Logo Lezard

APES

Lézard # 16, Vol. 5 - SPÉCIAL SALON DU LIVRE 2002 Page 10 de 27

Lecture buissonnière I

Livres

Cette rubrique est consacrée aux lectures de nos membres, et non à la lecture de nos membres. Fiction, poésie, essais, théâtre, faites-nous partager vos vagabondages...


par Élisabeth Vonarburg

" Passeurs culturels ", une littérature en mutation,
sous la direction de Suzanne Giguère, Éditions de l'IQRC, PUL 2001
« Avec une préface de Pierre Nepveu, voici un fascinant recueil d'entre-vues, une douzaine d'auteurs venus d'ailleurs qui vivent et écrivent au Québec. On remarquera la finesse du titre choisi, "Passeurs culturels", à la place de la très discutable expression "écriture migrante", d'ailleurs dénoncée par plusieurs des auteurs interrogés. En réponse aux questions de Suzanne Giguère (les mêmes à tous au départ), on trouvera des confidences et des commentaires que tout écrivain devrait lire, en particulier tout écrivain dit "de souche". Neil Bissoondath, Fulvio Caccia, Joël Des Rosiers, Nadia Ghalem, Mona Lattif-Ghattas, Hans-Jürgen Greif, David Homel, Naïm Kattam, Émile Ollivier, Gilberto-Flores Patino, Régine Robin, ils ont tous les mêmes choses à dire (en les disant tous de façon différente - bien sûr) : la vie, l'humanité, la culture, la société, les êtres, vivent de mouvement, de différence, de connaissance et d'acceptation. Pas de "tolérance" (masque de l'indifférence ou de la condescendance) mais de la bien plus difficile acceptation. Par ailleurs, je mets au défi n'importe quelle écrivaine, n'importe quel écrivain, d'où qu'ils soient, de lire ces entrevues sans se sentir à un moment ou à un autre en profonde résonance avec ce qui disent ces auteurs venus des quatre coins du globe : ils parlent du déplacement fondamental que constitue l'écriture, et dont l'exil ou l'émigration ne sont, somme toute, qu'une hyperbole et une mise en abyme. Pour écrire, n'avons-pas tous quitté, abandonné ou perdu quelque chose ?
(Passeurs culturels, une littérature en mutation, sous la direction de Suzanne Giguère (Éditions de l'IQRC, PUL 2001.)


Souffleur de mots, Yvon Paré,
Éditions Trois-Pistoles, collection Écrire, Trois-Pistoles, 2002.
Écrire - Souffleur de mots, Essai de Yvon Paré
La collection de fou lancée par Victor-Lévy Beaulieu a déjà dépassé la dizaine de livres. Faire écrire des écrivains québécois de tout acabits à partir de la fameuse question à 4,95 $, "pourquoi, comment, depuis où et quand écrivez-vous?" Projet touchant, grandiose, dément - et fascinant : car enfin, c'est une des questions qu'on nous pose le plus souvent et d'ordinaire, par pudeur, nous en plaisantons ou nous cachons sous des réponses qui, pour ne pas être fausses, sont souvent partielles, ou patinées par un trop long usage. Le défi de VLB aux auteurs invités, je pense, le pari proposé, c'est de ne pas se cacher, ni de s'exhiber mensongèrement, mais de s'examiner avec honnêteté - un exercice qui ne saurait en être un de pur narcissime. Tout le monde ne sait pas jouer le jeu, et confidences ou réflexions diffèrent parfois sur le plan anecdotique d'un auteur à l'autre, mais elles se recoupent sur bien d'autres, soulignant une fois de plus la solidarité cachée de toutes ces îles dans la mer de la littérature : solitaires/solidaires. La trajectoire décrite par Yvon Paré sera familière à beaucoup d'écrivains qui ont dû abandonner non seulement leur coin de pays (ou leur pays), mais aussi leur famille, leur clan, leur classe sociale, pour entrer en écriture - avec toutes les souffrances, les doutes, et les solitudes qu'implique cet arrachement toujours soupçonné de trahison. Sans apitoiements inutiles, parfois plein d'humour, son récit (c'en est un, et d'une grande poésie aussi) se double d'une confidence émouvante sur la relation au père, tout en retraçant, de l'intérieur, le mouvement de la littérature québécoise depuis la grande ouverture des années 70. Le tout en 136 pages. Pari gagné.
(Souffleur de mots, Yvon Paré, Éditions Trois-Pistoles, collection Écrire, Trois-Pistoles, 2002.)


Le carnet de Léo, Danielle Dubé,
XYZ, Montréal 2002.
Le carnet de Leo
On parle beaucoup des pères et des fils, mais moins des pères et des filles. C'est comme si les problématiques féministes avaient rendu cette relation plus difficile à examiner au travers de la remise en question du masculin et, osons le dire, de ses clichés - sans parler de la psychanalyse banalisée dans laquelle nous baignons tous. La figure du Père et de l'Homme tend à obscurcir quelque peu celle de ce premier homme qui était notre père, dans toute sa singularité, et tout son mystère. Les mystères de son père Léo, la narratrice va les découvrir petit à petit, sans pouvoir circonscrire la réalité à jamais enfuie de cet être si familier, si étranger. C'est la trame assez lâche à ce qui est plutôt un lyrique et assidu travail du deuil : chagrin, colère, rancune, culpabilités - curiosité aussi, d'autant plus intense qu'elle sera désormais et à jamais inassouvie, et que la mémoire soudain déborde. Un deuil qui ne semble pas achevé : la narratrice a encore trop recours à des citations et des commentaires généraux sur l'état du monde, des femmes et des hommes. Certes, elle est écrivaine, et la littérature, comme l'écriture, est tout naturellement son premier réflexe : son premier refuge ; et certes, la perte d'un être cher ne nous rend pas forcément sourds et aveugles aux autres souffrances qui trouent le monde. Mais j'ai eu quant à moi le sentiment que ces mises en perspectives - ces mises à distance - fonctionnaient surtout comme des boucliers ou des masques, pour éviter, détourner, ou du moins atténuer la douloureuse brûlure de la perte. Ces réflexes - cette réflexivité un peu trop présente - se mettent en travers de l'élan des confidences et m'a parfois donné l'impression dérangeante d'être une voyeuse : le lecteur comme tiers, comme intrus, pour lequel on essaie de sauver les apparences... Mais tout le reste emporte l'adhésion et fait vibrer des cordes universelles : le rassemblement des enfants autour de la mère, la progressive libération de celle-ci, la maison qu'on vide et qu'on vend, les choses qu'on trie, qu'on garde, qu'on jette, la difficile danse de la narratrice avec les sentiments contradictoires qu'elle éprouve pour le père disparu. Et recréé, par l'écriture, par la fiction : enfin possédé, maintenant qu'il est parti pour de bon, devenu une bonne fois pour toutes personnage. N'écrivons-nous pas toujours, tous autant que nous sommes avec et contre l'histoire de nos parents ? (" Le carnet de Léo ", Danielle Dubé, XYZ, Montréal 2002.)


Les Satins du Diable, Nancy Vickers
Éditions du Vermillon, Ottawa, 2002
Et qu'en est-il des relations mère-fils ? Je me trouve avoir lu Rouge, mère et fils de Suzanne Jacob presque en même temps que le livre de Nancy Vickers. Parents, enfants... Décidément, mes lectures de cet été ont comme un fil directeur - il est de ces synchronicités, parfois. Les Satins du Diable, comme son titre l'indique, est un roman plus directement fantas(ma)tique. Et la relation difficile entre la blonde Tamara et son noir cinéaste de fils, Christophe, se complique de la présence invisible d'une tierce personne, Isabelle, amie d'enfance de Tamara qui s'est suicidée peut-être à cause d'elle, et qui vient - peut-être - hanter Emmanuelle, la jeune actrice qui lui ressemble tant et que Christophe veut employer dans son film de vampires basé sur Carmilla (le roman de Sheridan Lefanu), une histoire trouble d'amours féminines, de fantômes et de sang. La spirale déjà étroite que dansent l'un autour de l'autre la mère et le fils se resserre jusqu'à la folie, une folie à trois, illuminée d'une flamme sombre par un érotisme sulfureux, voire sadique : on enlève, emprisonne et aveugle Emmanuelle, on tue Vincente, l'autre actrice du film, Tamara meurt enfin, tandis que naît Océane, la fille d'Emmanuelle et de Christophe... Le tout s'accompagne d'incestes, trahisons et vengeances assez baroco-flamboyants (c'est une des règles du genre dans ses expressions classiques), et ne se soucie heureusement pas de la morale : si vengeance il y a, c'est par meurtre du père incestueux, et l'enfant Océane, malgré son nom si poétique, sera sans doute elle aussi une sorcière. Paradoxalement, dans cette espèce de surfiction - où se donnent libre cours, avec un certain bonheur, les sortilèges de la fiction la plus traditionnelle - on sent pointer très délibérément l'autofiction, ce qui contribue au malaise et au dérangement fantastiques pour qui sait que la blonde Nancy Vickers a un fils, lequel est cinéaste et tourne des films d'horreur, entre autres, et auquel le livre est dédié; ce paratexte invite quelque peu aux rapprochements... Mais on en n'a pas besoin pour apprécier la thématique fiévreuse de la hantise et de la dévoration mortelle des vivants par les morts, et par les vivants - une vision assez terrifiante des relations entre parents et enfants, mais pourquoi pas ? C'est vrai aussi, même quand on se passe des artifices du fantastique noir.
(Les Satins du Diable, Nancy Vickers, Éditions du Vermillon, Ottawa, 2002.)


Rouge, mère et fils, Suzanne Jacob
Paris, Seuil, 2001
J'ai encore du mal à parler de ce livre. Soyez-en avertis : cette lecture sera sans vergogne ultra-subjective. Et je commencerai par une anecdotepeut-être révéla-trice : j'ai lu d'une traite ce roman dans l'autobus entre Québec et Chicoutimi, et en sanglotant incontrôlablement à la fin. Je n'ai pas l'habitude de sangloter incontrôlablement en lisant des livres. La larme à l'œil parfois, oui, et très, très rarement. Il y a des livres, comme ça, qu'on lit exactement au bon moment et qui viennent vous frapper là, au plexus spirituel ; cela ne tient pas au livre seul, mais à la relation qui s'établit entre ce livre-là, cette histoire-là, - cette voix-là qui la raconte - et un lecteur, une lectrice spécifiques, à un moment spécifique de leur existence. Je n'ai pas relu le roman. Je ne veux pas savoir si la magie opérerait de nouveau, et comment, car ce serait nécessairement différent - même si en relisant les pages marquées au cours de ma lecture, je sais que l'écriture, la voix, le souffle de l'auteure m'emporteraient encore ; mais ça, c'est Suzanne Jacob, on sait : elle a une écriture merveilleuse, souple, dansante, capable de passer d'un registre à l'autre sans couture, magiquement - une des causes de ma réaction, de ma reddition. Je me rappelle quand même la façon assez incohérente dont j'ai essayé, dans l'autobus, sur le coup, de me l'expliquer, cette réaction : "ce livre a/est tout". Il parle de tout ce qui compte aujourd'hui, des hommes, des femmes, des pères et des fils autant que des mères et des fils, des amants, des époux, des amis, des générations, de leurs culpabilités comme de leurs triomphes, de tout ce qui fait mal dans le monde et en soi, de tout ce qui guérit, du passé et du futur, de l'Histoire - du Québec, du monde, des gens -, du corps et de la parole, du silence et du meurtre... J'arrête là. Mais surtout, c'est que jamais rien n'y est forcé, plaqué, déclaré ou déclamé. Les personnages sont vivants, présents, attachants, souffrants, on les habite et ils nous habitent sans effort. La fiction est là, complexe, magistrale, et pourtant sans prétentions ni réticences, naturelle - comment une fiction peut-elle être naturelle ?!? Mais ici, pour moi, elle l'est.
Et finalement, si j'ai pleuré ainsi - admiration, gratitude, remords - c'est peut-être parce que ce roman est un de ceux qui me rappellent de temps à autres pourquoi j'écris, et que je dois continuer à écrire. Ce qu'il sera pour vous qui le lirez, je n'en sais rien et n'ai pas à vous le dire. Mais il ne vous laissera certainement pas indifférents.
(Rouge, mère et fils, Suzanne Jacob, Paris, Seuil, 2001.)

Lectures Buissonnières : La suite


Vers le haut


Sommaire

Page 10 de 27

-Page précédent

Page suivante


Partenariat avec www.sagamie.org