J’avais prévu consacrer mon été
à l’écriture. Uniquement. Un bonheur, un luxe de trois mois : juin,
juillet, août. Pas de visite, pas de voyage, un temps de retrouvailles de soi.
Mais, le temps de mettre de l’ordre dans la maison et dans ma vie après une
année littéraire assez mouvementée, voilà que l’été
est déjà terminé. J’ai au moins la satisfaction d’avoir un peu
lu et j’aimerais partager avec vous certains de ces bonheurs de lecture.
D’abord, deux lectures marquantes : de Etty Hillesum, Une vie bouleversée
suivi de Lettres de Westerbork (Seuil, coll. Points, 1995) et de Sylvie Germain,
Etty Hillesum, (Pygmalion / Gérard Watelet, 1999). Etty Hillesum a disparu
ainsi que toute sa famille lors de la Solution Finale, à Auschwitz en 1943,
à l’âge de 29 ans. Nous n’aurions sans doute jamais entendu parler d’elle
si ce n’était de la rédaction de son journal (1941-1943) et de la corres-pondance
qu’elle envoya à ses amis au moment où elle séjournait au camp
de Wes-terbork. Ce n’est qu’en 1981, avec 40 ans de décalage, qu’elle entrait
finalement dans l’Histoire : son Journal venait d’être publié pour la
première fois aux Pays-Bas et le succès était fulgurant. Elle
rêvait de devenir écrivain : “Nous avons le droit de souffrir, mais
non de succomber à la souffrance. Et si nous survivons à cette époque
indemnes de corps et d’âme, d’âme surtout, sans amertume, sans haine,
nous aurons aussi notre mot à dire après la guerre. Je suis peut-être
une femme ambitieuse : j’aimerais bien avoir un tout petit mot à dire”. Elle
a eu des maux à dire. Son Journal et ses Lettres constituent un témoignage
bouleversant sur l’étau qui se resserre sur les Juifs de Hollande, ainsi que
sur la vie angoissante d’un camp de transit. Westerbork était une antichambre
de l’Holocauste et Etty Hillesum s’y était portée volontaire pour aider
les Juifs prisonniers à cet endroit. Elle a d’ailleurs été toujours
plus préoccupée du sort des autres que du sien. Elle avait cette faculté
d’accepter la vie, même dans les pires moments : “Par essence, la vie est bonne,
et si elle prend parfois de si mauvais chemins, ce n’est pas la faute de Dieu, mais
la nôtre”.
Dans la biographie qu’elle lui consacre, et avec la profondeur qu’on lui connaît,
Sylvie Germain fait admirablement ressortir la personnalité rayonnante de
Etty Hillesum, sa curiosité intellectuelle, son formidable appétit
de vivre ainsi que sa rapide et étonnante métamorphose. Bien que les
écrits de Etty Hillesum ne soient pas de l’ordre du chef-d’œuvre littéraire,
il conviendrait cependant de les considérer comme des chefs-d’œuvre d’humanité.
Tout en n’oubliant pas que l’absence de haine n’implique pas nécessairement
l’absence d’une élémentaire indignation morale.
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Deux livres où lucidité et sérénité
vont de pair. Ce qui fait du bien. "Les lacs ne parlent pas, ils réfléchissent.
Les êtres humains ne réfléchissent pas, ils parlent." Ainsi
débute, dans Les Carnets du lac, le premier carnet de ce Lac Saint-Sébastien
dont Hélène Pedneault fait la connaissance en 1989. Coup de foudre.
Alors qu’elle s’apprêtait à louer un chalet pour l’hiver, elle convainc
les propriétaires de le lui vendre et c’est en pleine tempête de neige
qu’elle déménage de Montréal pour s’établir au bord du
lac. Et là, passée de l’hystérie au silence, elle découvre
que le présent est un cadeau. Jusqu’en 1993, le lac et elle s’apprivoisent
doucement avant l’aventure de la traduction. “De mon côté, dit-elle,
il m’a fallu dé/penser, ce qui ne m’a rien coûté d’autre qu’une
entière disposition de l’étonnement”.
Que voilà un livre intelligent ! Je me souviens d’ailleurs de m’être
déjà fait le même commentaire après avoir lu Pour en finir
avec l’excellence. Cette fois-ci, l’auteure relève le défi de traduire
les réflexions d’un lac. Oui, ça réfléchit un lac. Les
réflexions du Lac Saint-Sébastien la décrivent dans son être
intime, elle, l’écrivaine vivant sur son rivage, mais elles portent surtout
sur le genre humain dont le lac essaie de comprendre la nature si complexe. Les humains
y sont vus en surface d’eau ou en profondeur de lac, si l’on peut dire ; alors que
dans La douane de mer de Jean d’Ormesson (Galli-mard, 1993), l’humanité était
observée du haut des airs. “Je vis dans la nécessité de la beauté,
dit le lac. Je fais ce que j’ai à faire. Je suis. (…) Je ne décide
rien. Je me mets en accord. Je déborde de compassion pour ces petits êtres
qui connais-sent si peu la musique.” Un livre plein de subtilité, d’humour,
de poésie. Jeux de mots bien sentis, phrases insérées ici et
là, en italiques, pour témoigner des lectures qu’a faites Hélène
Pedneault durant ce long travail de traduction...
J’aurais bien aimé vous parler aussi des autres auteurs que j’ai lu avec plaisir
cet été : Jeanne-Mance Delisle, Raoûl Duguay, Annie Ernaux, Niall
Williams, Marie Rouanet, Alessandro Baricco, Christian Bobin... mais c’est la première
fois que je soumets un article au Lézard et je ne voudrais pas que, pour abus
d’espace, mon nom soit rayé à jamais de la liste des collaborateurs
potentiels.
[Ça ne risque pas d’arriver ! NDLR]
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