacement
fondamental que constitue l'écriture, et dont l'exil ou l'émigration
ne sont, somme toute, qu'une hyperbole et une mise en abyme. Pour écrire,
n'avons-pas tous quitté, abandonné ou perdu quelque chose ?
(Passeurs culturels,
une littérature en mutation, sous la direction de Suzanne Giguère (Éditions
de l'IQRC, PUL 2001.)
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Souffleur de mots, Yvon
Paré,
Éditions Trois-Pistoles, collection Écrire, Trois-Pistoles, 2002. |
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La collection de fou lancée par Victor-Lévy
Beaulieu a déjà dépassé la dizaine de livres. Faire écrire
des écrivains québécois de tout acabits à partir de la
fameuse question à 4,95 $, "pourquoi, comment, depuis où et quand
écrivez-vous?" Projet touchant, grandiose, dément - et fascinant
: car enfin, c'est une des questions qu'on nous pose le plus souvent et d'ordinaire,
par pudeur, nous en plaisantons ou nous cachons sous des réponses qui, pour
ne pas être fausses, sont souvent partielles, ou patinées par un trop
long usage. Le défi de VLB aux auteurs invités, je pense, le pari proposé,
c'est de ne pas se cacher, ni de s'exhiber mensongèrement, mais de s'examiner
avec honnêteté - un exercice qui ne saurait en être un de pur
narcissime. Tout le monde ne sait pas jouer le jeu, et confidences ou réflexions
diffèrent parfois sur le plan anecdotique d'un auteur à l'autre, mais
elles se recoupent sur bien d'autres, soulignant une fois de plus la solidarité
cachée de toutes ces îles dans la mer de la littérature : solitaires/solidaires.
La trajectoire décrite par Yvon Paré sera familière à
beaucoup d'écrivains qui ont dû abandonner non seulement leur coin de
pays (ou leur pays), mais aussi leur famille, leur clan, leur classe sociale, pour
entrer en écriture - avec toutes les souffrances, les doutes, et les solitudes
qu'implique cet arrachement toujours soupçonné de trahison. Sans apitoiements
inutiles, parfois plein d'humour, son récit (c'en est un, et d'une grande
poésie aussi) se double d'une confidence émouvante sur la relation
au père, tout en retraçant, de l'intérieur, le mouvement de
la littérature québécoise depuis la grande ouverture des années
70. Le tout en 136 pages. Pari gagné.
(Souffleur de mots, Yvon Paré, Éditions Trois-Pistoles, collection
Écrire, Trois-Pistoles, 2002.)
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Le carnet de Léo,
Danielle Dubé,
XYZ, Montréal 2002. |
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On parle beaucoup des pères et des fils, mais moins
des pères et des filles. C'est comme si les problématiques féministes
avaient rendu cette relation plus difficile à examiner au travers de la remise
en question du masculin et, osons le dire, de ses clichés - sans parler de
la psychanalyse banalisée dans laquelle nous baignons tous. La figure du Père
et de l'Homme tend à obscurcir quelque peu celle de ce premier homme qui était
notre père, dans toute sa singularité, et tout son mystère.
Les mystères de son père Léo, la narratrice va les découvrir
petit à petit, sans pouvoir circonscrire la réalité à
jamais enfuie de cet être si familier, si étranger. C'est la trame assez
lâche à ce qui est plutôt un lyrique et assidu travail du deuil
: chagrin, colère, rancune, culpabilités - curiosité aussi,
d'autant plus intense qu'elle sera désormais et à jamais inassouvie,
et que la mémoire soudain déborde. Un deuil qui ne semble pas achevé
: la narratrice a encore trop recours à des citations et des commentaires
généraux sur l'état du monde, des femmes et des hommes. Certes,
elle est écrivaine, et la littérature, comme l'écriture, est
tout naturellement son premier réflexe : son premier refuge ; et certes, la
perte d'un être cher ne nous rend pas forcément sourds et aveugles aux
autres souffrances qui trouent le monde. Mais j'ai eu quant à moi le sentiment
que ces mises en perspectives - ces mises à distance - fonctionnaient surtout
comme des boucliers ou des masques, pour éviter, détourner, ou du moins
atténuer la douloureuse brûlure de la perte. Ces réflexes - cette
réflexivité un peu trop présente - se mettent en travers de
l'élan des confidences et m'a parfois donné l'impression dérangeante
d'être une voyeuse : le lecteur comme tiers, comme intrus, pour lequel on essaie
de sauver les apparences... Mais tout le reste emporte l'adhésion et fait
vibrer des cordes universelles : le rassemblement des enfants autour de la mère,
la progressive libération de celle-ci, la maison qu'on vide et qu'on vend,
les choses qu'on trie, qu'on garde, qu'on jette, la difficile danse de la narratrice
avec les sentiments contradictoires qu'elle éprouve pour le père disparu.
Et recréé, par l'écriture, par la fiction : enfin possédé,
maintenant qu'il est parti pour de bon, devenu une bonne fois pour toutes personnage.
N'écrivons-nous pas toujours, tous autant que nous sommes avec et contre l'histoire
de nos parents ? ("
Le carnet de Léo ", Danielle Dubé, XYZ, Montréal
2002.)
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Les Satins du Diable, Nancy
Vickers
Éditions du Vermillon, Ottawa, 2002 |
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Et qu'en est-il des relations mère-fils ? Je me
trouve avoir lu Rouge, mère et fils de Suzanne Jacob presque en même
temps que le livre de Nancy Vickers. Parents, enfants... Décidément,
mes lectures de cet été ont comme un fil directeur - il est de ces
synchronicités, parfois. Les Satins du Diable, comme son titre l'indique,
est un roman plus directement fantas(ma)tique. Et la relation difficile entre la
blonde Tamara et son noir cinéaste de fils, Christophe, se complique de la
présence invisible d'une tierce personne, Isabelle, amie d'enfance de Tamara
qui s'est suicidée peut-être à cause d'elle, et qui vient - peut-être
- hanter Emmanuelle, la jeune actrice qui lui ressemble tant et que Christophe veut
employer dans son film de vampires basé sur Carmilla (le roman de Sheridan
Lefanu), une histoire trouble d'amours féminines, de fantômes et de
sang. La spirale déjà étroite que dansent l'un autour de l'autre
la mère et le fils se resserre jusqu'à la folie, une folie à
trois, illuminée d'une flamme sombre par un érotisme sulfureux, voire
sadique : on enlève, emprisonne et aveugle Emmanuelle, on tue Vincente, l'autre
actrice du film, Tamara meurt enfin, tandis que naît Océane, la fille
d'Emmanuelle et de Christophe... Le tout s'accompagne d'incestes, trahisons et vengeances
assez baroco-flamboyants (c'est une des règles du genre dans ses expressions
classiques), et ne se soucie heureusement pas de la morale : si vengeance il y a,
c'est par meurtre du père incestueux, et l'enfant Océane, malgré
son nom si poétique, sera sans doute elle aussi une sorcière. Paradoxalement,
dans cette espèce de surfiction - où se donnent libre cours, avec un
certain bonheur, les sortilèges de la fiction la plus traditionnelle - on
sent pointer très délibérément l'autofiction, ce qui
contribue au malaise et au dérangement fantastiques pour qui sait que la blonde
Nancy Vickers a un fils, lequel est cinéaste et tourne des films d'horreur,
entre autres, et auquel le livre est dédié; ce paratexte invite quelque
peu aux rapprochements... Mais on en n'a pas besoin pour apprécier la thématique
fiévreuse de la hantise et de la dévoration mortelle des vivants par
les morts, et par les vivants - une vision assez terrifiante des relations entre
parents et enfants, mais pourquoi pas ? C'est vrai aussi, même quand on se
passe des artifices du fantastique noir.
(Les Satins du Diable, Nancy Vickers, Éditions du Vermillon, Ottawa, 2002.)
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Rouge, mère et fils,
Suzanne Jacob
Paris, Seuil, 2001 |
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J'ai encore du mal à parler de ce livre. Soyez-en
avertis : cette lecture sera sans vergogne ultra-subjective. Et je commencerai par
une anecdotepeut-être révéla-trice : j'ai lu d'une traite ce
roman dans l'autobus entre Québec et Chicoutimi, et en sanglotant incontrôlablement
à la fin. Je n'ai pas l'habitude de sangloter incontrôlablement en lisant
des livres. La larme à l'œil parfois, oui, et très, très rarement.
Il y a des livres, comme ça, qu'on lit exactement au bon moment et qui viennent
vous frapper là, au plexus spirituel ; cela ne tient pas au livre seul, mais
à la relation qui s'établit entre ce livre-là, cette histoire-là,
- cette voix-là qui la raconte - et un lecteur, une lectrice spécifiques,
à un moment spécifique de leur existence. Je n'ai pas relu le roman.
Je ne veux pas savoir si la magie opérerait de nouveau, et comment, car ce
serait nécessairement différent - même si en relisant les pages
marquées au cours de ma lecture, je sais que l'écriture, la voix, le
souffle de l'auteure m'emporteraient encore ; mais ça, c'est Suzanne Jacob,
on sait : elle a une écriture merveilleuse, souple, dansante, capable de passer
d'un registre à l'autre sans couture, magiquement - une des causes de ma réaction,
de ma reddition. Je me rappelle quand même la façon assez incohérente
dont j'ai essayé, dans l'autobus, sur le coup, de me l'expliquer, cette réaction
: "ce livre a/est tout". Il parle de tout ce qui compte aujourd'hui, des
hommes, des femmes, des pères et des fils autant que des mères et des
fils, des amants, des époux, des amis, des générations, de leurs
culpabilités comme de leurs triomphes, de tout ce qui fait mal dans le monde
et en soi, de tout ce qui guérit, du passé et du futur, de l'Histoire
- du Québec, du monde, des gens -, du corps et de la parole, du silence et
du meurtre... J'arrête là. Mais surtout, c'est que jamais rien n'y est
forcé, plaqué, déclaré ou déclamé. Les
personnages sont vivants, présents, attachants, souffrants, on les habite
et ils nous habitent sans effort. La fiction est là, complexe, magistrale,
et pourtant sans prétentions ni réticences, naturelle - comment une
fiction peut-elle être naturelle ?!? Mais ici, pour moi, elle l'est.
Et finalement, si j'ai pleuré ainsi - admiration, gratitude, remords - c'est
peut-être parce que ce roman est un de ceux qui me rappellent de temps à
autres pourquoi j'écris, et que je dois continuer à écrire.
Ce qu'il sera pour vous qui le lirez, je n'en sais rien et n'ai pas à vous
le dire. Mais il ne vous laissera certainement pas indifférents. (Rouge, mère et fils, Suzanne
Jacob, Paris, Seuil, 2001.)
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Lectures Buissonnières
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