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Lézard # 15, Vol. 4 - SPÉCIAL SALON DU LIVRE 2001

l'APES

APES

 

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Littérature au collégial

par Dany Tremblay


Chaque automne, légère insomnie, envie sournoise d’une cigarette (je ne fume pourtant plus), jambes molles, palpitations, angoisses, chaleurs, frissons, désir soudain de me retrouver n’importe où ailleurs, mais ailleurs, bon sang ! Ces sensations, je les éprouve toutes, avec en même temps, un seul refrain dans la tête : quelle idée d’enseigner !
En fait, chaque automne, je me souviens : la matière que j’enseigne, mes étudiants ne l’ont pas choisie, n’éprouvent pas nécessairement d’élans du coeur pour elle. Suffit pour en être convaincue de surprendre les commentaires aux détours des couloirs. Pour tout dire : les cégépiens, peu importe leur choix d’études et de carrière — et personne n’y échappe, croyez-moi — doivent suivre quatre cours de littérature qui s’inscrivent dans ce qu’on appelle la formation générale. Pire encore : à la fin de cette séquence littéraire obligatoire, ils se verront soumis à une épreuve ministérielle qu’ils devront réussir, sinon, pas de remise de diplôme.
Chaque automne, donc, je sais qu’en présentant mon plan de cours, je vais faire des pieds et des mains pour intéresser, captiver, m’attacher leur regard, et surtout leur intérêt. Mais, comme l’automne précédent et parce qu’il m’arrive d’être très “hopinienne” dans mes raisonnements, je vais, ensuite, comme les Hopis, pencher pour une vision circulaire du monde, persuadée alors qu’histoire et événements ne peuvent que se répéter, inlassablement, de saison en saison. Lucidité, direz-vous? Défaitisme? Qu’importe. Chose certaine, chaque automne, retour du trac et des mêmes appréhensions ; aussi, certitude qu’il arrivera bien assez vite, ce moment où je détecterai l’ennui dans les yeux de certains, devinerai leur envie de s’assoupir sur leur coin de pupitre, surprendrai, il n’y a pas l’ombre d’un doute pour moi, ces échanges de regards qui ne flatteront pas mon ego ni ne me confirmeront que bon, peut-être, je ne suis pas si “somnifère”. En réalité, tous les automnes, toutes les rentrées scolaires, je me demande : à quoi bon la littérature et à quoi bon l’enseigner?
Pourtant... dès l’instant où j’aborderai pour vrai la matière au programme, en somme ce que le ministère a voulu et prescrit, je m’emballerai, m’emporterai, aurai de ces envolées et personne ne pourra le nier, non personne : la littérature, je l’ai bel et bien dans la peau. Pourtant, pourtant, pourtant... Je vous le concède, comme d’autres, je n’étais pas très chaude à ce que l’on nous proposait comme réforme du français dans les cégeps il y a quelques années et moi aussi j’ai rué dans les brancarts. Mais, parce qu’on ne me laissait pas d’autre choix et que démocratie oblige, je me suis résignée à cette réforme et réalisé que je parvenais en cours de session, (pas aisément j’en conviens), à faire saisir à certains que la littérature se tient au coeur du monde, qu’elle a joué et joue encore dans nos sociétés et à toutes les époques un rôle souvent insoupçonné, et ce, à tous les échelons et dans toutes les couches sociales. En réalité, ce qui me rebutait tant dans cette réforme me sert agréablement aujourd’hui puisqu’elle me permet d’ouvrir certains esprits à la littérature et par le fait même, au monde. Parlons donc tuyauterie, puisqu’il le faut, maintenant.
En littérature donc, au cégep, on y va chronologiquement, du XVIe siècle (certains commenceront même au Moyen Âge avec le roman épique et courtois) jusqu’au XXe en mettant plus d’emphase sur certains courants littéraires. Contenu très historique, c’est vrai, puisque pour expliquer ou faire comprendre les différents courants littéraires, leur origine, leurs influences et leur aboutissement, il faut également être informé du contexte politique et social de l’époque, connaître aussi les événements déterminants, etc. Donc, en bref, être prof de littérature au collégial, c’est montrer à rédiger une analyse littéraire, une dissertation explicative et critique, mais aussi faire comprendre que peu importe l’époque, le siècle ou la nationalité, la littérature a été et sera toujours la représentation ou la manifestation d’un individu, d’un groupe, d’une société ou d’un idéal, la littérature exprimera toujours une vision du monde, qu’on le veuille ou pas. En fait, ce que j’aime et ce qui me fait oublier le trac de la rentrée et la peur qu’on me trouve “platte”, c’est que, lorsque je les entretiendrai de littérature et de contexte socio-historique, certains étudiants saisiront distinctement que la littérature, si l’on exclut l’acte d’écrire, n’est pas un mouvement isolé ou le résultat d’un seul individu, mais plutôt quelque chose de totalement indissociable d’une collectivité parce que représentatif et explicatif de cette même collectivité. Voilà. Mais...
Mais en ce monde, rien n’est parfait. Parler des divergences d’opinion entre Voltaire et Rousseau, parler des descriptions de Zola dans ses romans à propos de l’exploitation de l’homme par l’homme dans les mines, expliquer le questionnement des auteurs existentialistes ou de l’absurde au XXe — questionnement somme toute logique et inévitable suite aux événements de la première moitié de ce siècle — tout cela me permet de faire réaliser que la littérature n’a rien de gratuit, mais j’ai malgré tout des regrets : on accorde peu, si peu de place à la littérature québécoise et à ses auteurs ! Parce que dans les faits, les deux premiers cours de littérature au cégep se consacrent à la littérature française, essentiellement française, de France, un point c’est tout. Il faut attendre le troisième cours pour enfin toucher à la littérature québécoise et, si l’on est chanceux, on pourra peut-être lors du quatrième et dernier cours alors consacré à l’expression orale, approfondir et explorer davantage en territoire québécois, cela à condition de tomber sur le “bon prof”, celui qui ne souffre ni de mesquinerie, ni de “jalouserie” comme qui dirait un bon ami à moi.
Exprimons les choses telles qu’elles sont : au cégep, la littérature québécoise n’est pas au menu principal et, en ce qui la concerne, on tient les étudiants au régime. Heureusement, je me console parce que je sais que dans l’univers des profs de littérature au cégep, certains n’hésiteront pas un instant à déroger au programme et à établir des liens fréquents, autant que possible, avec notre propre culture et donc notre littérature. Je sais aussi, et cela me rassure, que certains profs, comme moi, feront fi des froncements de nez de certains confrères et donneront comme lectures obligatoires dans leur cours des oeuvres d’auteurs québécois, auteurs qui parfois même s’avèreront être également des confrères de département. C’est vrai qu’au cégep on a franchi un cap avec la réforme et la nouvelle orientation des cours de littérature, mais il reste encore beaucoup de chemin à faire en ce qui a trait à l’affranchissement de la littérature québécoise, du moins dans nos institutions collégiales et en formation générale !
Et moi qui croyais n’avoir rien à dire...

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Dernière révision : 11 octobre 2001

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Raymond-Marie Lavoie