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Lézard # 13-14, Vol. 4 - Spécial double

l'APES

APES

 

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LENTZ
par la troupe des Têtes Heureuses

Masque

LENTZ
de Georg Büchner

présenté par
la troupe


Les Têtes Heureuses


au Petit théâtre de l’UQAC


Rodrigue Villeneuve a choisi la difficulté avec l’adaptation d’un texte qui, même s’il a été écrit par un homme de théâtre (Georg Büchner), n’était pas un texte théâtral mais “une espèce de nouvelle, au sens le plus flou” du terme et inachevée de surcroît, comme l’indique le programme. Il s’agit d’un épisode dans la vie brève et tumultueuse d’un poète et dramaturge allemand du 18e siècle, Jakob Lenz. Même si celui-ci est mort à 41 ans et Büchner à 23 ans, l’un du typhus et l’autre de sa folie, il est aisé de comprendre la fascination de l’un par l’autre. La folie est une des grandes thématiques du romantisme, pour la rupture qu’elle établit dans le monde – et Büchner écrit au 19e siècle, siècle de ruptures s’il en fut, en particulier politiques et sociales (auteur de La Mort de Danton”, c’est un “révolutionnaire” qui aura de sérieux ennuis pour ses opinions). Qui plus est, il a étudié à la fois la médecine et la philosophie – et nous savons depuis deux siècles que la folie pose des questions obstinées à l’une comme à l’autre.
Le sujet est donc toujours d’actualité, non pas dans son aspect clinique que la préface de Villeneuve rejette comme étant “affaire de spécialistes”, mais dans son aspect spirituel et philosophique, “à cause de la lumière qu’elle jette sur notre sort”, de son pouvoir de “révélateur”. Ce qu’elle révèle est fort noir : “Il n’éprouvait plus d’angoisse, plus de désir ; l’existence pour lui était un fardeau inévitable.” Ainsi finit Lenz. “Ni angoisse ni désir”, commente Villeneuve. “C’est ce dont nous avons tous peur ; c’est ce que parfois nous souhaitons (...) quand la tranquillité nous semble ne pas avoir de prix. C’est la mort (...)”
Devant l’impossiblité “d’illustrer” Lenz, le metteur en scène à choisi de raconter, nous dit-il dans le programme Et littéralement : en effet, l’unique personnage qui parle sur scène devant nous pendant une heure et demie (remarquable performance de Dominic Théberge, qui occupe avec beaucoup de maîtrise le vaste espace scénique) n’est pas Lenz mais “le Narrateur”, qui nous dit le texte de Büchner, et parfois nous le lit dans le livre qu’il a avec lui. C’est donc au IL tout du long, mais avec une évidente identification du Narrateur au personnage de Lenz, puisqu’il semble lui-même en proie à l’agitation la plus extrême.
Le coup de force de Villeneuve en tant qu’adaptateur et metteur en scène (et la talent de son acteur) c’est d’avoir effectivement réussi à donner une véritable énergie théâtrale à ce texte qui demeure très écrit. Le théâtre du langage, de l’“abstrait” par opposition à un théâtre du “concret”, ou du moins des sens ? Non, car ceux-ci sont sans cesse sollicités, plus ou moins subliminalement cependant, à la fois par la bande sonore (musique de Bach dans les écouteurs du Narrateur, un principe rituellement évoqué d’ordre et de beauté dans le chaos ; vent, pluie, tonnerre...) et par ce que l’éclairage (de Denis Guérette, remarquable là aussi) fait des décors (d’Hélène Roy, splendides) : parfois bien solides, comme les murs qu’ils sont censés représenter, et duels (le bas foncé, le haut clair), parfois rendus transparents comme des vitraux par l’éclairage et alors d’une uniforme couleur ambrée où apparaissent en filigrane, insistants, hypnotiques, des ébauches de figures auxquelles on ne peut s’empêcher de revenir maniaquement en essayant de leur trouver une forme, un sens – chaque spectateur commençant ainsi, à sa propre façon, la descente vers la folie d’interprétation, avec le même désir frustré de sens qui anime Lenz, et le Narrateur.
Villeneuve raconte donc, grâce aux prestiges naturels du théâtre en synergie avec le “simple” texte, la folie de Lenz. Premiers artifices : le décor, l’éclairage, la gestion de l’espace et du temps, du rythme, par la mise en scène et le jeu de l’acteur principal – et les proportions de la scène du nouveau petit théâtre de l’Uqac, en particulier sa hauteur de plafond, donnent à l’ensemble beaucoup de souffle.
Mais il y a tout un récit second, qui court en parallèle silencieux à la récitation du Narrateur : en effet, un autre personnage vient hanter celui-ci, un double, un “Autre”, comme le désigne le programme. Aussi blond, imberbe et blanc de peau que le Narrateur est brun, moustachu et presque barbu, vêtu plutôt punk alors que le Narrateur est habillé plutôt bourgeois, et portant ses couleurs inversées (t-shirt noir sans manches contre la chemise blanche du Narrateur, jeans clair contre pantalons sombres) qui rappellent en écho le contraste des décors. Ce personnage muet mais curieux, constamment prêt à s’enfuir mais qui devient à un moment donné agressif (bel effet théâtral de lutte avec l’Ange entre les deux hommes, dans la lumière), j’ai choisi sans avoir à trop me forcer d’y voir le Döppelganger du Narrateur, partie refoulée de sa psyché, motif classique du romantisme et de ses héritiers – les impulsions de son Ça, de toute évidence, non de son Ange : il vient s’installer sans vergogne dans le lit du Narrateur, feuillette son livre, écoute sa musique, et surtout se fait faire une pipe assez hard core par “La Fille” au fond de la scène tandis que le Narrateur psalmodie, puis crie au premier plan les angoisses religieuses de Lenz.
Mais je connais bien le romantisme – et de plus, j’avais lu le programme. Ce qui était nécessaire, si j’en crois la réaction de plusieurs spectateurs “innocents” de cette lecture au début, et qui l’ont faite après la représentation, alors soudain illuminés – et dans ce cas, il y a un problème...
En conclusion, cependant, on a là un beau moment de théâtre, mais un théâtre exigeant, voire quelque peu hermétique, voire même “élististe” – en réaction au texte et au registre plus “populaire” de La Dame aux Camélias, le précédent spectacle des Têtes Heureuses ? Un beau défi, en tout cas, qui aura été en grande partie magnifiquement relevé par tous les participants au spectacle.

Élisabeth Vonarburg

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Dernière révision : 6 février 2001

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Raymond-Marie Lavoie