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On connaît aujourd’hui davantage Jean-Claude
Dunyach pour ses romans, et en particulier le dernier, écrit en collaboration
avec un autre célèbre auteur de SF français, Ayerdhal, sur un
motif dunyachien (les AnimauxVilles), et qui leur a valu l’an dernier le convoité
(40 000 $...) Prix de la Tour Eiffel (Étoiles mourantes, rééd.
J’ai Lu, 2000). Mais ceux qui suivent cet auteur depuis ses débuts en 1984
se souviennent de son remarquable recueil de nouvelles, Autoportrait (Denoël,
Présence du Futur). Dunyach a continué à affiner son talent
de nouvelliste et, pour ceux qui n’auraient pas suivi cet aspect de sa carrière
(il publie en France), ces deux beaux petits livres de L’Atalante en donnent un échantillon
époustouflant. Les deux recueils mêlent allègrement fantastique
et science-fiction, avec une nette prédominance de cette dernière,
mais quand on lit ces histoires, les arguties d’étiquettes s’effacent vite
devant le pur et simple plaisir du texte.
Car Dunyach est un écrivain, et avec lui la science-fiction et le fantastique
prouvent sans effort leur appartenance au registre de la littérature (au moins
pour ceux à qui il faut encore le prouver). Je n’entends pas ici une stupide
catégorie institutionnelle décrétée par l’élite-culture
contre la popculture, la littérature paramoncul : toute fiction écrite
est littérature ! Je veux parler plutôt d’une exigence d’écriture,
d’un travail (et d’une maîtrise) de la “forme” aussi honnête et poussé
que la recherche du “fond” ; je les trouve quant à moi trop rarement chez
les auteurs de SF, de fantastique ou de fantasy, en français ou en anglais.
Il ne s’agit pas de coquetteries ou de tarabiscotages complaisants, voire gratuits
(trop souvent considérés à tort comme un signe de “littérarité”,
que ce soit pour — l’institution littéraire — ou contre — l’institution du
ghetto des genres —, mais bien d’une ascèse personnelle, et d’un rapport que
je considère quant à moi comme “poétique” à la langue
et à toutes ses possibilités. La richesse complexe des thèmes
entrelacés trouve son écho dans l’originalité et la générosité
des images (deux exemples : “il avait un regard de roue dentée” dans “Dialogue
avec les Parques” et, tiré de “Les parallèles” : “Durant la nuit, les
épines de cristal irradiaient une luminosité rougeâtre, reflet
de la chaleur dérobée durant la journée. Des éclairs
jaillissaient des extrémités taillées en biseau. Parfois même,
un massif tout entier s’illuminait de l’inté-rieur avant de s’éteindre,
en une tentative de parade amoureuse qui ne pouvait s’adresser qu’aux étoiles.”).
Comme les souplesses expressives de la phrase et de la narration, tout cela fait
entendre au lecteur une petite musique qu’on n’oublie pas après l’avoir une
fois rencontrée, et qui est la voix singulière de Dunyach.
De quoi est-elle faite, cette voix? D’intelligence et de sensibilité en égales
mesures, de cruauté et de générosité lucides, d’un regard
à la fois aigu et infiniment sensuel sur le monde. La nouvelle éponyme
de La Station de l’Agnelle donne le ton : simple tranche de vie, si l’on veut, mais
aussi rite de passage administré tendrement, tristement, mais sans découragement,
par un père veuf à sa fille de douze ans, dans un futur où l’on
a rendu la Terre inhabitable et colonisé l’espace. Les constructeurs de la
station se sont délibérément sacrifiés pour sauver celle-ci
et s’y trouvent toujours, momifiés par le vide dans leur scaphandres délibérément
ouverts au vide. “L’univers n’a pas de sens, Marine, sauf si nous faisons l’effort
de lui en donner un, et c’est une tâche écrasante.”. Les personnages
des nouvelles de Dunyach ne sont pas des adolescents ivres de pouvoir déguisés
en adultes, comme dans trop de textes de SF contemporaine. Ce sont de véritables
adultes, avec un bagage de souffrance et de deuil : par exemple, la femme aimée,
principe d’équilibre, l’épouse, la mère, — ou encore l’enfant
de sexe féminin — est disparue (comme dans “La station...” ou “Les chemins
du ciel”), instituant dans le monde une brèche qu’on ne peut plus refermer
(“Ce que savent les morts”, “Les chemins du ciel”) ; il ne semble pas y avoir d’amours
heureux dans les nouvelles de Dunyach, sinon au passé ; la Lola aimée
du narrateur dans “Histoire d’amour avec chute” s’offre comme une “mer”, mais le
narrateur, nouvel Icare — litté-ralement : il s’est physiquement transformé
pour se donner des ailes — s’y “laisse tomber” en succombant à l’appel de
la chair (littéralement encore : sa pompe cardiaque trafiquée ne peut
maintenir érigé qu’un système à la fois : celui de ses
ailes, ou celui de son pénis. Mais cette thématique s’imbrique dans
une autre, plus profonde, celle de l’apparence et de la vérité de l’être).
Et dans le registre fantastique, la femme est à la fois justicière
et meurtrière (“Sucre filé”, où se rencontrent deux âmes
réincarnées, dans le décor succulent d’une roulotte de fabricant
de bonbons artisanaux), ou prédatrice aimée mais désormais sans
conscience (la mère fantôme de “L’heure des vers”).
Mais ce n’est là qu’une des thé-matiques dunyachiennes, et elle s’inscrit
comme les autres ici dans ce qui me paraît, à la lecture de ces deux
recueils, comme LA thématique dunyachienne dominante, son mythe personnel,
pourrait-on dire : “le déséquilibre harmonieux” (“Le jugement des oiseaux”
; a contrario : “Tu m’as appris à cultiver la symétrie, et la symétrie
m’a détruit”, idem). C’est moins l’examen de l’alliance des contraires que
du mouvement suscité par leur dynamique, le changement. Le mouvement est souvent
très concret : sans compter le fantasme de l’ascension ailée qui revient
à plusieurs reprises (“Histoire d’amour...”, la splendide finale de “Dix jours
sans voir la mer”, “Tous les chemins du ciel”, “Nos traces sur la neige”, la trajectoire
et la promesse de l’AnimalVille dans “Paranamanco”...), on voyage beaucoup dans les
textes dunyachiens, (le narrateur de “Dix jours sans voir la mer”, le père
et la fille de “La station de l’Agnelle”, les “nageurs de sable” de “Les parallèles”,
les étranges alpinistes de “Nos traces dans la neige”...), à travers
des décors métaphoriques parfois post-ballardiens, mais pourvus d’une
insistante physicalité souvent absente de ceux de l’écrivain anglais
; et parfois l’impossibilité du mouvement de-vient un signal tragique (“Histoire
d’amour...”, “Ce que savent les morts...”) ; ce motif se retrouve même dans
le registre plaisant (“Rapport sur les habitudes migratoires des Pères Noëls”).
Mouvement et changement, toujours empreints de risques, sont souvent proches voisins
du thème de la mort, mais pour Dunyach, le motif de la mort est surtout inséparable
de celui de la mémoire — perdue ou retrouvée, laquelle devient aisément
une métaphore de l’écriture et vice-versa (“J’aime l’idée que
nous laissons des traces... L’arrangement des atomes le long des pistes d’écriture
entrecroisées trace le diagramme de notre amour. Nous sommes notre propre
code, nous sommes des symboles, et ceux qui me croisent le lisent dans mon apparence.”
(“Histoire d’amour...”).
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Cependant, les métaphores réifiées
de la SF et de ses trouvailles scientifiques futures permettent à Dunyach
de faire de ces morts identitaires des phases, qui ne sont pas nécessairement
terminales. Ainsi dans “Le jugement des oiseaux”, texte emblématique à
plus d’un point de vue (le motif édénique ambigu du jardin y prend
beaucoup de place, comme dans “Les Parallèles”) : les jeunes assassins voient
à chaque mission leur identité détruite par une drogue, la “mémoérase”,
puis remplacée par une autre, et ainsi de suite. Et dans “Les parallèles”
aux symbolismes entrecroisés d’une inépuisable richesse, le sable arrache
aux nageurs, en même temps que leur peau où elle est localisée,
leur mémoire, leur identité. Mais la peau repousse, et les deux amants
nou-veaux-nés mémoriels se retrouveront. Dans les textes fantastiques
aussi, parfois, on accède à cette renaissance (“Le gardien de l’ange”),
quoique la mémoire, plus souvent, y soit plus ou moins mortelle (“Ce que savent
les morts”, “Sucre filé”), et son absence le support même de l’horreur
(la chute de “L’heure des vers”).
Certains textes de ces recueils sont plus légers,
apparemment “mineurs”, comme on dit — mais la voix est toujours là : plus
apaisée peut-être, tendre et amusée (“Le jeu des dédicaces”,
où un auteur, en leur inventant des noms, invente réellement de nouvelles
identités, de nouvelles vies, aux lecteurs qui viennent lui demander sa signature)
; d’autres sont carrément des pochades hilarantes, comme “Rapport sur les
habitudes migratoires des Pères Noëls”, ou “Mémo pour action”
— échangés entre les bureaucrates dinosaures à l’arrivée
appréhendée d’une certaine météorite. L’écho sombre
de l’humour dunyachien, l’ironie, est de son côté présent dans
presque tous les textes “sérieux” et ce n’est pas une pose de dandy mais bien
un choix ontologique, une vision du monde (implicite dans la première citation
de “La station de l’Agnelle”). Dans “En attendant les porteurs d’enfants” (une des
premières nouvelles de Dunyach), les survivants exclusivement masculins du
désastre, condamnés à se faire trafiquer pour procréer,
produisent bel et bien des enfants féminins, mais les détruisent aussitôt,
les croyant défectueux ; les mises en scène du narrateur et de son
père/dieu/Némésis dans “Le jugement des oiseaux” fonctionnent
toutes dans le registre de l’ironie ; et même dans le relativement élégiaque
“Histoire d’a-mour...”, le narrateur porte sur sa société et sur lui-même
un regard toujours tranchant. C’est par le biais de cette ironie, je crois, que Dunyach
passe si aisément au registre fantastique plus ou moins horrible (“Dialogue
avec les Parques”, “L’heure des vers”).
En conclusion, je dirais quant à moi
que plusieurs textes (“En attendant les porteurs d’enfants”, “Le jugement des oiseaux”,
“Tous les chemins du ciel”, “Nos traces dans la neige”) devront se trouver dans toute
anthologie future de la SF francophone valant son poids de cacahouètes. Et
des textes comme “Les parallèles”, “Ce que savent les morts” ou surtout “Dix
jours sans voir la mer” devront se retrouver dans toute anthologie future de la nouvelle
francophone, point.
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