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Lézard # 11, Vol. 4 - Printemps 2000

l'APES

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La vraie vie d'écrivain

Livres

Allocution prononcée lors du dernier Salon du Livre de Montréal, en novembre 1999


Memento Mori.
Souviens-toi que tu es mortel”.
Les anciens aimaient ajouter un squelette à leurs représentations de festins, histoire de souligner les contrastes édifiants. Quand on vous tire de votre campagne pour vous inviter, d'honneur, à un salon comme celui de Montréal et qu'on vous demande une petite allocution de cinq minutes, vous vous sentez coincée, à l'approche de l'échéance, entre deux registres : le pablum -— une bouillie pour les bébés, insipide mais non compromettante — et le memento mori.
J'ai choisi ce dernier, j'espère qu'on ne m'en tiendra pas rigueur.
C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais une conscience aussi aiguë que dans les salons du livre, — et surtout un aussi gros et aussi beau salon que celui de Montréal — de la divergence radicale, et pour tout dire tuante, entre les mythes de la littérature tels que contribuent à les perpétuer, entre autres, les salons du livre, et les réalités de la vie d'écrivain.
Après cinq ou six mille ans d'alphabets divers, nous voici une fois de plus à la veille de célébrer la grande masse du marché du livre, la grande messe du spectacle du livre. Pendant six jours, nous allons nous persua-der les uns les autres qu'il y a des lecteurs, des éditeurs, des librai-res, des critiques, et même des écrivains, et que tout cela est de la plus haute importance --et, relativement, nous n'aurons pas tort. On va parler de littérature ! Tous les jours !! Dans les journaux à la radio, à la télé !!! Le champagne va pétiller. Après quoi on rangera ballons et confettis, on prendra deux alka selzer et chacun retournera à sa p'tite vie. Les marchands à leurs marchés, les journalistes à leurs spectacles, les lecteurs à quelques livres, on l'espère, mais surtout à leur vie hors lecture, et les écrivains... aux réalités de leur vie d'écrivain, loin des projecteurs — ceux du moins qui auront eu la chance de venir voleter autour.
Et ce sont quoi, les réalités de la vie d'écrivain, pour la plupart d'entre nous ?
C'est exercer une activité dont on ne sait toujours pas très bien si c'est un métier, une profession, un artisanat, un art — un passe-temps, et alors quelle... inélégance, n'est-ce pas, que de voir être correctement rémunéré pour un passe-temps ! La réalité sociale et économique de la vie d'écrivain, c'est d'un côté une loi sur le Statut de l'Artiste dont on nous a dit, et je cite, que c'était pour l'instant une loi de papier, et de l'autre une loi sur le Droit d'auteur, assez bien conçue mais que les auteurs ne connaissent pas, ou mal, et que ceux qu'il faut bien appeler nos «employ-eurs» traitent souvent avec la plus grande désinvolture. La réalité de la vie d'écrivain, pour beaucoup d'entre nous, après une vie précaire de «travailleurs autonomes» ou de «pigistes», c'est la perspective d'une vieillesse sans retraite et, pour ceux qui en auront encore le souffle, la mort au poste, devant son clavier ou stylo au poing.
Après quoi Notre Oeuvre, en proie à des technologies “passées, présentes et à venir” (comme le disent certains contrats de diffuseurs...) que nous ne contrôlons pas, iront éventuellement à une hypothétique postérité que nombre d'entre nous considèrent au reste comme une vue de l'esprit.
Le contraste, comme je le disais, est tuant, et cette fameuse dernière syllabe d'écri-vain en français de France, et d'écri-vaine en franco-québécois, franco-suisse et franco-belge, résonne avec une ironie accrue.
Mais vaine, l'écriture l'a toujours été, n'est-ce pas ? Comme toutes les formes d'art, en fait. Absurde, gratuite. Un luxe — disent-ils : nous sommes, paraît-il, les artistocrates.
Absurde, gratuite, vaine, mais donc bien nécessaire, car enfin on ne vit pas que de pain, l'écriture aura sans doute l'occasion de l'être encore dans les temps qui s'en viennent et où le pendule de la communication semble revenir de façon si massive à l'image, à l'oral. Vaine, gratuite, absurde, mais obstinée.
Il n'y a pourtant pas que des raisons de se couvrir la tête de cendres en s'arrachant les che-veux. Le rôle du squelette au festin, c'est aussi de faire apprécier le festin. Et il y a du monde, à ce festin : et d’abord les lecteurs — ah, les lecteurs ! On en rencontre parfois, même dans des salons du livre, et c'est alors une des belles, des grandes, des signifiantes et joyeuses réalités de la vie d'écrivain.
Et puis, il n'y a jamais eu autant de possibilités différentes de communication et d'expression qu'aujourd'hui. Les formes nouvelles ne remplacent pas les formes anciennes, on le sait bien, elles les déplacent, elles leur donnent une autre perspective, un autre contexte, et en changent ainsi potentiellement le sens. C'est excitant, non, pour des écrivains ? De nouveaux mondes à découvrir...
En fait, peut-être que nous manquons tout simplement de recul, nous autres humains. Dans les salons du livre et hors des salons du livre. Auteure entre autres de science-fiction, j'ai quant à moi toujours tendance à adopter en définitive le point de vue de Sirius. Et de dire : voilà, après cinq ou six milles ans d'alphabets divers, nous en sommes là de l'écriture ; les triomphes, les excès, les reculs — les défaites. Mais aussi les métamorphoses, incessantes, et qui n'ont vraiment aucune raison de cesser. Et, c'est ma devise, tant qu'il y a de la métamorphose, il y a de l'espoir.
Les cinq ou six milles années à venir devraient donc être... intéressantes, même si c'est parfois au sens chinois du terme. Elles commencent dans quelques semaines, C'est un rendez-vous, Je vous y attends. À bientôt.

Élisabeth Vonarburg

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Dernière révision : 5 mai 2000

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