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LENTZ
de Georg
Büchner
présenté
par
la troupe
Les Têtes Heureuses
au Petit
théâtre de l’UQAC
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Rodrigue Villeneuve a choisi la difficulté avec l’adaptation d’un texte qui,
même s’il a été écrit par un homme de théâtre
(Georg Büchner), n’était pas un texte théâtral mais “une
espèce de nouvelle, au sens le plus flou” du terme et inachevée de
surcroît, comme l’indique le programme. Il s’agit d’un épisode dans
la vie brève et tumultueuse d’un poète et dramaturge allemand du 18e
siècle, Jakob Lenz. Même si celui-ci est mort à 41 ans et Büchner
à 23 ans, l’un du typhus et l’autre de sa folie, il est aisé de comprendre
la fascination de l’un par l’autre. La folie est une des grandes thématiques
du romantisme, pour la rupture qu’elle établit dans le monde – et Büchner
écrit au 19e siècle, siècle de ruptures s’il en fut,
en particulier politiques et sociales (auteur de La Mort de Danton”, c’est un “révolutionnaire”
qui aura de sérieux ennuis pour ses opinions). Qui plus est, il a étudié
à la fois la médecine et la philosophie – et nous savons depuis
deux siècles que la folie pose des questions obstinées à l’une
comme à l’autre.
Le sujet est donc toujours d’actualité, non pas dans son aspect clinique que
la préface de Villeneuve rejette comme étant “affaire de spécialistes”,
mais dans son aspect spirituel et philosophique, “à cause de la lumière
qu’elle jette sur notre sort”, de son pouvoir de “révélateur”. Ce qu’elle
révèle est fort noir : “Il n’éprouvait plus d’angoisse, plus
de désir ; l’existence pour lui était un fardeau inévitable.”
Ainsi finit Lenz. “Ni angoisse ni désir”, commente Villeneuve. “C’est ce dont
nous avons tous peur ; c’est ce que parfois nous souhaitons (...) quand la tranquillité
nous semble ne pas avoir de prix. C’est la mort (...)”
Devant l’impossiblité “d’illustrer” Lenz, le metteur en scène à
choisi de raconter, nous dit-il dans le programme Et littéralement : en effet,
l’unique personnage qui parle sur scène devant nous pendant une heure et demie
(remarquable performance de Dominic Théberge, qui occupe avec beaucoup de
maîtrise le vaste espace scénique) n’est pas Lenz mais “le Narrateur”,
qui nous dit le texte de Büchner, et parfois nous le lit dans le livre qu’il
a avec lui. C’est donc au IL tout du long, mais avec une évidente identification
du Narrateur au personnage de Lenz, puisqu’il semble lui-même en proie à
l’agitation la plus extrême.
Le coup de force de Villeneuve en tant qu’adaptateur et metteur en scène (et
la talent de son acteur) c’est d’avoir effectivement réussi à donner
une véritable énergie théâtrale à ce texte qui
demeure très écrit. Le théâtre du langage, de l’“abstrait”
par opposition à un théâtre du “concret”, ou du moins des sens
? Non, car ceux-ci sont sans cesse sollicités, plus ou moins subliminalement
cependant, à la fois par la bande sonore (musique de Bach dans les écouteurs
du Narrateur, un principe rituellement évoqué d’ordre et de beauté
dans le chaos ; vent, pluie, tonnerre...) et par ce que l’éclairage (de Denis
Guérette, remarquable là aussi) fait des décors (d’Hélène
Roy, splendides) : parfois bien solides, comme les murs qu’ils sont censés
représenter, et duels (le bas foncé, le haut clair), parfois rendus
transparents comme des vitraux par l’éclairage et alors d’une uniforme couleur
ambrée où apparaissent en filigrane, insistants, hypnotiques, des ébauches
de figures auxquelles on ne peut s’empêcher de revenir maniaquement en essayant
de leur trouver une forme, un sens – chaque spectateur commençant ainsi, à
sa propre façon, la descente vers la folie d’interprétation, avec le
même désir frustré de sens qui anime Lenz, et le Narrateur.
Villeneuve raconte donc, grâce aux prestiges naturels du théâtre
en synergie avec le “simple” texte, la folie de Lenz. Premiers artifices : le décor,
l’éclairage, la gestion de l’espace et du temps, du rythme, par la mise en
scène et le jeu de l’acteur principal – et les proportions de la scène
du nouveau petit théâtre de l’Uqac, en particulier sa hauteur de plafond,
donnent à l’ensemble beaucoup de souffle.
Mais il y a tout un récit second, qui court en parallèle silencieux
à la récitation du Narrateur : en effet, un autre personnage vient
hanter celui-ci, un double, un “Autre”, comme le désigne le programme. Aussi
blond, imberbe et blanc de peau que le Narrateur est brun, moustachu et presque barbu,
vêtu plutôt punk alors que le Narrateur est habillé plutôt
bourgeois, et portant ses couleurs inversées (t-shirt noir sans manches contre
la chemise blanche du Narrateur, jeans clair contre pantalons sombres) qui rappellent
en écho le contraste des décors. Ce personnage muet mais curieux, constamment
prêt à s’enfuir mais qui devient à un moment donné agressif
(bel effet théâtral de lutte avec l’Ange entre les deux hommes, dans
la lumière), j’ai choisi sans avoir à trop me forcer d’y voir le Döppelganger
du Narrateur, partie refoulée de sa psyché, motif classique du romantisme
et de ses héritiers – les impulsions de son Ça, de toute évidence,
non de son Ange : il vient s’installer sans vergogne dans le lit du Narrateur, feuillette
son livre, écoute sa musique, et surtout se fait faire une pipe assez hard
core par “La Fille” au fond de la scène tandis que le Narrateur psalmodie,
puis crie au premier plan les angoisses religieuses de Lenz.
Mais je connais bien le romantisme – et de plus, j’avais lu le programme. Ce qui
était nécessaire, si j’en crois la réaction de plusieurs spectateurs
“innocents” de cette lecture au début, et qui l’ont faite après la
représentation, alors soudain illuminés – et dans ce cas, il y a un
problème...
En conclusion, cependant, on a là un beau moment de théâtre,
mais un théâtre exigeant, voire quelque peu hermétique, voire
même “élististe” – en réaction au texte et au registre plus “populaire”
de La Dame aux Camélias, le précédent spectacle des Têtes
Heureuses ? Un beau défi, en tout cas, qui aura été en grande
partie magnifiquement relevé par tous les participants au spectacle.
Élisabeth Vonarburg
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