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La Bohème trash
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| La cinéaste Manon Barbeau
(“Les enfants du Refus global”) poursuit son travail documentaire en dressant une
série de portraits touchants de jeunes marginaux de Québec. |
| Repoussant les clichés, glissant sous le
masque, Barbeau arrive à décrire avec tendresse la rage contenue, sous
un emballage peu engageant, de ces squeegees au coeur tendre. Cette rage, d'entrée
de film, ils la crient en invectivant le système qui devait leur venir en
aide et qui les a finalement enfoncés plus profondément dans la misère
vraie. Issus de milieux difficiles (mère alcoolique, père au mieux
insta-ble, la plupart du temps absent), ils ont été placés en
institution, en famille d'accueil, en foyer, parfois en taule, où ils ont
souffert de carence affective et appris encore plus de mauvais coups que s'ils avaient
été laissés seuls. Attention : ils ne cherchent pas d'excuses
pour justifier leur dégaine (vêtements déchirés, cuir,
chaînes, tatouages, tignasse colorée, etc.) ni leur comportement. Ils
racontent tout simplement, avec des mots qui reflètent leurs antécédents
sociaux, fami-liaux, scolaires, de même que cette colère qu'ils vomissent
en jurant. Ils expliquent leurs préoccupations, leurs passions, leur combat
quotidien pour survivre dans cet état policier qui s'achar-ne à les
gommer du paysage, du luxueux Carré d'Youville réser-vé aux
touristes bien nantis qui auraient mal de leur filer trente sous, même après
que leur pare-brise ait été dûment nettoyé. Certains prient,
chez eux comme à l'église, allumant des lampions, rêvant du paradis,
des ailes d'ange tatouées dans le dos, une tête de mort au dos de la
veste. |
| Tous tremblent devant la mort omniprésente,
devant la douzaine d'amis disparus par overdose ou pire, par suicide. De quoi rêvent-ils
? De liberté, d'intégrité, de justice. Rarement d'argent. Surtout
pas d'entrer dans le système. |
| Barbeau s'efface complètement derrière
son sujet. Elle plante sa caméra, travaille généralement ses
portraits en plan fixe très serrés. On entend parfois sa voix hors
champ, non amplifiée, posant une question, poussant plus loin la réflexion,
essayant de toucher le coeur sous l'armure. Plusieurs scènes d'extérieur
viennent ponctuer les entre-vues, où l'on suit la bande dans son circuit urbain,
sous les ponts, dans les squats où certains logent et dans la ville, le plus
souvent sous l'oeil des agents de la paix. Barbeau rend visite à l'un d'eux
qu'on a foutu en prison (pour infractions non payées!). Derrière les
barreaux, Carl explique qu'il aurait préfé-ré recevoir sa sentence
du dieu égyptien Toth, qui juge d'après le poids du coeur, que par
les hommes, qui jugent aux actes, selon des critères dérisoires. |
| Une des entrevues les plus troublantes montre Sébastien
s'adressant à son père absent pendant qu'il travaille sur une sculpture
d'argile. Barbeau nous rend témoins de ce règlement de compte et nous
montre la démarche et la profondeur de réflexion du jeune homme. Le
tournage ayant duré plusieurs mois, Barbeau pourra faire un suivi des personnages.
On re-trouvera le même Sébastien qui vient tout juste d’obtenir un emploi
et qui s'interroge sur le sens de ce qui lui arrive. L'entre-vue est filmée
en surexposition, si bien que les contours du visage se perdent, comme la silhouette
noire qui s'éloigne dans le flou de la lumière. |
| En contrepoint, Barbeau entrecoupe son document
d'images d'archives en noir et blanc, montrant les émeutes qui ont secoué
la ville de Québec et mené à l'éviction de tous ceux
qui font tache dans le décor et qui, parce qu'on lit la violence au lieu de
la détresse dans leurs effrayants habits, ont été injustement
désignés comme les dé-clencheurs de cette révolte. |
| En décrivant cette faune étrange,
à prime abord repoussante, Barbeau fait oeuvre sociale digne de la tradition
du documentaire québécois. Et en brossant le portrait de cette bohème
trash, elle nous parle d'un temps que les plus de vingt ans ne peuvent pas connaître. |
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par
Richard Boivin
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«L'Armée
de l'ombre»
Réalisation : Manon Barbeau
Production : Éric Michel, ONF |
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Ce texte
a été précédement publié dans le journal Lubie février 2000, # 65)
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© Photos de Michella
Veaux
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