Logo Lezard
Lézard # 12, Vol. 3 - Automne 2000

l'APES

APES

 

Page 25 de 30


Lettres à ZIMUTS
Au printemps dernier, décidant de mettre fin à mon (absence d’)entente avec La Presse , j’ai envoyé une version écourtée de la lettre suivante à de nombreux qui-de-droit dans le Landernau québécois. Inutile de dire qu’aucun grand journal ne s’en est fait l’écho. Vous pourrez juger, en lisant par ailleurs le dossier que je consacre aux aspects modernes du business d’écrivain à quel point on peut évoluer rapidement dans sa vision des choses...

Chicoutimi, le 14 mai 2000,
C'est bien sûr dans le domaine des droits électroniques qu'est en train de se jouer aujourd'hui la fortune (au sens propre) des médias de tout poil et la fortune au sens plutôt figuré, le sort, des écrivains en tous genres. Les producteurs de contenus ne pèsent pas lourds en face des conglomérats, mais plusieurs recours collectifs sont entendus en cour, ou l'ont déjà été — par exemple la toute récente décision statuant sur “Tasini contre le New York Times”, et selon laquelle le NYT enfreignait dans les grandes largeurs les droits d'auteur de ses collaborateurs. Décision appuyée par une cour fédérale en appel. On a refusé un troisième appel au NYT, qu devra payer.
Pour mémoire, dans le premier trimestre 2000, Times Co. a récolté 43 millions de dollars US au chapitre "droits de reproductions" et a vu ces revenus augmenter de 11,5%. Multipliez la somme par quatre : quand je dis la fortune, je veux dire la fortune. L'Internet, rappelez-vous, est encore dans son enfance balbutiante. Imaginez-le dans cinq ans, dans dix ans. Imaginez tout ce beau monde de la presse dans cinq ans, dans dix ans. Maintenant, imaginez-vous. This is the product of your mind on the Internet. Any questions ?
On m'avait offert en septembre dernier une chronique mensuelle de science-fiction dans La Presse. Aux conditions habituelles : “vous nous cédez tous vos droits, en particulier électroniques, et nous consentirons (sic) à vous publier à 2$ la ligne.” Avec la clause de pseudo Bon Prince, consentie ultérieurement, où l'on laissait libre disposition de ses textes à l'auteure, pour publication à son gré —la fiction habituelle voulant qu'un auteur ait le même poids qu'un grand conglomérat de presse quand il s'agit de vendre ses textes électroniquement.
Après des semblants de négociations avec La Presse, qui consistaient plutôt en une sorte de limbo de silence où circulaient quelques malentendus — et pendant lesquels j'étais publiée et payée, et mes textes non disponibles sous forme électronique ainsi que je l'avais demandé sans que rien fût signé — on a décidé de faire cesser le scandale et on m'a remis le couteau sur la gorge. L'argument définitif étant “c'est pas gérable” : “c'est pas gérable” de ne pas mettre les textes d'un auteur sur les supports électroniques, CD-ROM, Archives, site Web ; “c'est pas gérable” de consentir 50 cents de plus par ligne à l'auteure en échange, OK, de tous les droits électroniques sur ses textes (un ballon-test de bonne foi ; je savais qu'il ne serait pas accepté : il n’est pas question de créer des précédents...)
“C'est pas gérable” de payer aux “contributeurs en contenu” d'un journal, d'un magazine, de Radio-Canada, alouette, leur part de droits électroniques. Pas gérable : “Trop coûteux par rapport aux argents générés”. Les droits de reproduction génèrent de plus en plus d'argent et cet argument ne tient plus ? Ah ben coudon, pas gérable quand même : “c'est trop compliqué”. Les propriétaires et patrons se sont barricadés sur ces positions et ils la tiendront par la force des bayonnettes — des bâillonnettes ? — jusqu'à ce qu'elles soient devenues technologiquement tellement ridicules que même les tribunaux ne pourront pas ne pas statuer contre (je ne parle pas de morale, remarquez). Aujourd'hui, à l'ère de l'informatique galopante, “c'est pas gérable” de savoir qui a écrit quoi, où et quand, et quel article a été sollicité par un payeur de droits sur un site web, dans une archive, dans une banque de données ! Messieurs, je vous en prie! Si on peut faire payer l'acheteur pour la consultation et/ou reproduction de tel ou tel article, on peut prélever sur son paiment la part revenant de plein droit d'auteur à l'auteur de cet article.

Le bain des écrivains

Je “choisis” donc, par principe, de retirer ma petite bille de La Presse. Il se trouve que je peux me le permettre, en particulier cette année, ne vivant pas majoritairement de mes piges de toute façon, et jouissant ainsi en effet jusqu'à un certain point de ce “choix” dont on aime à nous rebattre les oreilles du côté des patrons. Comme si la fourmi avait un véritable choix face au Raptor (eh bien, j'avais réussi à passer entre les griffes des pattes raptoresques jusque-là... Où l'on voit les limites des métaphores !)

J'abandonne cette colonne mensuelle avec une colère navrée. D'une part, et c'est le versant franche colère, je pense au monde commercial genre Far-West ou Ruée-vers-l'Or-avant-les-Shériffs où nous vivons présentement, et où le droit d'auteur le plus strict peut être bafoué en toute impunité (entre bien d'autres droits) tandis que le système légal se traîne les pieds pour faire observer ses propres lois et que les divers gouvernements se pètent les bretelles sur leur “statut de l'artiste” ou sur leur “politique de la culture” — ou encore, tout récemment, Monsieur David Cliche, dans La Presse, justement, sur la politique Internet de son gouvernement.

La suite

Bande du bas de page

Vers le haut


Page précédente Sommaire

Page 25 de 30

Page suivante



Dernière révision : 26 septembre 2000

Webmestre
Icone pour courrier à Raymond-Marie Lavoie

Raymond-Marie Lavoie