« Ça y est, je pars demain en bus. Cinq heures de transport, puis
une personne vient me chercher. Je me sens un peu fébrile, comme toujours
avant de partir. J'ai encore pas mal de choses à lire, des tas de papiers
que je ne peux pas emporter avec moi.
Il y a des manifs en ville, les tensions sont grandes, le parti au pouvoir transforme
des lois et se livre à des manipulations pour éviter de se faire prendre
dans des histoires de privilèges. On ne peut pas croire que des choses aussi
malhonnêtes se fassent au su et au vu de tout le monde. Les gens de l'opposition
n'ont pas beaucoup de poids. Heureusement que des journaux indépendants peuvent
encore donner de l'information. L'armée recommence à se promener dans
les villages pour faire de l'intimidation. Les gens ont peur. Je voudrais arriver
à en savoir un peu plus sur l'histoire des lieux où je m'en vais aller
et je n'ai qu'une partie de la journée.
Sinon,
notre vie avec les autres dans la grande maison est particulièrement agréable
; deux autres Québécoises sont avec nous depuis avant-hier, et Sarah,
une fille qui travaille la vidéo et qui est venue cet été pour
tourner. J'ai dû parler jusqu'à deux heures du matin avec elle.
Je suis
allée assister à une conférence de Saramanco, prix Nobel de
littérature en 98 et je n'ai pas pu comprendre grand-chose : il a un accent
portugais prononcé, et le mauvais système de son m'enlevait toute possibilité
de comprendre, j'ai presque seulement écouté sa voix...
J'ai
un peu la trouille, comme toujours. Je change de sujet et je m'occupe pour ne pas
me laisser avoir.
La vie est pleine
|
Quand nous
nous retrouvons quinze ou plus, tous venus de notre fond de pays pour la réunion
mensuelle de tous les accompagnateurs à Guatemala ciudad, il y a là
une énergie faramineuse.
Nous
sommes tous postés dans des points chauds et, après la réunion,
quand tout le monde a donné son rapport, on fait les courses, on mange ensemble
dans la grande maison où tous peuvent loger et on boit. Parce que, durant
tout le mois dans les communautés, pas question d'une goutte d'alcool.
J'ai
fait la première page de la Prensa Libre hier, le journal indépendant
que tout le monde lit. J'étais sur la photo qui montrait la manifestation
pour commémorer la mort de Monseigneur Gerardi. On me voit entre des religieuses
tenant des cierges avec un protège-flamme, portant la photo de Gerardi ! Drôle
!
Décidément, nous n'étions n'était pas très discrets
hier, à dix-huit dans un bar local en plein centre de la zona 1 où
nous habitons. Quinze filles qui dansent comme des dingues, ici, ça fait son
effet. Quand sont entrés de drôles de types disant être de la
police, avec des sacs bizarres sous le bras, on a commencé à regarder
le garçon du bar. Les types sont sortis et les deux serveurs aux table ont
fermé la porte de métal en surveillant toujours les fenêtres.
Il était deux heures et demie du matin, on avait pour deux cents quetzales
de bière à payer avant de sortir avec des bières de surplus
pour aller continuer la fête à la maison. C'était le départ
de Sarah, qui prenait l'avion ce matin pour le Québec.
Des
Allemandes, des Danois, des Français, des Espagnoles, des Américaines,
on ne peut pas faire plus international comme groupe. Évidemment je suis l'aînée,
la moyenne d'âge est très en deçà du mien. Quatre jours
dans la capitale avant de retourner chacun à son petit village, dans des bus
poussiéreux sur des chemins de montagne ahurissants. Nous savons qu'il y aura
dans deux semaines une rencontre de toutes les personnes impliquées dans le
cas sur lequel nous travaillons. Nous allons donc accompagner les témoins
dans la capitale. Ils ont besoin de sentir que des étrangers les soutiennent,
c'est à peu près leur seule assurance dans ce pays de corruption et
de violence institutionnalisées.
Cette
semaine, la Cour a encore une fois absous Rios Montt, l'ancien dictateur actuellement
chef du congrès, pour une sombre histoire d'altération de la loi. Tous
les groupes de défense ont hurlé, Rigoberta Menchú incluse.
Nous recevons des informations privilégiées des avocats du Centro de
Acción Legal para los Derechos Humanos qui encadrent les démarches
des témoins. Les choses avancent bien lentement. Nous avons tous plus ou moins
l'impression de ne rien faire. Nous savons seulement que les gens nous remercient
avec beaucoup de conviction de les accompagner, ils nous disent que notre présence
change les choses, qu'ils ne reçoivent plus de menaces comme avant.
Je retourne
dans mon village et je ferai la tournée dans quatre villages voisins, distribuant
les photos qu'Elsa, rentrée aussi au Québec, a laissées pour
les gens que je vais voir. Elle a écrit des lettres à tout le monde
et je sais que je devrai les lire à haute voix parce que beaucoup ne savent
pas lire.
L'état
de pauvreté me rappelle Haïti. Des vieilles femmes nu-pieds qui vivent
dans une maison de tôle parce qu'on a brûlé leur ancienne maison
et qu'on leur a volé tout ce qu'elles avaient. Presque toutes les femmes que
nous allons voir ont été victimes de viols collectifs, vingt soldats
à tour de rôle en une nuit alors qu'on les séquestrait dans la
montagne. Elles ont vécu cachées pendant parfois cinq années,
s'enfuyant au moindre bruit, souvent avec des enfants en bas âge souffrant
de malnutrition, parfois avec des bébés nés des suites des viols.
C'est absolument terrifiant ce que ces gens-là ont vécu.
Ils
parlent le achi, une langue maya, et aussi l'espagnol, heureusement pour nous. Ils
nous font toujours un accueil extrêmement gentil. C'est très touchant,
la relation qui s'établit avec des gens de si loin - dans tous les sens, la
géographie et les sentiments, la culture et les croyances.
Et c'est
très touchant aussi la relation qui s'établit dansl'équipe venue
de tous les coins du globe. Chaque fois que nous revenons, il y a des petits nouveaux,
des jeunes très beaux, blonds et souriants, des filles pleines de santé
qui s'en vont avec leur sac à dos marcher quatre ou cinq heures pour faire
leurs visites dans les montagnes. Ils sont tous magnifiques.
Les
gens pleurent quand c'est le moment pour un accompagnateur de s'en aller. Encore
des gens qu'on aime qui s'en vont pour toujours. Ils ont déjà perdu
parfois jusqu'à trente personnes de leur famille durant le temps de la violence.
Ils disent "le temps de la violence" pour parler de la guerre civile, comme
si c'était un phénomène de la nature, sans plus. Le temps de
la violence, comme le temps des récoltes ou le temps des sucres.
|