Monsieur le président, mesdames et messieurs,
Je
tiens d’abord à vous remercier du grand
honneur que vous m’avez fait en m’invitant à
participer à vos délibérations. Depuis mon enfance, passée
dans un quartier modeste de la ville de Washington dans les années cinquante,
je suis un grand admirateur de la civilisation française. C’est surtout par
l’amour de la langue française que j’ai décidé de vivre au Québec.
Comme vous tous, je me pose beaucoup de questions sur l’avenir de la langue de Molière
sur le sol québécois. Je partage vos inquiétudes mais en même
temps je garde un esprit optimiste quant à la capacité du peuple québécois
de survivre aux menaces de la mondialisation et de l’américanisation de notre
petite planète.
Au
cours des dernières années, j’ai lu dans des sources différentes
que 40% des Québécois décrochent de l’école secondaire,
que 50% des étudiants universitaires québécois ne savent pas
écrire convenablement la langue française et que 43% des Québécois
ne lisent jamais rien. Ces statistiques me font peur.
En
même temps je suis prêt à reconnaître que la crise majeure
que nous vivons maintentant dans notre système d’éducation n’est pas
une crise québécoise. Elle est universelle et se manifeste à
des degrés différents dans tous les pays du monde. Notre civilisation
est en péril. En effet, nous passons d’une culture basée sur la langue
écrite à une culture basée sur les médias audiovisuels.
La télévision, le cinéma, les vidéos, les ordinateurs
et l’Internet ont remplacé les livres dans la vie culturelle de tous les pays
du monde. Il est donc normal que la qualité de la langue écrite en
souffre. La lecture constitue la seule manière d’apprendre à bien écrire.
Les Québécois ont certes raison de s’inquiéter de la qualité
de la langue écrite de nos jeunes, mais ils devraient savoir que leurs voisins
aux États-Unis et leurs cousins en Europe ont exactement les mêmes inquiétudes
quant à leurs propres enfants. Socrate a dit que les adultes de toutes les
époques de la civilisation se plaignent de l’ignorance des jeunes. La nature
humaine n’a pas changé depuis l’ère de Socrate.
Le
premier âge des ténèbres de la civilisation occidentale a duré
de 476 à 1000. Il se caractérisait par l’absence d’accès aux
livres classiques de l’antiquité. La Renaissance a commencé au moment
où les livres classiques réapparaissaient en Europe, souvent grâce
aux traductions arabes des textes grecs. Aujourd’hui, les professeurs d’université
en Amérique du Nord font tout ce qu’ils peuvent pour faire sombrer notre civilisation
dans un nouvel âge des ténèbres car ils attribuent des diplômes
universitaires aux étudiants qui n’ont jamais lu un seul livre classique.
Les universités veulent que leurs étudiants finissent leurs études
dans un état d’ignorance totale en ce qui concerne l’histoire et les trésors
de leur civilisation.
Aujourd’hui,
les universités se donnent comme mission principale de préparer les
étudiants pour leur carrière professionnelle. Une mission secondaire
est de les divertir et de faire en sorte qu’ils se sentent bien dans leur peau. Il
ne vient pas à l’esprit des universitaires que c’est seulement à l’université
que les étudiants peuvent avoir accès à la sagesse et à
la beauté des plus grands philosophes et poètes de notre civilisation.
On étudie la psychologie comme si l’âme humaine n’avait pas existé
avant le naissance de Sigmund Freud. On étudie les théologiens modernes
sans avoir lu la Bible. On étudie le théâtre sans avoir lu Sophocle.
On étudie la philosophie sans avoir lu Platon. Dans les programmes de littérature,
on étudie les nouvelles théories de critique littéraire sans
lire les classiques.
Les
professeurs d’aujourd’hui se sont donné le mandat de tuer la civilisation
occidentale en se disant que, puisqu’il y a trop de livres classiques, les étudiants
peuvent obtenir un diplôme sans en avoir lu un seul.
Aux
États-Unis, il est devenu politiquement incorrect de s’intéresser à
la civilisation européenne. Ceux qui le font sont taxés d’eurocentrisme.
Ils sont accusés d’aduler des auteurs blancs, masculins et morts tandis qu’il
faut préférer les auteures noires, féminines et vivantes. Le
hic et nunc est préféré à tout ce qui nous fait penser
à une autre époque ou à une autre culture. Un gouffre culturel
énorme est en train de se développer entre l’Amérique du Nord
et l’Europe et il est dû aux matières enseignées dans les écoles.
Un jeune Parisien m’a raconté l’année qu’il avait passée dans
une école secondaire américaine. Une fois un jeune Américain
lui a demandé d’où il venait. «De Paris», a-t-il répondu.
«C’est où, ça?» a demandé le jeune Américain.
«En France». De nouveau : «C’est où, ça?» Une
étude récente a révélé que les Américains
qui ne fréquentent pas les écoles et dépendent de leurs parents
pour leur éducation réussissent mieux dans les tests nationaux standardisés
que ceux qui fréquentent les écoles.
Une
pléthore de livres issus de divers pays dénonce cette fabrication de
l’ignorance que l’on nomme éducation. En France il y a L’humanité perdue
d’Alain Finkielkraut. Au Canada, il y a La nouvelle ignorance et le problème
de la culture de Thomas De Koninck. Aux États-Unis, il y a The Closing of
the American Mind d’Allan Bloom, Illiterate America de Jonathan Kozol, Dumbing Down:
Essays on the Strip-Mining of American Culture de Katharine Washburn et John Thornton,
The End of Sanity: Social and Cultural Madness in America de Martin Gross et ProfScam:
Professors and the Demise of Higher Education de Charles Sykes.
J’ai
fait un test auprès des finissants de quatre départements de l’Université
du Québec à Chicoutimi afin de mesurer mon hypothèse que nos
universités veulent créer un nouvel âge des ténèbres.
Parmi les résultats : seulement 4 % de nos finissants savent qui a écrit
Madame Bovary , 9 % peuvent écrire correctement la phrase “Je veux que tu
voies un médecin”, 2 % savent quels États des États-Unis ont
une frontière commune avec le Québec, et 16% savent qui a gagné
la Seconde Guerre mondiale. Quand j’ai fait part de mes inquiétudes sur ce
sujet auprès de certains collègues, j’ai été surpris
de constater qu’ils ne partageaient pas ma déception.
Nos
écoles et nos universités ont abandonné l’objectif de donner
certaines connaissances générales à tous les étudiants.
Il n’y a aucun livre ni aucun fait qui soit universel chez nos citoyens. Au dix-neuvième
siècle, chaque Américain qui avait reçu un diplôme universitaire
avait lu la Bible et Shakespeare. Ce n’est plus le cas. Dans les universités,
on apprend à manipuler les ordinateurs et à préparer une carrière
qui rapportera beaucoup d’argent. L’esprit et l’âme n’existent plus dans l’imagination
des professeurs.
Aristote
a dit qu’il est normal pour l’homme de vouloir savoir, de vouloir apprendre. Nos
universités ne reconnaissent pas ce simple fait. La religion juive nous a
enseigné qu’il existe chez l’homme le désir naturel d’être bon
et que c’est Dieu qui nous indique comment nous pouvons être bons. Aujourd’hui,
il suffit de se sentir bien dans sa peau.
L’ignorance
choque. L’une de mes étudiantes a écrit à un hôtel de
Paris pour réserver une chambre avec vue sur la mer. Un étudiant a
écrit dans une composition que Christophe Colomb est venu au Québec
en 1896. J’ai demandé à mes étudiants ce qui était faux
dans cette phrase. La moitié des étudiants a dit : “Ce n’est pas la
bonne année”. Tout le monde était certain que Christophe Colomb est
venu au Québec, mais la moitié ne pensait pas que son voyage avait
lieu sept ans seulement avant la naissance de mes parents. Une fois j’ai demandé
à mes étudiants d’écrire une composition sur leur auteur favori.
Trois de mes trente étudiants ont répondu, “Je ne peux pas répondre
à cette question parce que je n’ai jamais lu un livre”.
Deux
Européens m’ont demandé si j’allais conduire ma voiture entre l’Europe
et l’Amérique. Un Chicoutimien m’a demandé si le nouveau tunnel sous
la Manche nous permettrait de prendre le train entre le Québec et la France.
Les élèves de l’école publique de Conway, New Hampshire, vont
à Paris pour pratiquer le français parce qu’ils ne savent pas qu’ils
habitent à deux heures de route d’un pays francophone. Quand j’ai dit à
un Américain que j’avais écrit un livre en français, il m’a
demandé qui pouvait le lire. Il ne savait pas qu’il existe aujourd’hui sur
la terre des gens capables de lire la langue française. 45 % des sénateurs
et des représentants américains n’ont jamais fait la demande d’un passeport.
Lorsque
les gens me demandent d’où je viens, je dis que je suis né aux États-Unis
mais que j’ai quitté mon pays natal pour toujours en 1968 à cause de
la guerre. Puis je demande si mon interlocuteur sait de quelle guerre il s’agit.
J’ai eu comme réponse : la Guerre civile, la Première Guerre mondiale
et la Seconde Guerre mondiale. Je crois savoir ce que ressent un Juif devant quelqu’un
qui n’a jamais en-tendu parler de l’Holocauste. Je me rends compte que j’ai passé
trente-deux ans de ma vie en exil afin de protester contre une guerre que l’humanité
a déjà oubliée. Mais les familles des trois millions de Vietnamiens
tués pendant la guerre ne l’ont pas oubliée, ni les familles des 58,000
soldats américains tués au Vietnam, ni celles des 120,000 anciens soldats
qui se sont suicidés depuis leur retour aux États-Unis. Et je n’ai
pas oublié mon ami Christopher qui a perdu la vie au Vietnam à l’âge
de vingt-quatre ans. Son âme habite la mienne maintenant, et il m’a fait comprendre
en quel sens l’âme est immortelle.
Dans
le monde entier, les professeurs doivent insister pour que les jeunes lisent davantage
les livres classiques. Au Québec, ils ont le devoir de faire en sorte que
les jeunes Québécois soient fiers de faire partie de la civilisation
française. Le prestige de la langue française est dû aux grands
écrivains français. Nos jeunes méritent de connaître les
œuvres de Racine, de Voltaire, de Flaubert, de Baudelaire, de Sartre. C’est en lisant
ces auteurs qu’ils pourront apprécier la gloire de leur propre culture. L’avenir
de notre civilisation dépend de son passé et nous avons l’obligation
de transmettre la sagesse et la beauté de notre culture aux générations
futures.
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