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« Entrez donc dans ce royaume où la peur fait
parfois pâlir les étoiles. Chevauchez ces fantasmagories voluptueuses
et froides qu’enfantent, au crépuscule, les houles du Grand Lac » (préambule du recueil)
Dans une entrevue accordée au Nouvel Observateur, l’écrivain américain
Philip Roth affirmait que “la passion pour le lieu qui vous a fait est qu’il faut
comprendre, explorer le plus méticuleusement possible, est la source de toute
littérature en Amérique... Faulkner, c’est le Mississipi, Bellow, Chicago,
Updike la Pennsylvanie, Malamud, Brooklyn, Styron, la Virginie.”
On pourrait appliquer son raisonnement aux lettres québécoises : Québec,
c’est Anne Hébert et Jacques Poulin; Michel Tremblay cerne le Plateau Mont-Royal
; Jacques Ferron s’est attaché à l’arrière-pays. Notre collègue
André Girard campe son œuvre à La Baie tandis que mon concitoyen Hugues
Morin tire du fantastique de Roberval. Et n’est-ce pas ce que réalise avec
succès le Félicinois Alain Gagnon dans son dernier ouvrage publié
chez Lanctôt et intitulé Le Ruban de la Louve ? Si bien qu’en dévorant
le manuscrit j’ai pensé aux contes de Gabriel Garcia Marquez qui déclarait
récemment que “(sa) vocation consiste à écrire des histoires”.
Alain Gagnon tient la comparaison : son dernier recueil démontre ses talents
de conteur.
Son éditeur préfère l’appellation “nouvelles” à “contes”,
ce qui agace l’auteur, mais ces textes s’inscrivent en tout cas dans la veine fantastique
de son excellent roman Le Gardien des glaces. Après trois ouvrages de poids,
Sud, Thomas K, Almazar dans la cité, qui nous faisaient
transiter peu ou prou entre le Québec et ailleurs, Gagnon se tourne vers sa
terre natale, entre les rivières à l’Ours et l’Ashuapmushuan qui alimentent
le Grand Lac Bleu, le Lac Saint-Jean. Récits mystérieux et pourtant
enracinés : je vois l’auteur, avec son frère Gilles, chasser ou pêcher
dans cet espace empli de mots cachés : les roches parlent, les nuages tissent
des paragraphes, les sentiers portent des histoires et les habitants y lont laissé
bien des traces de leur passage.
Attention, ce n’est pas du régionalisme ! Le conteur sait atteindre l’universel
soit par sa façon de traiter l’amour, la violence des passions, la quête
d’identité, soit par les trames de fond de ses récits : humaine politique,
guerre et nazisme, industries du bois... Et le tout dans un style limpide, fluide,
épuré – dernière raison pour laquelle Alain Gagnon m’emporte
: c’est un homme qui habite les mots. “On voit que vous vivez dans la littérature”
disait un personnage de Roger Grenier dans Quelqu’un de ce temps-là. Finement,
avec pertinence, Gagnon fait appel à ses compagnons : Carco, London, Dumas,
Vigneault, Assiniwi, Steinbeck, Nietzche, Malraux, Mac Orlan... Et puis :
« L’obscurité
me force à la recréation. Yeux rivés à la fenêtre,
je ne peux pas me détacher de ce paysage qui n’existe plus que pour la mémoire
et par l’imaginaire ».
Vous ne vous en
détacherez pas...
par Jacques Girard
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Chemin de la
traverse
André Girard
Parution en octobre 2000
chez VLB
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À l’écart
d’une autoroute dans les Laurentides-Appalaches, une station-essence dans la nuit,
point nodal de plusieurs itinéraires venant de loin dans l’espace et le temps
: Andréa de l’ancienne Tchécoslovaquie, qui arrive d’un séjour
à La Baie (on l’a rencontrée dans Zone portuaire), et, (on l’a rencontré
dans Deux Semaines en septembre), Réjean, sculpteur de menhirs à La
Baie qui arrive d’Europe où, parti à la recherche des Celtes, il a
trouvé son alter ego spirituel, un sculpteur espagnol de menhirs. À
la croisée de ces routes, de l’Europe et du Nouveau monde, d’une femme et
d’un homme, il y a une unique nuit, une longue conversation, un lit partagé
enfin. Au matin, un camion s’en va, on le regarde partir, l’homme dort toujours,
le futur est en suspens.
Mince argument, mais cette simplicité même permet d’aller à l’essentiel
pour ces deux personnages lourds de leur passé – et de la coïncidence
de La Baie dans leur histoire. Presque rien pour venir les distraire l’un de l’autre,
de ce qu’ils ont à se dire, l’un à l’autre et chacun à soi :
ces deux vagabonds aiment partir, juste trop pour ne pas se soupçonner d’avoir
peur (c’est la femme qui dira le mot, posera la question à l’homme). La narration
elle-même épouse ce double mouvement, alternant et mêlant les
pronoms, je, tu, elle, il, dans un rythme cardiaque (paragraphes brefs, style elliptique,
registre parlé, échappées poétiques), mettant ainsi en
relief quand il surgit le nous difficile, craint autant que désiré
et qui demeure problématique puisque la finale infiniment ouverte laisse loisir
de tout imaginer.
La minceur de l’histoire est donc en réalité une transparence qui porte
à chercher, et à trouver, la profondeur non seulement de ces deux êtres
mais de la culture d’où, quoi qu’ils en aient, ils sont issus. Vieille Europe
coupable et fatiguée pour Andréa, plutôt sage et à réintégrer
pour Réjean, Nouveau Monde exotique pour l’une, à fuir pour l’autre,
du moins pour un temps. Le vaste monde, en tout cas, comme toujours chez Girard,
est bien présent, ses horreurs, ses merveilles. Comment être à
ce monde, et comment y être au nous, (celui du couple y devenant symbolique
du nous planétaire) c’est toujours aussi la question.
Profondeur mythique aussi dans ce récit aux apparences pourtant si quotidiennes.
Une croisée de route – Janus n’est pas loin, présent, passé,
la vie, la mort. Un chien – à la fois talisman protecteur, totem animal, puissance
un peu folle de la nature. Offre de nourriture – magique, vous contraindra-t-elle
à rester au pays des fées, ou aux enfers ? Et ces menhirs, moins symboles
phalliques ici que puissances telluriques, intercesseurs verticaux entre terre et
ciel – mais aussi, se répondant du Nouveau à l’Ancien Monde, affirmation
de gemellité et d’unité : ressuscités du fond des âges
immémoriaux par l’activité moderne de Réjean et de son alter
ego. Et en toute fin, le départ de ce massif camion conduit par une femme,
vieille routière fatiguée mais maîtresse pourtant de ce symbole,
alors, d’une “virilité” conquise, voire réconciliée avec sa
féminité, et vice versa.
Cent dix-sept pages.
De durables résonances...
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