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Lézard # 16, Vol. 5 - SPÉCIAL SALON DU LIVRE 2002 Page 4 de 27

Questions de censure

Charles Montpetit

Dans la foulée de l'affaire de la censure à la bibliothèque de Hull qui a défrayé la chronique au printemps dernier, Charles Montpetit, membre du CA de l'Uneq qui s'est occupé du dossier, nous a fait parvenir ce petit texte, qui fait sur la question un point bienvenu.

Les gens qui réclament la suppression d'un imprimé le font souvent au nom de la lutte contre la violence, que les victimes soient des femmes ou des hommes. Face à cette approche, toutefois, on doit se poser plusieurs questions :

  1. Confond-on violence réelle et fictive ? Doit-on arrêter toute auteure qui dépeint un crime dans un roman ?
  2. A-t-on prouvé l'existence d'un lien formel entre la lecture d'un livre et un acte de violence réel ? Malgré les innombrables recherches sur le sujet (dont celles compilées sur le site www.mediacoalition.org), un tel lien n'a pas été démontré. Les parents, les pairs et d'autres facteurs sociaux sont autrement plus influents.
  3. Les livres dénoncés sontils exempts de tout mérite ? Pourrait-on par exemple affirmer qu'ils ont une valeur dénonciatrice, ou que les scènes violentes n'en constituent pas le message central, comme dans le cas de La Bible ? Et dans la mesure où toute aventure nécessite un conflit, ne doit-on pas tolérer qu'une héroïne se retrouve en péril à l'occasion - comme le sont souvent les héros - si l'on veut fournir au public des modèles féminins à imiter ?
  4. L'interprétation des censeures est-elle la seule possible ? Si d'autres groupes ne partagent pas leur position, ne doit-on pas trancher en faveur de la libre expression et laisser chaque individu tirer ses propres conclusions ?
  5. La cause de la lutte contre la violence est-elle bien servie si l'on retire de la circulation générale les œuvres qui traitent du sujet ? Par exemple, lutterait-on effectivement contre l'antisémitisme, le racisme ou le viol en plaçant des restrictions sur des films comme La liste de Schindler, La couleur pourpre ou Mourir à tue-tête ?
  6. Les précautions déjà en place (classement, avertissements, supervision) sont-elles raisonnables, et les mesures supplémentaires peuventelle avoir des effets néfastes (accès indûment restreint, livres indûment affectés) ?
  7. Estil légitime d'entraver l'accès de toute la population à des livres qui n'ont déplu qu'à une minorité ?
  8. Lorsqu'on bâillonne des œuvres au nom d'une cause, si louable soitelle, n'ouvre-t-on pas la porte à d'autres restrictions, comme celles que des homophobes ont fait adopter par bien des bibliothèques canadiennes ?
  9. La meilleure façon de réagir quand on désapprouve un point de vue n'estelle pas de diffuser une plus grande variété d'opinions et de travaux sur la question, et non de mettre à l'écart les œuvres contestées ?
  10. Les fonds alloués à l'analyse de livres controversés et au contrôle de leur consultation par le public ne seraient-ils pas mieux dépensés s'ils étaient dévolus au soutien de victimes de violence bien réelles ?

Extraits du site des Féministes pour la libre expression - traduction libre
La censure ne constitue pas une réponse au sexisme. Si l'on s'était opposé à divers mots et images, les femmes n'auraient jamais pu fonder un mouvement féministe - jugé immoral et dangereux il y a 25 ans. (...)
Les restrictions n'appuient pas l'égalité des sexes - elles renforcent le stéréotype victorien selon lequel les femmes sont si pures que la moindre allusion à la sexualité les démoralise. Ce n'est pas une position féministe.(...)
Censurer les idées "offensantes" ou "négatives", c'est s'attaquer au concept même de la liberté. Un État devraitil forcer une femme à évacuer tout article prochoix de son bureau parce que cela irrite un collègue ?(...)
Les pays sans pornographie, comme l'Iran ou l'Arabie Saoudite, ne sont pas pour autant à l'avantgarde des droits des femmes. Le problème n'a rien à voir avec la sexualité, mais avec l'usage de la force.(...)
À eux seuls, des mots peuvent créer un milieu de travail hostile si une employée est régulièrement la cible d'abus verbaux intentionnels. Mais cela ne doit pas s'appliquer aux opinions ou publications controversées.(...)
En ne traitant que de sexualité, ou oublie les causes du harcèlement. Le meilleur remède consiste à accroître le nombre de femmes au travail - un progrès plus tangible que les changements superficiels dus à la censure.(...)

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