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Lézard # 13-14, Vol. 4 - Spécial double

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« AMANT ALTERNA CAMENAE »
de Marc Vaillancourt


Amant alterna camen¾ de Marc Vaillancourt


De nombreux textes de «AMANT ALTERNA CAMENÆ», le dernier recueil de Marc Vaillancourt, célèbrent le corps masculin et ses conjonctions parfois tendres, le plus souvent robustes, avec d’autres corps masculins ; on est touché au premier abord par la sensualité de son verbe, et c’est cette même sensualité qui définit l’ambition d’une partie de son projet : la poésie érotique n’est pas ce qu’il y a de plus facile à manier. Avec allégresse et lyrisme, Vaillancourt se rend “à mi-chemin de périr et de sa source”, se jetant dans la belle indécence du “cri sans courbe” devenu chemin. Il y a dans cet ouvrage des métaphores percu-tantes, des images surprenantes, (ces mains aveugles, pleines et vides : télescopages dans l’herbe bleue), et un souffle qui parviennent à traduire l’indicible du désir. La force de ses images secoue et exalte parfois le lecteur au-delà des sexes :
« ô soleil sans souffle
robe de soie,
te voici débauché de la nuit sans étoiles,
te voici noyé,
doré liquide, détaché du motif
écho sans tumulte
et chanson sans parole,
parabole sans but,
batterie sans recul :
te voici dans ma bouche et dans l’antre béni (...)
te voici pourpre, et noir,
sous le bâillon !
»
“ Les Muses aiment les chants alternés ”, dit – en latin – le titre de ce recueil. Comment ne pas s’interroger sur ce choix ? L’appel à Virgile et à une culture latine plus ancienne, plus étrangère encore, que la culture dite “classique” – européenne et française, en gros – se justifie-t-il par la sexualité “alternative” (pour employer un anglicisme), qu’explorent parfois avec bon-heur ces textes ? Ou s’agit-il d’un défi de l’auteur à ses lecteurs, voire d’un pied-de-nez, puisque bien peu, une élite, seront à même de le déchiffrer ? On le soupçonne aisément en poursuivant la lecture. En effet, si certaines fulgurances nous em-portent, elles se retrouvent hélas trop souvent éteintes par le recours à un vocabulaire hermé-tique, voire à des néologismes. On se voit ici devant un objet poétique centripète, fermé sur lui-même. Le lecteur s’interroge alors (c’est peut-être un des effets salutaires de ce recueil) sur la nature même de la poésie. “Donner un sens plus pur aux mots de la tribu” a-t-on dit, avec raison, de l’entreprise poétique – mais si le lecteur est toujours invité à travailler (dans) un texte poétique de quelque envergure, ce travail ne saurait sûrement consister à retracer le chemin tortueux du poète dans un dictionnaire ?
Et pourtant, dira-t-on aussi, l’amour des mots pour eux-mêmes, et non pour leur valeur outilitaire – pour leur musique, leurs rythmes, le chatoiement multiple de leurs sens, pour le pur plaisir ludique de rebondir à la surface du monde à cheval sur le langage, n’est-ce pas aussi la poésie ? Il y a de ce plaisir-là dans les textes de Vaillancourt, mais au moment où l’on est prêt à s’y abandonner avec lui, le néologisme, le mot rare, voire le jeu de mot s’interposent, intempestifs, nous refusant toujours la jouissance amorcée. Une poésie-écran, où le mot, le vers, le texte, au lieu de nous guider vers un lieu d’accueil, un lieu commun où nous pourrions deviner mieux la voix singulière du poète, nous égarent dans un labyrinthe de miroirs plus ou moins brisés, plus ou moins coupants. De quoi se cache-t-on donc avec tant d’ostentation provocatrice ?

Nicole Houde & Élisabeth Vonarburg,
lectrices alternantes

© «Amant alterna Camenae», Marc Vaillancourt, Tryptique, Montréal, 2000

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Dernière révision : 6 février 2001

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