Chaque
automne, légère insomnie, envie sournoise d’une cigarette (je ne fume
pourtant plus), jambes molles, palpitations, angoisses, chaleurs, frissons, désir
soudain de me retrouver n’importe où ailleurs, mais ailleurs, bon sang ! Ces
sensations, je les éprouve toutes, avec en même temps, un seul refrain
dans la tête : quelle idée d’enseigner !
En
fait, chaque automne, je me souviens : la matière que j’enseigne, mes étudiants
ne l’ont pas choisie, n’éprouvent pas nécessairement d’élans
du coeur pour elle. Suffit pour en être convaincue de surprendre les commentaires
aux détours des couloirs. Pour tout dire : les cégépiens, peu
importe leur choix d’études et de carrière — et personne n’y échappe,
croyez-moi — doivent suivre quatre cours de littérature qui s’inscrivent dans
ce qu’on appelle la formation générale. Pire encore : à la fin
de cette séquence littéraire obligatoire, ils se verront soumis à
une épreuve ministérielle qu’ils devront réussir, sinon, pas
de remise de diplôme.
Chaque
automne, donc, je sais qu’en présentant mon plan de cours, je vais faire des
pieds et des mains pour intéresser, captiver, m’attacher leur regard, et surtout
leur intérêt. Mais, comme l’automne précédent et parce
qu’il m’arrive d’être très “hopinienne” dans mes raisonnements, je vais,
ensuite, comme les Hopis, pencher pour une vision circulaire du monde, persuadée
alors qu’histoire et événements ne peuvent que se répéter,
inlassablement, de saison en saison. Lucidité, direz-vous? Défaitisme?
Qu’importe. Chose certaine, chaque automne, retour du trac et des mêmes appréhensions
; aussi, certitude qu’il arrivera bien assez vite, ce moment où je détecterai
l’ennui dans les yeux de certains, devinerai leur envie de s’assoupir sur leur coin
de pupitre, surprendrai, il n’y a pas l’ombre d’un doute pour moi, ces échanges
de regards qui ne flatteront pas mon ego ni ne me confirmeront que bon, peut-être,
je ne suis pas si “somnifère”. En réalité, tous les automnes,
toutes les rentrées scolaires, je me demande : à quoi bon la littérature
et à quoi bon l’enseigner?
Pourtant...
dès l’instant où j’aborderai pour vrai la matière au programme,
en somme ce que le ministère a voulu et prescrit, je m’emballerai, m’emporterai,
aurai de ces envolées et personne ne pourra le nier, non personne : la littérature,
je l’ai bel et bien dans la peau. Pourtant, pourtant, pourtant... Je vous le concède,
comme d’autres, je n’étais pas très chaude à ce que l’on nous
proposait comme réforme du français dans les cégeps il y a quelques
années et moi aussi j’ai rué dans les brancarts. Mais, parce qu’on
ne me laissait pas d’autre choix et que démocratie oblige, je me suis résignée
à cette réforme et réalisé que je parvenais en cours
de session, (pas aisément j’en conviens), à faire saisir à certains
que la littérature se tient au coeur du monde, qu’elle a joué et joue
encore dans nos sociétés et à toutes les époques un rôle
souvent insoupçonné, et ce, à tous les échelons et dans
toutes les couches sociales. En réalité, ce qui me rebutait tant dans
cette réforme me sert agréablement aujourd’hui puisqu’elle me permet
d’ouvrir certains esprits à la littérature et par le fait même,
au monde. Parlons donc tuyauterie, puisqu’il le faut, maintenant.
En
littérature donc, au cégep, on y va chronologiquement, du XVIe
siècle (certains commenceront même au Moyen Âge avec le roman
épique et courtois) jusqu’au XXe en mettant plus d’emphase sur
certains courants littéraires. Contenu très historique, c’est vrai,
puisque pour expliquer ou faire comprendre les différents courants littéraires,
leur origine, leurs influences et leur aboutissement, il faut également être
informé du contexte politique et social de l’époque, connaître
aussi les événements déterminants, etc. Donc, en bref, être
prof de littérature au collégial, c’est montrer à rédiger
une analyse littéraire, une dissertation explicative et critique, mais aussi
faire comprendre que peu importe l’époque, le siècle ou la nationalité,
la littérature a été et sera toujours la représentation
ou la manifestation d’un individu, d’un groupe, d’une société ou d’un
idéal, la littérature exprimera toujours une vision du monde, qu’on
le veuille ou pas. En fait, ce que j’aime et ce qui me fait oublier le trac de la
rentrée et la peur qu’on me trouve “platte”, c’est que, lorsque je les entretiendrai
de littérature et de contexte socio-historique, certains étudiants
saisiront distinctement que la littérature, si l’on exclut l’acte d’écrire,
n’est pas un mouvement isolé ou le résultat d’un seul individu, mais
plutôt quelque chose de totalement indissociable d’une collectivité
parce que représentatif et explicatif de cette même collectivité.
Voilà. Mais...
Mais
en ce monde, rien n’est parfait. Parler des divergences d’opinion entre Voltaire
et Rousseau, parler des descriptions de Zola dans ses romans à propos de l’exploitation
de l’homme par l’homme dans les mines, expliquer le questionnement des auteurs existentialistes
ou de l’absurde au XXe — questionnement somme toute logique et inévitable
suite aux événements de la première moitié de ce siècle
— tout cela me permet de faire réaliser que la littérature n’a rien
de gratuit, mais j’ai malgré tout des regrets : on accorde peu, si peu de
place à la littérature québécoise et à ses auteurs
! Parce que dans les faits, les deux premiers cours de littérature au cégep
se consacrent à la littérature française, essentiellement française,
de France, un point c’est tout. Il faut attendre le troisième cours pour enfin
toucher à la littérature québécoise et, si l’on est chanceux,
on pourra peut-être lors du quatrième et dernier cours alors consacré
à l’expression orale, approfondir et explorer davantage en territoire québécois,
cela à condition de tomber sur le “bon prof”, celui qui ne souffre ni de mesquinerie,
ni de “jalouserie” comme qui dirait un bon ami à moi.
Exprimons
les choses telles qu’elles sont : au cégep, la littérature québécoise
n’est pas au menu principal et, en ce qui la concerne, on tient les étudiants
au régime. Heureusement, je me console parce que je sais que dans l’univers
des profs de littérature au cégep, certains n’hésiteront pas
un instant à déroger au programme et à établir des liens
fréquents, autant que possible, avec notre propre culture et donc notre littérature.
Je sais aussi, et cela me rassure, que certains profs, comme moi, feront fi des froncements
de nez de certains confrères et donneront comme lectures obligatoires dans
leur cours des oeuvres d’auteurs québécois, auteurs qui parfois même
s’avèreront être également des confrères de département.
C’est vrai qu’au cégep on a franchi un cap avec la réforme et la nouvelle
orientation des cours de littérature, mais il reste encore beaucoup de chemin
à faire en ce qui a trait à l’affranchissement de la littérature
québécoise, du moins dans nos institutions collégiales et en
formation générale !
Et
moi qui croyais n’avoir rien à dire...
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