Logo Lezard
Lézard # 13-14, Vol. 4 - Spécial double

l'APES

APES

 

Page 19 de 23


LA SAGA, suite et fin ?

Les 9 et 10 décembre derniers ont eu lieu à Montréal des assemblées des membres de l’Uneq. Une forte délégation de l’APES s’y est rendue (Yvon Paré, André Girard, moi-même, Danielle Dubé, qui a également participé à la réunion antérieure du Comité trans-Québec des régions), Maurice Cadet, F.X. Simard). Les sujets débattus dans ces assemblées ne concernaient pas uniquement les membres de l’Uneq mais bien l’ensemble des écrivains québécois, de la littérature québécoise. En effet, et par exemple, les activités de l’Uneq intersectent sur plusieurs plans celles des régions (Festival de la littérature et autres événements organisés par l’Uneq), et ses dossiers ont un impact sur la vie de tous les écrivains, qui bénéficient de ses réussites (statut de l’artiste, fond d’aide aux écrivains, défense légale, etc.) comme des structures et ressources qu’elle a mises ou va remettre en place (site web, pages d’écrivains sur le site de l’ILE, forum électronique). C’est pourquoi il m’a semblé nécessaire de vous en faire un compte rendu.

Ce ne sera pas un “post morten”, comme on dit d’ordinaire, mais plutôt, à mon sens, un “post-resuscitationem”. En effet, après plusieurs années d’inquiétudes devant des maladresses, des incompréhensions et des dérives antidémocratiques, j’ai vu, je crois, une organisation essentielle de l’institution littéraire québécoise revenir à la vie, en revenant à ses membres. Car c’est ce qui ressort pour moi des débats comme des décisions prises pendant cette fin de semaine : une réaffirmation du pouvoir de l’assemblée générale (et du membership) face à des tentations qui concentraient trop de pouvoir entre les mains des CA, si bien intentionnés puissent-t-ils être.

Il y avait pas moins de trois assemblées, concentrées sur deux journées — un laps de temps assez absurde compte tenu de l’importance des sujets débattus, mais c’était mieux que rien pour ceux qui, comme moi, réclamaient depuis longtemps une véritable discussion des problèmes existant au sein de l’association.
Une première assemblée visait à réformer en profondeur les statuts et règlements de l’Uneq ; leur dernière mouture date en effet de 1996, quantité d’amendements pris en assemblée depuis y avaient introduit beaucoup de désordre — et le changement rapide de la société et des technologies rendait une refonte nécessaire. Intention salutaire donc, et approuvée comme telle par les membres, qui ont cependant rejeté en bloc la refonte proposée — trop importante pour être votée ainsi sans réelle discussion. On ira en congrès d’orientation l’an prochain (une réclamation de longue date de plusieurs membres, et du comité des régions). Pour ce faire, initiative louable proposée par ce comité, on ira consulter les membres en région au cours de l’année qui vient. Ils sont d’ailleurs tous invités à envoyer leurs commentaires, suggestions et propositions au comité de réforme des statuts, à l’adresse de l’Uneq.
La seconde assemblée était une assemblée spéciale, convoquée à la demande de près de 120 membres, après signature d’une pétition de mécontents (“dissidents”, dans la terminologie du CA), qui avait circulé au printemps et portait sur quatre points : le forum électronique de l’Uneq, les liens avec les régions, la représentation de la littérature jeunesse, et les relations avec le festival Métropolis Bleu. Seules les trois premières nous concernent directement : en effet, le forum électronique était censé être ouvert à toutes les personnes intéressées à la littérature, notre région et notre association comptent, proportionnellement, un nombre élevé de membres de l’Uneq, et enfin la place de la littérature jeunesse dans les activités littéraires nous touche aussi (voir p 7).

Vous avez été informés amplement de l’histoire du forum électronique, qui a été le point d’étincelle de tout le débat ; l’AG de 1999 l’avait voté sans modérateur, le CA était revenu sur cette décision pour des raisons de prudence juridique sur lesquelles personne ne songeait réellement à le contredire, mais avec des procédés démocratiquement discutables qui en ont hérissé plus d’un. On a finalement adopté ici l’idée du modérateur — à condition que le CA soumette aux membres une description claire de ses tâches.
Pour ce qui est des liens avec les régions, il semble que le comité trans-Québec joue enfin son rôle de comité des régions et sorte de son statut trop purement consultatif quant aux décisions prises par l’Uneq. La circulation commence à se faire dans les deux sens, et la direction de l’Uneq à prendre conscience de tout ce que peuvent lui apporter les régions. Ainsi, plusieurs propositions issues du comité ont été approuvées en assemblée : par exemple, pour le festival de la littérature (désormais “le Mondial”), perçu comme trop exclusivement montréalais, des consultations auront lieu dans toutes les régions quant aux projets que celles-ci désirent présenter, et l’on peut espérer que le carcan du budget imposé par l’Uneq (1500 $, rappel) va se desserrer quelque peu — ou qu’en tout cas une collaboration et une décentralisation plus poussées s’établiront dans les activités proposées.

Malheureusement, la question de la littérature jeunesse n’a pas été traitée avec autant de succès. Certaines résistances et certains préjugés ont la vie dure, et les arguments concrets et sensés n’ont pas réussi à se faire entendre dans une discussion qui avait été préalablement encadrée et colorée d’une façon très négative par le CA (avec le fameux chiffre de 82 % des rencontres culture-éducation attribuées aux écrivains jeunesse ; on ne peut arriver à ce chiffre qu’en comptant aussi les écrivains fonctionnant dans les deux registres, jeunesse et adultes, ce qui devrait donner au débat une autre portée.)
On y est revenu dans la troisième assemblée, l’assemblée générale de l’association, qui avait lieu pour la première fois en dehors du Salon du Livre de Montréal, et pendant une journée entière : enfin une durée raisonnable pour débattre des problèmes importants tout en n’expédiant pas trop les élections à la va-vite !

Et des problèmes importants, il y en avait — à commencer par ce qui n’avait pas été tout à fait réglé lors des déballages (par ailleurs modérés) de l’assemblée spéciale. La présidente sortante, Denise Boucher, a en effet choisi de partir en alimentant la polémique au lieu d’essayer de la calmer : au début de son discours, elle a attaqué les “dissidents”, “pas beaucoup” mais qui font selon elle un bruit disproportionné à leur nombre (on ignorait que le droit de parole fût lié au nombre), et elle a jeté le soupçon sur leurs motivations (“lutte de pouvoir”). Elle a ainsi fait tristement la preuve qu’elle n’a, au cours de ses deux années de présidence, rien appris et rien compris. Que toute divergence d’opinion, tout questionnement, soient perçus comme une menace ou un geste suspect, cela aura été la constante de ce CA, tout comme la volonté de faire taire la dissidence et de présenter une façade unie : un tel réflexe obsidional par rapport à ses propres membres, à ses collègues, c’est navrant.

On a parlé à plusieurs reprises, dans les interventions, de la pensée unique et de ses dangers, en rappelant que des collègues élus à un CA le sont en tant qu’individus, et non sur la ligne d’un parti, ce que n’est en aucun cas un CA, pas plus qu’il n’est un ministère. Le CA s’était en effet targué de textes visant la réserve et la solidarité ministérielles pour suspendre de ses fonctions un des administrateurs, Charles Montpetit, coupable selon lui de s’être publiquement exprimé contre ses décisions du CA. C’était là toute l’affaire de L’Inique, feuillet d’information publié par la centaine de dissidents dans la foulée de la question du forum électronique. Heureusement, cette fois, les arguments sensés et concrets ont eu raison des hystéries des uns et des autres, des grands effets de manche et des grands mots. Une fois informés des gestes réels posés par Charles Montpetit, en effet, les membres n’ont pu que constater à la fois leur innocence et leur bien-fondé (voire, pour certains, leur courage) : empêché d’informer les membres, dans l’organe officiel de l’association, sur la multiplicité des avis juridiques concernant le forum, il a choisi de le faire dans L’Inique — défendant par ailleurs une décision prise par l’Assemblée souveraine (rouvrir le forum sans modérateur), et manifestant ainsi son sens de la responsabilité à l’égard des membres qui l’avaient élu. Il n’a jamais rien révélé des discussions du CA, comme l’en accusait celui-ci — et pas même des décisions qui, consignées au procès-verbal, sont de toute façon publiques (pour peu qu’on habite à Montréal). Prétendre qu’il n’avait qu’à démissionner s’il n’était pas en général d’accord avec les décisions de ce CA est une hypocrisie chez ceux qui accusent volontiers les critiques de ne pas mettre la main à la pâte en s’impliquant. Bref, la montagne était une souris, la suspension abusive, et Charles Montpetit a été réintégré dans ses fonctions d’administrateur. Cela aura abouti au moins à faire demander par l’assemblée la mise au point d’un code d’éthique officiel de l’association. Et à cette occasion auront pu s’exprimer l’indignation ou l’inquiétude des membres devant certains comportements du CA — on a fait “sortir une partie du mauvais”, comme on l’a dit en souriant après l’assemblée.
Il faut remarquer ici le travail exemplaire du président de toutes ces assemblées proposé par le CA, un excellent choix pour une fois, Jacques Desmarais : souple ou ferme quand il le fallait, souriant et poli, il a su manifester à tous les membres le respect requis, en encadrant les délibérations de sa connaissance parfaite, mais non intrusive, des règlements.

Les élections ont donc pu se dérouler en bon ordre. Charles Montpetit sera-t-il moins isolé dans le nouveau CA, cependant ? On a élu une autre “dissidente”, l’enseignante et écrivaine Danielle Simpson — du moins partage-t-elle le souci de raisonnable transparence démocratique qui anime Montpetit et le reste des “dissidents”. Mais une partie de l’ancien CA est toujours en place. Et le nouveau président, Bruno Roy, qui a déjà servi pendant quatorze ans, soit comme administrateur soit comme président, comme il l’a rappelé dans sa présentation, pourrait être considéré comme un apparatchik de la vieille garde...
On laissera cependant la fameuse chance au coureur. Il faut, je veux, croire que toutes ces discussions ont eu un effet bénéfique, ne serait-ce qu’en rappelant à plusieurs qu’il n’est pas inutile ou naïf de s’impliquer dans la vie de son association, et pas seulement pour aller voter en bloc pendant une heure. Un milieu littéraire aussi restreint et aussi fragile que le milieu québécois ne peut survivre longtemps à l’indifférence de ses membres. Certes, nous écrivons chacun dans notre coin, mais rien ne nous oblige à y vivre. La solidarité réfléchie a un rôle à jouer là comme ailleurs.

On verra donc les maçons, et non les démolisseurs, au pied du mur. D’abord celui du forum électronique, puis celui des consultations en régions touchant au “Mondial”.
C’est pour moi la fin d’une période assez éprouvante de ma vie d’écrivaine-membre-de-l’U-neq, qui a commencé il y a au moins quatre ans, alors que j’étais membre du comité des régions. J’aurai appris que si changement institutionnel il y a, il dépend à la fois des circonstances et des personnes, et qu’il est le plus souvent d’une lenteur... glaciaire. Qu’il demande beaucoup de patience donc, beaucoup d’honnête obstination — et le moins d’ego possible. Salutaire leçon. Je retourne donc à mes écritures, avec un indicible plaisir, et je signe pour la dernière fois j’espère cette chronique, avec la maxime qui termine mon courrier électronique — légèrement modifiée pourl’occasion :

Il s’agit de vivre et non d’avoir raison — mais pas de vivre n’importe comment, non plus.

Élisabeth Vonarburg

Vers le haut


Sommaire

Page 19 de 23

18

-Profil précédent

Portrait suivant

20



Dernière révision : 6 février 2001

Icone pour courrier à Raymond-Marie Lavoie
Raymond-Marie Lavoie