Dans son dernier ouvrage, Élisabeth Vonarburg questionne plus particulièrement
l’identité et ses mouvances, ses métamorphoses. «LA MAISON AU BORD DE LA MER» rassemble sept nouvelles dont les personnages
combattent pour s’approprier leur vie, mise en danger par le désir ou par
le pouvoir, dans un lieu lui-même menacé. Les personnages, nettement
caractérisés, impressionnent pourtant par leur fluidité. Il
y a des parentés entre les jumeaux d’“Oneiros”, le couple formé par
Eric et Galthéa dans “Janus” et cet autre couple rivé à l’impossible
dans “Les Dents du dragon”. Cette fluidité marque aussi les rapports des personnages
avec le temps et l’espace. Ils errent dans leur vie, dans les millénaires,
ils vont de Paris au Nouveau-Sahara, de Baïblanca à la station patiale
de Lagrange 4, comme les protagonistes d’une quête interminable. La matière
vivante s’inscrit, d’une nouvelle à une autre, dans un continuum de transformations
: les métames, ces humains issus d’une mutation, leurs hybrides et ces statues
pouvant parler, penser et réagir à leur environnement.
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La trahison et la confrontation avec la mort, autant
que l’identité, mobilisent l’action. L’éclatement semble toujours proche,
quand il ne s’est pas déjà produit. La mythologie, bien plus qu’une
référence, sert de point d’appui, de médiation même, assurant
par exemple la survie de Mari et de Narval dans une machine à rêver.
Dans la plupart des cas, elle sous-tend une épreuve initiatique, ainsi celle
de David dans “Janus”, ou encore ce guitariste apprivoisant son homosexualité
grâce à une métame, Bali. L’évocation de Pygmalion, de
Galathée, de Narcisse ou d’Icare est également tributaire d’une réflexion
sous-jacente sur la création ; elle culmine avec la personnification de l’énigme,
le Sphinx, dans la dernière nouvelle - que l’auteure appelle ironiquement
“le plus ancien artefact connu”.
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Plusieurs nouvelles, en particulier “Oneiros” et
“Janus”, font songer à Shakespeare. On connaît le souffle épique
de Vonarburg dans Tyranaël ; on le retrouve ici, atteignant la même force,
la même ampleur, alors que la narratrice raconte le meurtre rêvé
du frère par la soeur : “Avec un cri de rage inarticulé, Mari fait
voler d’un revers de la main la sphère argentée. Mais elle s’élève
sans se défaire, de plus en plus haut, jusqu’à oblitérer la
lune elle-même — et maintenant, c’est le visage de Narval qui contemple Mari
depuis le ciel, désespéré, implorant. Elle le frappe. Ou elle
croit le frapper. Comment pourrait-elle frapper le ciel ? Mais elle frappe, à
poing fermé, elle sent l’impact du coup contre ses jointures.”
L’écriture d’Élisabeth Vonarburg est toujours précise, nerveuse,
déliée et sensuelle. L’auteure ne craint pas l’image qui parle fort
(Muhad, un ami de Paula Berger, dit un jour après avoir s’être métamorphosé
en créature volante : “Qu’est-ce qu’ils peuvent bien contre nous, les normaux?
Ils ne vont pas me balancer dans le vide avec une charge d’explosifs dans le cul,
non ?”). Une écriture fantasque donc, capable de renversements et de métamorphoses,
tout com-me la matière ; elle est parfois fébrile et saccadée,
parfois lente et majestueuse. Au service des personnages, de leur prise de parole.
Il en naît par moments une poésie insolite qui nous touche à
la manière des Visiteurs de Prévert et Carné : ainsi cette Dormeuse
en bleu, ce marcheur qui va s’asseoir et se minéraliser près d’elle,
le Sphinx jouissant de son corps retrouvé au crépuscule. Cette poésie
donne chair et souffle à des archétype et nous suivons Élisabeth
Vonarburg, nous croyons à ces statues si proches des êtres vivants.
Elle nous surprend chaque fois par cette faculté qu’elle a de créer
une société, un monde : autant qu’une écrivaine, une anthropologue
se mesurant à la vastitude de l’inconnu.
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par Nicole Houde
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| © «La Maison au bord de la mer»,
Alire, Beauport, 2000 |