Les écrivains sont des êtres de mémoire,
d’abord individuelle, même si elle se transcende aisément en mémoire
collective, car ils sont témoins et parole de leur époque. Le titre
de ce recueil l’indique assez, confirmé par la double dédicace “À
la mémoire de mon père / Grâce à la mémoire de
ma mère”.
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C’est pourtant surtout des grands-parents qu’il
est d’abord question dans la première partie (“Des airs de famille”), avec
la fascinante fascination qu’exerce sur l’enfant de cinq ans le “petit crabe de corail
rose” que la grand-mère adorée porte dans les cheveux — un petit crabe
de corail rose que l’exergue de ce texte désigne par ailleurs comme une métaphore
du sexe féminin. Vol, interdit, culpabilités enfantines... Plus tard,
c’est sur les jambes de la grand-mère que se portera l’attention de l’enfant,
ce “malenfant” comme il le souligne en rêvant sur sa nombreuse lignée
et son nom. Le sexe et la mort, les deux grands pôles de toute vie, pour cet
enfant de la guerre : “Dieu est partout”, le texte suivant, débute par “As-tu
peur de mourir, pépère ?”, la question posée au grand-père
Nil (ce curieux prénom qui évoque le néant) et se clôt
sur la pierre tombale de celui-ci et le sanglot de la grand-mère.
La mère quant à elle apparaît dans la deuxième partie
(“Les merveilles”), moins comme mère que comme femme amou-reuse du père.
Ensuite comme mère douloureuse, lors de la naissance difficile du petit frère
: le sexe deviné, la mort appréhendée, encore. Et qui frappe,
encore, le père à présent, et avec la même soudaineté
arbitraire, dans la partie suivante du recueil (“Pères perdus”) ; mort préfigurée
en quelque sorte par celle de l’hirondelle (voyageuse comme le père) tuée
malgré lui par l’enfant (quelle obscure culpabilité, là encore
?) et par l’accident de “Monsieur Antoi-ne”. Le texte le plus poignant du recueil
se trouve là peut-être, rêverie sur un tableau de Magritte qui
illustre la couverture du livre, courte nouvelle où le narrateur, en se regardant
dans le miroir matinal, voit son père — télescopage fondamental de
la conscience et du temps : “Ainsi m’apparaît, pour la première fois,
le visage de mon père, mon visage, dans le miroir (...) Je suis mon père.
Mon père me suit.”
Une fois posés ces liminaires, les grandes structures de l’ima-ginaire mis
en place dans l’enfance d’un poète, ce sera la découverte des lettres,
des mots, de l’écriture (“Abécédaires”), comme échappée
— et sous le signe inaugural du déplacement et de la folie d’une femme nommée
Exile. Une autre fem-me, Mademoiselle Eugénie, la maîtresse d’école,
est la gardien-ne de cette porte qui s’ouvre malgré tout, sur un baiser volé,
sur des bleuets partagés, et le vert paradis qui s’obscurcit, taché
d’un “sang” énigmatique, celui des “chats de mademoiselle Eugénie qui
a fait un grand malheur en m’apprenant les choses de la vie”. Le narrateur bascule
ensuite dans l’amour de l’autre/même : premières expé-riences
homosexuelles dans un cinéma (liées encore à l’écriture
: on contemple ensuite dans son livre d’images le mot locomo-tive), rongeantes incertitudes
pour l’enfant au prénom de parfum qu’on surnomme “Nu-méro cinq”, premier
de classe : “Mais dites -moi, dites -moi donc : qui suis-je ?” demande-t-il en secret
à ses camarades de classe “(mâles et si virils !)” tandis que le monde
continue de cahin-cahoter autour de lui avec ses guerres et ses massacres (le terrible
cauchemar d’holocauste qu’évoque pour l’enfant les mots doux de sa grand-mère
“mon petit juif”).
Des femmes continuent de passer, toujours signe d’un ailleurs étrangement
désirable (le séduisant mystère de Blue, “belle comme Greta
Garbo”), ou la mère observant des amou-reux anglais “qui ne parlent pas notre
langue”, ou même Anna “la marcheuse”, itinérante et un peu putain, qui
“possédait, comme les voix et les morts, le double pouvoir de la présence
et de l’absence” — à l’instar de l’écriture — et qui sera retrouvée
morte, elle aussi, sur la plage.
Mort et folie ne désarment pas, au travers des nombreuses notations sensuelles,
“faits di-vers” de l’enfance que viennent rejoindre, à la fin du texte hale-tant
de “La chute d’Icare”, la mort d’un frère qui s’est jeté dans le vide,
un vertige de mort explosive évoqué au summum de la jouissance (“Le
pied sur l’accélérateur. Ce gland. Dans la gorge. Infiniment. Éclair
de sang blanc”). Oui, c’est bien la mort, l’air de famille que joue ce recueil, de
plus en plus clair à mesure qu’on approche de sa finale, “là où
ta nuit, avec la nuit, coïncide”, la mort trop souvent subreptice (“Il est parti
sans bruit. Il est parti de nuit”), composante essentielle de la mémoire de
ce “fils à genoux sur le seuil du monde, à perte de vue dans les limbes”
auquel ne restent plus que “Des effluves. Des sillages (...) et les baisers qu’entre
hommes les hommes ne se donnent pas.” La dernière image dans “La chambre des
échos”, l’épilogue du recueil, c’est enfin “le corps du père
dans la mémoire, une pierre de gisant”. Entre la dédicace et cette
dernière phrase, la boucle est bouclée — et en son centre, cette absence,
qui peut-être aura tout permis.
Ce gros ouvrage (417 pages) est un “guide de lecture analytique et critique” concocté
par un spécialiste des genres dits populaires au Québec. Ne vous laissez
pas arrêter par sa couverture volontairement années 30 ou 40, il vous
en apprendra plus que vous n’avez jamais voulu en savoir sur les beaux cygnes et
les vilains canards indigènes de ce genre populaire entre tous et qui, à
l’instar du fantastique, est maintenant pres-que accepté comme un genre littéraire-tout-court
et non “para” (avec des gros canons comme Eco pour sa défense & illustration,
comment continuer à lui piler dessus, dans l’intelligentsia ?) Il a longtemps
été considéré comme inexistant ici : pas de collection
spécialisée, (on le publie souvent sous le titre “roman”), à
plus forte raison pas de librairie ni d’association de “fans” comme il y en a ailleurs
(Étas-Unis, Royaume-Uni, France...). On trouvera dans cet ouvrage un bref
historique mon-dial du genre (Poe, Hawthorne, Gaboriau, Conan Doyle, etc.), un historique
plus fouillé du genre en “Amérique française” et une explication
des paramè-tres ayant présidé à la composition de l’ouvrage
: on a pris “le genre policier dans son appellation la plus large possible”, aussi
bien aux marges du genre lui-même qu’à ses interfaces avec la Littérature
(“pol-art ou pas pol-art?”). Le corpus géné-ral étant restreint,
on a choisi d’être inclusif, tant mieux. Après cette introduction brève
mais efficace, viennent les recensions, souvent drôles, et à entrées
multiples : l’auteur ne s’arrête pas à son seul jugement, et renvoie
aussi à des recensions dans journaux et ouvrages divers. Une bonne introduction
à d’éventuelles lectures dans un genre qui, après tout, si on
veut vraiment chercher la grosse bête, commence avec Œdipus Rex...
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