Logo Lezard

APES

Lézard # 16, Vol. 5 - SPÉCIAL SALON DU LIVRE 2002 Page 5 de 27

Nouvelles de l'autre monde
Diane-Jocelyne Côté poursuit son courageux engagement auprès des populations brutalisées de l'Amérique du sud, l'autre Amérique. Elle en a entretenu par courriel plusieurs des membres de l'APES-CN, depuis un an. Nul doute que ses expériences et ses réflexions iront à un moment ou à un autre nourrir en amont son écriture.

Diane-Jocelyne Côté

La trouille
« Ça y est, je pars demain en bus. Cinq heures de transport, puis une personne vient me chercher. Je me sens un peu fébrile, comme toujours avant de partir. J'ai encore pas mal de choses à lire, des tas de papiers que je ne peux pas emporter avec moi.
Il y a des manifs en ville, les tensions sont grandes, le parti au pouvoir transforme des lois et se livre à des manipulations pour éviter de se faire prendre dans des histoires de privilèges. On ne peut pas croire que des choses aussi malhonnêtes se fassent au su et au vu de tout le monde. Les gens de l'opposition n'ont pas beaucoup de poids. Heureusement que des journaux indépendants peuvent encore donner de l'information. L'armée recommence à se promener dans les villages pour faire de l'intimidation. Les gens ont peur. Je voudrais arriver à en savoir un peu plus sur l'histoire des lieux où je m'en vais aller et je n'ai qu'une partie de la journée.
Sinon, notre vie avec les autres dans la grande maison est particulièrement agréable ; deux autres Québécoises sont avec nous depuis avant-hier, et Sarah, une fille qui travaille la vidéo et qui est venue cet été pour tourner. J'ai dû parler jusqu'à deux heures du matin avec elle.
Je suis allée assister à une conférence de Saramanco, prix Nobel de littérature en 98 et je n'ai pas pu comprendre grand-chose : il a un accent portugais prononcé, et le mauvais système de son m'enlevait toute possibilité de comprendre, j'ai presque seulement écouté sa voix...
J'ai un peu la trouille, comme toujours. Je change de sujet et je m'occupe pour ne pas me laisser avoir.
La vie est pleine
Oh là là ! La fête hier, ouf !
Quand nous nous retrouvons quinze ou plus, tous venus de notre fond de pays pour la réunion mensuelle de tous les accompagnateurs à Guatemala ciudad, il y a là une énergie faramineuse.
Nous sommes tous postés dans des points chauds et, après la réunion, quand tout le monde a donné son rapport, on fait les courses, on mange ensemble dans la grande maison où tous peuvent loger et on boit. Parce que, durant tout le mois dans les communautés, pas question d'une goutte d'alcool.
J'ai fait la première page de la Prensa Libre hier, le journal indépendant que tout le monde lit. J'étais sur la photo qui montrait la manifestation pour commémorer la mort de Monseigneur Gerardi. On me voit entre des religieuses tenant des cierges avec un protège-flamme, portant la photo de Gerardi ! Drôle !
Décidément, nous n'étions n'était pas très discrets hier, à dix-huit dans un bar local en plein centre de la zona 1 où nous habitons. Quinze filles qui dansent comme des dingues, ici, ça fait son effet. Quand sont entrés de drôles de types disant être de la police, avec des sacs bizarres sous le bras, on a commencé à regarder le garçon du bar. Les types sont sortis et les deux serveurs aux table ont fermé la porte de métal en surveillant toujours les fenêtres. Il était deux heures et demie du matin, on avait pour deux cents quetzales de bière à payer avant de sortir avec des bières de surplus pour aller continuer la fête à la maison. C'était le départ de Sarah, qui prenait l'avion ce matin pour le Québec.
Des Allemandes, des Danois, des Français, des Espagnoles, des Américaines, on ne peut pas faire plus international comme groupe. Évidemment je suis l'aînée, la moyenne d'âge est très en deçà du mien. Quatre jours dans la capitale avant de retourner chacun à son petit village, dans des bus poussiéreux sur des chemins de montagne ahurissants. Nous savons qu'il y aura dans deux semaines une rencontre de toutes les personnes impliquées dans le cas sur lequel nous travaillons. Nous allons donc accompagner les témoins dans la capitale. Ils ont besoin de sentir que des étrangers les soutiennent, c'est à peu près leur seule assurance dans ce pays de corruption et de violence institutionnalisées.
Cette semaine, la Cour a encore une fois absous Rios Montt, l'ancien dictateur actuellement chef du congrès, pour une sombre histoire d'altération de la loi. Tous les groupes de défense ont hurlé, Rigoberta Menchú incluse. Nous recevons des informations privilégiées des avocats du Centro de Acción Legal para los Derechos Humanos qui encadrent les démarches des témoins. Les choses avancent bien lentement. Nous avons tous plus ou moins l'impression de ne rien faire. Nous savons seulement que les gens nous remercient avec beaucoup de conviction de les accompagner, ils nous disent que notre présence change les choses, qu'ils ne reçoivent plus de menaces comme avant.
Je retourne dans mon village et je ferai la tournée dans quatre villages voisins, distribuant les photos qu'Elsa, rentrée aussi au Québec, a laissées pour les gens que je vais voir. Elle a écrit des lettres à tout le monde et je sais que je devrai les lire à haute voix parce que beaucoup ne savent pas lire.
L'état de pauvreté me rappelle Haïti. Des vieilles femmes nu-pieds qui vivent dans une maison de tôle parce qu'on a brûlé leur ancienne maison et qu'on leur a volé tout ce qu'elles avaient. Presque toutes les femmes que nous allons voir ont été victimes de viols collectifs, vingt soldats à tour de rôle en une nuit alors qu'on les séquestrait dans la montagne. Elles ont vécu cachées pendant parfois cinq années, s'enfuyant au moindre bruit, souvent avec des enfants en bas âge souffrant de malnutrition, parfois avec des bébés nés des suites des viols.
C'est absolument terrifiant ce que ces gens-là ont vécu.
Ils parlent le achi, une langue maya, et aussi l'espagnol, heureusement pour nous. Ils nous font toujours un accueil extrêmement gentil. C'est très touchant, la relation qui s'établit avec des gens de si loin - dans tous les sens, la géographie et les sentiments, la culture et les croyances.
Et c'est très touchant aussi la relation qui s'établit dansl'équipe venue de tous les coins du globe. Chaque fois que nous revenons, il y a des petits nouveaux, des jeunes très beaux, blonds et souriants, des filles pleines de santé qui s'en vont avec leur sac à dos marcher quatre ou cinq heures pour faire leurs visites dans les montagnes. Ils sont tous magnifiques.
Les gens pleurent quand c'est le moment pour un accompagnateur de s'en aller. Encore des gens qu'on aime qui s'en vont pour toujours. Ils ont déjà perdu parfois jusqu'à trente personnes de leur famille durant le temps de la violence.
Ils disent "le temps de la violence" pour parler de la guerre civile, comme si c'était un phénomène de la nature, sans plus. Le temps de la violence, comme le temps des récoltes ou le temps des sucres.

Ça fait vivre bien des choses, toutes ces rencontres.
Voilà que je pleure dans le café Internet plein de gens.
Je vais aller dans la rue. »

... Vivre ici


Vers le haut


Sommaire

Page 5 de 27

-Page précédent

Page suivante


Partenariat avec www.sagamie.org