LA FEMME NAISSANTE
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Cynthia
Tremblay accompagnée
de
Mme Olivette Lévesque-Bavin
© Photo Michel Tremblay
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« Je suis la femme de cette histoire. Je
suis née ici. Mes grands-parents veillent sur moi dans la maison familiale
où jadis sont nés quinze enfants. Tout m’éblouit : les oiseaux
qui s’envolent à ma venue, le repiquage de fleurs à têtes plates,
la teinte rougeâtre du pommier, les arbres taillés semblables à
l’allure que prennent les gens dans l’attitude de la prière. Comme une urgence,
je m’abandonne à l’onanisme. Je souhaite ne pas me faire surprendre par le
voisinage qui n’aurait cessé de m’épier dans ce léger égarement.
Ne me croyant plus seule, il me prend l’envie de chanter à tue-tête
pour me sauver de l’embarras.
C’est mon grand-père. Il travaille dans une aluminerie.
Il est sept heures. Nous récitons le chapelet. Ma grand-mère essuie
furtivement ses mains sur son tablier qu’elle n’a pas le temps de dénouer.
Je tiens l’objet de piété, je le fais rouler entre mes doigts et j’embrasse
l’homme sur la croix. L’été, nous allons cueillir des fraises. Les
cris que je pousse me font penser à ceux d’une convalescente dont c’est la
première sortie. On reste à mes côtés pour que je ne mange
pas toute la récolte. Je ne peux résister. Le jus rouge coule sur mes
lèvres. Ma mère ne me gronde pas d’avoir taché ma robe ; sur
la sienne aussi des fraises se sont renversées. En cet instant, ma mère
échappe à ma mère. Il y a ni devoir, ni faute. Je me dessine
de cette femme qui m’a mise au monde. Je suis la chair de sa chair. Elle, mon moule
imposé. Je ne cesse de la rechoisir. Elle est belle. Chaque matin, elle écorche
sa peau au gant de crin. D’observation, je tiens du genre féminin : mes yeux,
ma bouche, ma taille, ma poitrine lilliputienne. J’écrase mon nez sur le miroir.
J’ai les yeux de ma mère et le menton de mon père. Voilà pour
l’héritage ! Je ne suis pas en peine de trouver des photos de mon père
me tenant dans ses bras. Son regard me rend observable, nette. C’est un homme simple
– rien d’un aventurier. Il fabrique du papier. Il sait reproduire n’importe quel
objet de bois. Du moment qu’il écoute, s’il se tait, ma mère parle
pour lui.
Mon grand-père fume. Il est à l’hôpital.
Il est trop malade. Il est mort, un soir de décembre. Je rassemble tout ce
que je connais de lui. Ça tient dans une boîte de chocolats. L’essai
historique. Il pose ses mains sur ma tête pour l’éternité. Je
garde la foi ; je mens. Ma foi m’a quittée. Je découvre que les vitrines
de Noël ne m’enchantent plus, que les tourtières bouillantes et les excellents
gâteaux aux bleuets, aux fraises, aux framboises de ma grand-mère font
grossir, que mes parents sont mortels, et qu’il ne sert plus à grand-chose
de prier : les Saints là-haut ne m’entendent pas.
Je prends un miroir de plastique et regarde entre mes
cuisses. De cette petite fille, je suis prisonnière ! Je m’étire voluptueusement.
Longtemps. Au jour le jour, mes formes se précisent au lever du soleil. Ce
qui me distingue de l’homme : mon sang, mes règles, que je suis triste ces
jours-là et pâle comme un monument commémoratif, les oestrogènes,
les ovaires, les trompes, l’utérus. Si je me trouve dans un bon jour, je peux
féconder. Pourquoi ai-je grandi? C’était si simple.
Mon seul lieu devient alors l’écriture. J’immerge
comme le fœtus dans le liquide amniotique. Mon cordon, je le coupe de bon gré.
Sans solitude, il n’y pas de création. Je quitte mes origines marines, mais
je garde mon accent. La jeune femme que je suis est trop douce, il faut la saler.
Être libre : telle une femme qui traverse l’océan, une femme dans un
monde d’hommes, une femme à hommes, la femme d’un seul homme, une femme qui
pleure, une femme d’honneur.
L’amour, le vrai, vient plus tard. Il s’habille en noir.
C’est un chasseur de photons. Je l’aime comme personne. Il est comme personne. Différent.
Bientôt, au tournant une rencontre très violente. Depuis trois ans,
j’identifie le même visage creusé. Toujours, quand s’amène un
barbu ; le même profil derrière le même manteau. Je tombe dans
un mutisme. Là bas, on dit que je ne sortirai plus jamais d’ici. Et, si j’étais
morte, j’évoquerais l’image d’une femme trop tôt disparue. Tel est le
fait poignant de ma vie et la sagesse que j’attendais pour écrire plus fort.
Je passe à des jours sereins avec la sensation
qu’il se remue quelque chose en moi. Le ventre gros comme une marmite en ébullition,
le visage inondé de sueur, le rictus de souffrance, je connais. À la
chute du cordon, il est là. C’est bon, c’est chaud.
Je passe ma main autour de sa tête d’ange. J’exagère
dans la douceur. Délice. C’est l’homme né de la femme. Je suis une
femme – dans tout ce qui est possible d’en tirer : cette soudaine certitude. C’est
moi qui lui donne la valeur du commencement.
»
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