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Lézard # 13-14, Vol. 4 - Spécial double

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Mini-dossier : “La langue à terre”

Lors du passage dans notre région de la Commission Larose, plusieurs de nos membres ont présenté des mémoires. En voici trois dont nous avons pu nous procurer les textes , par Danielle Dubé , Yvon Paré et Élisabeth Vonarburg.

Du dur désir de durer
au syndrome de la langue molle

par Danielle Dubé

Photo de Danielle Dube
Oui, la Charte est nécessaire, autant que toutes les chartes de la personne, ne serait-ce que pour empêcher les assauts de l’anglomanie envahissante et des pouvoirs centralisateurs forts qui ne tolèrent pas la différence. À preuve, les multiples assauts politiques ou judiciaires qu’a subis cette Charte depuis qu’elle existe. Que reste-t-il à un peuple pour se protéger et durer quand son gouvernement très supérieur a peine à le reconnaître comme société distincte  ? Certes le Québec est une anomalie puisqu’il s’agit d’une des seules nations modernes a ne pas avoir acquis sa souveraineté. Dans ce contexte, la Charte, c’est un mur, une forteresse mais aussi une ouverture, un signe à l’étranger qui entre chez soi. Une manière de l’intégrer dans le respect.
Où en serions-nous, particulièrement, dans la zone métropolitaine si les immigrants avaient encore le choix de leur langue ? Nous savons très bien où penche la balance marchande, d’autant plus qu’à l’heure où nous ne faisons plus le poids démographique, l’immigration risque de compenser le recul. Sans cette charte, le diktat de Durham s’appliquerait encore : l’assimilation par l’école et l’immigration, puis par Internet, le multimédia, les grandes chaînes de télévision américaine. Nous ne reviendrons donc pas sur le bien-fondé de la Charte qui n’exclut pas l’ouverture sur le monde, les autres littératures, l’apprentissage de langues secondes à un moment opportun ou dans des conditions opportunes.
Vous entrez, messieurs et mesdames les commissaires, dans un territoire que l’on appelle royaume, où le français ne s’affiche cependant pas toujours malgré une majorité très francophone. Pendant que vous y êtes, vous n’avez qu’à vous promener à Chicoutimi ou Jonquière, le long de nos boulevards Talbot, ou de nos rues principales Racine ou St-Dominique, pour constater que nous ne sommes pas différents des autres : qu’ici comme ailleurs les raisons sociales ont souvent une iconographie anglaise, qu’ici parfois autant qu’ailleurs, les restos-bars-cafés Goldfinger, Paradise ou Shooters portent des noms anglais, non pour des raisons d’appartenance, plutôt pour faire chic, actuel, international ou légèrement illégal… Il y a une brèche dans la Charte, et certains parmi nous en profitent. Que pouvons-nous faire contre cela hormis colmater la brèche, hormis une vaste campagne d’auto-responsabilisation, de sensibilisation et d’incitation de nos propres gens d’affaires qui, de par leurs propres associations, devraient mener eux-mêmes cette campagne ? De grandes entreprises multinationales de langue anglaise, installées ici depuis plus de 70 ans, se sont conformées à notre langue du travail à cause de la Charte. Elles n’en continuent pas moins de faire des affaires et des profits en Guyane, à Munich ou New York.
Le français d’ici a mal à sa langue, dit-on. Nous avons l’articulation molle, le vocabulaire rare, l’orthographe qui boite et la syntaxe plus ou moins anglaise. Même la mère-patrie a mal à la sienne. qui pour faire chic et moderne adopte un vocabulaire ou un jargon de plus en plus anglais. Il y a des puristes qui croient que nous devrions suivre Paris à la lettre alors que sur le territoire français, il y a tout autant qu’ici d’accents charmants, d’archaïsmes ou de régionalismes colorés. Il y en a encore pour mystifier l’époque des collèges classiques alors qu’une infime minorité de jeunes avait accès à des études supérieures. Nous sommes à l’ère de la démocratisation de l’enseignement et nous espérons que cette démocratisation ne sera jamais remise en cause sous le couvert des palmarès insidieux et des obligations de réussite qui évacuent la dure réalité des inégalités sociales.
Il y a aussi de mauvaises langues qui accusent l’école, et que l’école, comme si elle était la seule responsable. Comme si la langue n’était pas d’abord et avant tout une question de société. Comme si son apprentissage ne commençait pas durant l’enfance, à tel point qu’un enfant sauvage qui n’apprend pas à parler avant l’âge de cinq ans n’apprendra jamais à parler… Comme si cet apprentissage ne durait pas toute une vie, toute une vie de travail et de tentatives de communication, de recherche et parfois, aussi d’écriture pour trouver le mot juste, la phrase bien faite, une structure capable d’articuler une pensée, d’exprimer un rêve, une réflexion qui aide à retrouver le sens perdu.

La lecture comme piste de solution

J’enseigne depuis une vingtaine d’années à des étudiants et étudiantes en journalisme. Chaque année, je le constate. Les meilleurs textes, les plus cohérents, imaginatifs, correctement écrits proviennent d’étudiants qui lisent. Quelle part pourtant fait-on à la lecture dans nos sociétés ? Certains n’en ont que pour la dictée en ce moment. La dictée comme jeu. C’est bien, mais insuffisant, car la dictée normalise alors que la lecture en plus de développer l’attention, la curiosité, la créativité, l’imaginaire et la réflexion, apprend la formulation, l’orthographe et la syntaxe sans que l’on s’en aperçoive vraiment.
Pourtant quelle part réserve-t-on à la lecture dans notre vie ? En moyenne. deux à trois heures de lecture par semaine, concluait une étude québécoise publiée, il y a une quinzaine d’années. C’est peu comparativement à une vingtaine d’heures pour la télévision et combien maintenant pour Internet ? La lecture d’après cette même étude, serait l’activité de loisir de 15 % des Québécois, il faudrait sans doute ajouter “majoritairement de Québécoises”. La raison : le manque de temps pour 42 % des gens interrogés, le manque d’intérêt pour 40 %. À quand la semaine de 35 heures comme en France ? Et le travail partagé à la maison ?
C’est à la maison pourtant, c’est à l’école ensuite que commence le goût de la lecture. Les bons écrivains sont d’abord de bons lecteurs. Les derniers précèdent les premiers, presque toujours. Souvent le déclencheur c’est un conte que racontait une mère avant l’heure de s’endormir. Cela explique-t-il le fait que ce sont surtout les femmes qui lisent ? Il faut lire des histoires à ses enfants dès leur première année, disent les spécialistes. Puis continuer, ne jamais arrêter jusqu’à ce que l’enfant développe lui-même le goût de tenir un livre dans ses mains, d’y découvrir ce langage mystérieux, d’y déchiffrer tous ces hiéroglyphes. Pour cela, il faut ranger ou fermer le téléviseur. La liberté suppose un choix toujours. Également à l’école.
La grammaire devient facilement ennuyeuse quand il n’y a pas une histoire qui la porte. La littérature jeunesse a connu dans les dernières années un essor exceptionnel. C’est bien, salutaire, à condition encore là que l’on fasse des choix judicieux, éclairés. D’où le rôle majeur de l’enseignante ou de l’enseignant en tant que guide au primaire, puis au secondaire pour favoriser le passage de l’adolescent au monde adulte et à ses œuvres.
Qui parmi nous n’a pas découvert une Anne Hébert, un Camus, une Gabrielle Roy à cet âge ? Et n’en a pas été bouleversé pour la vie ? Il faut donner ce choix aux jeunes dès le secondaire. Et puiser de préférence dans la littérature à laquelle l’on risque le plus de s’identifier : la nôtre, la contemporaine de préférence, avant même la lecture des grands classiques qui devrait être réservée à un stade plus avancé.
La prochaine réforme au secondaire qui pourrait s’inspirer de celle du collégial est une erreur si elle proclame comme celle-ci la prédominance des œuvres françaises sur les nôtres. Déjà au collégial la littérature québécoise a subi une baisse de 25 % en termes de présence : un cours sur quatre seulement lui est réservé. C’est une honte, ce mépris que nous avons de nous-mêmes, ce signal que nous envoyons aux jeunes ! Quand notre premier ministre-député et notre ministre de l’Éducation pourtant souverainistes comprendront-ils que notre durée dépend aussi de l’importance que nous accordons à nos propres œuvres, puis de leur reconnaissance par les autres ?
Le ministère de l’Éducation a également aboli le cours de théâtre obligatoire au collégial. Qui sait si ces cours n’ont pas déjà permis l’émergence d’auteurs aujourd’hui reconnus internationalement. De Bouchard à Lepage, Champagne et Danis. Il y a pourtant ici tant d’œuvres fortes. Au lieu de cela nous isolons nos propres écrivains, nous nous isolons nous-mêmes. Quelle culture peut durer si elle ne passe pas à la littérature ? Le conseiller du roi anglais savait cela, lui qui, à une autre époque, proclamait que nous étions un peuple sans histoire et sans littérature. Bien sûr, ni celle-ci ni celle-là ne peut exister si elles ne sont pas éditées, enseignées, diffusées.
De ce côté, il y a des initiatives heureuses : celle du concours de lecteurs et lectrices du Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Depuis sa création, il y a dix ans, il y a eu dix mille participants dans l’ensemble des maisons d’enseignement, mille finalistes, une centaine de gagnants (surtout des gagnantes).
Il y a des modèles, c’est le cas de l’Université du Québec à Montréal qui par ses professeurs, ses publications, ses cours de création a favorisé la reconnaissance de la littérature québécoise et l’émergence de nouveaux auteurs, de Lise Tremblay à Louis Hamelin, de Pierre Gobeil à André Girard. Également, de l’Université du Québec à Trois-Rivières associée au Festival de poésie de la même ville. Malheureusement, nous ne pouvons pas en dire autant de celle de Chicoutimi qui enseigne fort peu la littérature québécoise et considère encore moins celle de sa région. Nous devrions exiger que les professeurs d’université aient une connaissance de la littérature québécoise, qu’ils fassent des recherches et publient sur cette littérature, entre autres celle de leur région.
Les fonctionnaires ou les enseignants qui sont en panne d’imagination ou de connaissance devraient consulter Lettres québécoises, Québec français, Voix et images ou Le Libraire (il est gratuit…) pour s’en rendre compte. Hélas, nous nous sommes laissés obnubiler par l’effet Larose du nom de celui qui a écrit "La petite noirceur". Nous arborons encore ce réflexe du colonisé qui ne jure que par Paris pour les lettres ou Hollywood pour le cinéma. Comme si nous étions incapables de singularité. Peut-être souffrons-nous tout simplement du syndrome dalien de la montre molle. Pendant ce temps, les heures s’écoulent… Les générations se suivent, et cultivent l’amnésie de leurs propres œuvres. Après tout, un livre ne dure pas ici, à peine quelques mois et encore, disent les éditeurs.

Des conditions gagnantes

Les enseignants de français sont pourtant souvent injustement les accusés du système. Quel espace leur donne-t-on pour enseigner ? Quel temps leur donne-t-on pour connaître et évaluer leurs étudiants ? Il faut sans doute revoir les pièges d’un enseignement fragmenté où la part du français ne relève que de ceux-là comme si cette part ne devait pas être partagée par tous les professeurs, y compris de sciences, de sciences humaines ou d’art plastique. Qui fait croire que pour bâtir des ponts, arpenter les terres, analyser les microbes, il n’est pas nécessaire de connaître son français ? Quel leurre, alors que de nombreuses entreprises exigent de leurs employés plus de culture générale, un meilleur français écrit ou parlé ! Ce serait peut-être cela, une véritable réforme. Exiger de tous les enseignants qu’ils aient les connaissances requises en français. Revoir le nombre d’étudiants dont ils ou elles ont la responsabilité. Croyons-nous sérieusement qu’une professeure qui enseigne à plus de cent cinquante étudiants puisse atteindre la compétence demandée par le ministre ? Il faut revoir aussi le nombre d’heures accordées à la lecture. Ne pas se contenter du b-a-ba minimal en matière d’écriture. Renouer avec la lecture en classe, exiger des retours sur les lectures recommandées. Au collégial, en journalisme, les séminaires de lecture font partie des meilleurs moments d’échange et de réflexion.
Rares sont les écrivains qui n’ont pas découvert la lecture, puis l’écriture, grâce à un professeur passionné qui a proposé, les a guidés, leur a appris à lire, à se connaître même. S’agit-il encore d’une espèce rare ? Une exigence peut se métamorphoser en plaisir ou consolation lorsqu’il y a au bout une occasion d’évasion, de rencontre. Nous ne sommes pas que les rouages d’une machine qui doit savoir bien parler, bien écrire, et réussir. Nous devons aussi demeurer sensibles à la désespérance de plusieurs jeunes, à la perte de sens, ce signal qui s’alarme quand le monde nous échappe. Sinon face à la montée des nouvelles tyrannies ou technologies de toutes sortes, les humains risquent d’être réduits à de simples tubes ou particules élémentaires. Ou à de simples montres molles qui tiennent le temps. De cela aussi, les livres nous parlent.

Danielle Dubé

Le syndrome de la langue molle
par Danielle Dubé

La littérature comme défense et illustration de la langue
par Yvon Paré

Au pied du mur des lamentations
par Élisabeth Vonarburg)

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Dernière révision : 6 février 2001

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