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Lézard # 11, Vol. 4 - Printemps 2000

l'APES

APES

 

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«L’ARMÉE DE l’OMBRE»
de
Manon Barbeau

TV


Punk 2

La Bohème trash

La cinéaste Manon Barbeau (“Les enfants du Refus global”) poursuit son travail documentaire en dressant une série de portraits touchants de jeunes marginaux de Québec.
Repoussant les clichés, glissant sous le masque, Barbeau arrive à décrire avec tendresse la rage contenue, sous un emballage peu engageant, de ces squeegees au coeur tendre. Cette rage, d'entrée de film, ils la crient en invectivant le système qui devait leur venir en aide et qui les a finalement enfoncés plus profondément dans la misère vraie. Issus de milieux difficiles (mère alcoolique, père au mieux insta-ble, la plupart du temps absent), ils ont été placés en institution, en famille d'accueil, en foyer, parfois en taule, où ils ont souffert de carence affective et appris encore plus de mauvais coups que s'ils avaient été laissés seuls. Attention : ils ne cherchent pas d'excuses pour justifier leur dégaine (vêtements déchirés, cuir, chaînes, tatouages, tignasse colorée, etc.) ni leur comportement. Ils racontent tout simplement, avec des mots qui reflètent leurs antécédents sociaux, fami-liaux, scolaires, de même que cette colère qu'ils vomissent en jurant. Ils expliquent leurs préoccupations, leurs passions, leur combat quotidien pour survivre dans cet état policier qui s'achar-ne à les gommer du paysage, du luxueux Carré d'Youville réser-vé aux touristes bien nantis qui auraient mal de leur filer trente sous, même après que leur pare-brise ait été dûment nettoyé. Certains prient, chez eux comme à l'église, allumant des lampions, rêvant du paradis, des ailes d'ange tatouées dans le dos, une tête de mort au dos de la veste.
Tous tremblent devant la mort omniprésente, devant la douzaine d'amis disparus par overdose ou pire, par suicide. De quoi rêvent-ils ? De liberté, d'intégrité, de justice. Rarement d'argent. Surtout pas d'entrer dans le système.
Barbeau s'efface complètement derrière son sujet. Elle plante sa caméra, travaille généralement ses portraits en plan fixe très serrés. On entend parfois sa voix hors champ, non amplifiée, posant une question, poussant plus loin la réflexion, essayant de toucher le coeur sous l'armure. Plusieurs scènes d'extérieur viennent ponctuer les entre-vues, où l'on suit la bande dans son circuit urbain, sous les ponts, dans les squats où certains logent et dans la ville, le plus souvent sous l'oeil des agents de la paix. Barbeau rend visite à l'un d'eux qu'on a foutu en prison (pour infractions non payées!). Derrière les barreaux, Carl explique qu'il aurait préfé-ré recevoir sa sentence du dieu égyptien Toth, qui juge d'après le poids du coeur, que par les hommes, qui jugent aux actes, selon des critères dérisoires.
Une des entrevues les plus troublantes montre Sébastien s'adressant à son père absent pendant qu'il travaille sur une sculpture d'argile. Barbeau nous rend témoins de ce règlement de compte et nous montre la démarche et la profondeur de réflexion du jeune homme. Le tournage ayant duré plusieurs mois, Barbeau pourra faire un suivi des personnages. On re-trouvera le même Sébastien qui vient tout juste d’obtenir un emploi et qui s'interroge sur le sens de ce qui lui arrive. L'entre-vue est filmée en surexposition, si bien que les contours du visage se perdent, comme la silhouette noire qui s'éloigne dans le flou de la lumière.
En contrepoint, Barbeau entrecoupe son document d'images d'archives en noir et blanc, montrant les émeutes qui ont secoué la ville de Québec et mené à l'éviction de tous ceux qui font tache dans le décor et qui, parce qu'on lit la violence au lieu de la détresse dans leurs effrayants habits, ont été injustement désignés comme les dé-clencheurs de cette révolte.
En décrivant cette faune étrange, à prime abord repoussante, Barbeau fait oeuvre sociale digne de la tradition du documentaire québécois. Et en brossant le portrait de cette bohème trash, elle nous parle d'un temps que les plus de vingt ans ne peuvent pas connaître.

par Richard Boivin

Punk

«L'Armée de l'ombre»
Réalisation : Manon Barbeau
Production : Éric Michel, ONF

Ce texte a été précédement publié dans le journal Lubie février 2000, # 65)

© Photos de Michella Veaux

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Dernière révision : 5 mai 2000

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