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Un livre de femme, et de féministe, sur
la guerre à partir de plusieurs conflits récents ; un livre d’homme
consacré à un seul de ces conflits, le massacre rwandais. La poète
et romancière a écrit des essais, qui sont en même temps son
journal de bord, le journaliste s’est senti obligé d’écrire un roman
: il serait trop facile d’articuler là-dessus une lecture contrastée.
Et pourtant, ayant lu ces deux livres l’un après l’autre, et même l’un
à cause de l’autre (Courtemanche ayant publié une critique assez sévère
du livre de Gagnon), je les ai trouvés complémentaires. Les deux auteurs,
à l’évidence, ont essayé de trouver ou de donner un sens à
l’incompréhensible horreur. Leurs stratégies, comme leurs tactiques,
semblent différer. Et pourtant, ce qui me reste de ma lecture, ce sont les
parallèles et surtout les croisements. On peut bien opposer par exemple (avec
mauvaise foi) un côté "butinage touristique d’atrocités"
chez Gagnon à l’approfondissement d’un seul conflit chez Courtemanche, mais
ce serait ignorer la gravité de l’expérience pour l’une comme pour
l’autre : elle se solde par une perte de soi, d’éventuels a priori féministes
chez l’une, et chez l’autre la disparition de toute prétention d’objectivité
journalistique, remplacée chez le protagoniste par un engagement politique
et charnel à la fois (“C’est mon pays”, finit-il par dire du Rwanda). De toute
façon, ils sont tous deux, en tant qu’écrivains (et en tant que Nord-Américains),
en situation de voyeurs, dans la position ambiguë d’être en même
temps la conscience du monde et son alibi.
Gagnon a axé ses réflexions d’une part sur “la guerre des hommes contre
les femmes” qui précède la guerre faite à tous, la soutend,
l’explique même parfois pour plusieurs des femmes interrogées, et d’autre
part, point plus détaché de l’Histoire, sur la violence inhérente
à chacun, homme et femme, qu’il faudrait sans doute conquérir pour
soi avant de prétendre comprendre et guérir la guerre qu’on pourrait
dire ordinaire. Courtemanche en dit autant : d’une part, il s’attarde longuement
sur le sort fait aux femmes (et à ses nombreux personnages féminins),
dans le génocide rwandais comme si pour lui aussi ces violences étaient
emblématiques de tout le reste ; d’autre part, certains de ses personnages
féminins ne sont pas moins violents que les hommes, même si c’est une
violence détournée (la mère qui transmet le sida à l’un
des tortionnaires de sa fille).
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Ce qui d’autre part revient souvent sous la plume
de Gagnon, sur le mode de la stupeur atterrée, c’est le constat de la violence,
de la haine, de l’intolérance des femmes à l’égard de l’Autre,
femme ou homme, dans tous les conflits : Palestiniennes contre Israëliennes,
Bosniaques contre Croates contre Serbes, et jusqu’à mère contre fille
violée (la mère qui dit “je préfèrerais que les Croates
tuent ma fille plutôt qu’ils ne la violent”). Si Gagnon s’est lancée
dans ce voyage avec des œillères idéologiques, des théories
féministes, comme le lui reproche Courtemanche, on peut dire qu’elles ont
été rudement mises à mal et que l’auteure a beaucoup appris
des faits. Mais on pourrait dire aussi que Courtemanche a écrit un roman “féministe”.
Toutes ses marginales, pu-tains, petites serveuses dans les hôtels, et autres
humbles marchandes rejoignent paradoxalement les activistes parfois grandes bourgeoises
privilégiées rencontrées par Gagnon : la guerre des hommes contre
les femmes que celles-ci articulent, Courtemanche la décrit.
J’ai moins perçu une “idéologie”, dans les textes de Gagnon, qu’un
effort humble et souvent désespéré de compréhension :
“Si j’écris un livre, c’est pour mieux comprendre, mieux voir ce qu’elles
ont vu, mieux entendre ce qu’elles me diront. Seule l’écriture rendra intelligible
ce qui se passera entre elles et moi.” Reprocher à un être de langage,
une poète, une romancière, de faire de la littérature aux dépens
de ses sujets, comme l’a suggéré Courtemanche, c’est absurde. Sauf
peut-être pour ceux qui lui reprocheraient à lui d’avoir écrit
“un mauvais roman” mais lui concèderaient “un bon reportage”. Je n’en suis
pas. Pourquoi lui reprocherait-on d’avoir eu recours à des tropes familières
(la grande passion entre le Blanc mûr et la jeune Noire, le journaliste cynique
et désabusé sauvé par l’amour, le grand amour sur fond de mort
et d’horrible tragédie...) ? Son protagoniste, Valcourt, est conscient aussi
bien de leurs ambiguités que de leur nature de clichés. Mais face à
l’horreur du massacre (qui tient autant à sa fatalité inexorable qu’à
sa nature même — le sous-titre du roman pourrait être “chronique d’un
génocide annoncé”), à quoi avoir recours sinon à la simple
humanité dans ce qu’elle de plus ordinaire, de plus essentiel, la relation
amoureuse, les corps triomphants ? Chez Gagnon aussi le corps est là, pas
seulement le corps souffrant des victimes, mais une affirmation blessée, obstinée,
de la beauté du monde telle que nous la transmettent nos sens, malgré
nous, malgré tout (“À Jérusalem, il y a des oiseaux aux arbres
en fête...”, p.130) ; de la même façon, les amis rwandais de Valcourt
lui demande de les laisser jouir de l’existence maintenant, même s’ils savent
qu’ils vont mourir demain — de ne pas les regarder comme déjà morts...
Tout cela donne des pages admirables chez Gagnon, tandis que chez Courtemanche c’est
le flot narratif qui emporte finalement l’adhésion. Gagnon s’interroge sur
la profonde absurdité des conflits ethniques, Courtemanche la met en scène,
avec l’histoire de l’ancêtre Kawa, le Hutu qui, contaminé par les missionnaires
belges et leur racisme, a voulu pour le bien de ses descendants leur donner des corps
de Tutsis en entreprenant un véritable programme eugénique dont le
résultat ultime, Gentille, la femme aimée de Valcourt, est le plus
beau fleuron hybride et comme telle sera particulièrement torturée.
En somme, le livre de Gagnon pense plus loin, mais celui de Courtemanche “fesse”
plus fort. (Je mets au défi quiconque de lire sans avoir la gorge serrée
la fin de ce roman, le retour de Valcourt après le génocide et sa recherche
de Gentille parni les cadavres de tous ceux qu’il a connus — expérience en
partie réelle de Courtemanche, qui a déclenché la rédaction
du roman.)
Je suis née en 1947. La grande question existentielle de mes quinze ans, c’était
comment vivre après et avec l’Holocauste. J’ai lu L’Homme révolté
de Camus qui, mieux que le Mythe de Sisyphe, m’ y a aidée. Du moins le croyais-je.
Mais à dix-sept ans, j’ai vu “Nuit et brouillard”, le documentaire tourné
par Alain Resnais sur les camps de concentration. Alors seulement j’ai eu le sentiment
d’avoir... compris ? Certes non ! Mais d’avoir une expérience plus “complète”,
bien que toujours indirecte. À la conscience philosophique mais aussi en quelque
sorte poétique de l’ouvrage de Camus, j’avais besoin d’ajouter la conscience
plus viscérale portée par les images de Resnais. Par coïncidence
(mais en est-ce une ?) le livre de Gagnon se termine par un appel à “la FEMME
RÉVOLTÉE”, et les deux livres préférés de Valcourt,
dans le roman de Courtemanche, sont les essais de Camus et la poésie d’Éluard
(qu’il fait découvrir, et c’est poignant, à Gentille).
Le dur désir de durer... Comment ne pas voir dans les passages lyriques du
livre de Gagnon, en filigrane, le même désir, le même appel à
la vie ?
Il ne faut donc pas opposer le livre de Courtemanche à celui de Gagnon, mais
les lire tous deux et faire ensuite le choix courageux de l’un comme de l’autre :
continuer à “marcher” (Courtemanche ; son protagoniste adopte une petite fille
hutue dont les parents ont été condamnés à mort pour
leur participation au génocide, l’appelle Gentille et il est “heureux”, c’est
le dernier mot du roman), et “se guérir soi pour guérir l’Autre (...)
et peut-être se réconcilier avec l’absurdité de son humaine condition.”
(Gagnon).
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