| Le 22 janvier, par la télévision
et la radio, nous apprenions qu'Anne Hébert venait de mourir. Les écrivains,
mainte-nant, meurent à la radio et à la télévision. Peu
après, dans les journaux, il y a eu de grandes photographies d'Anne Hébert.
Elle avait vingt ans, trente ans, cinquante ans et peut-être moins. Je suis
resté muet et un peu ému. Je perdais quelqu'un de la famille, une tante
que je ne voyais jamais mais que j'aimais. Je n'étais pourtant qu'un lecteur
d'Anne Hébert, un lecteur qui n'a pas raté une parution... |
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| C'était en 1966. |
| Je débarquais à Montréal pour
explorer tous les livres. Avant, dans mon pays du bout de la terre, j'étais
lecteur de poésie. Je me gavais de poèmes comme on bouffe des biscuits
au chocolat. Paul-Marie Lapointe, Roland Gi-guère, Alain Grandbois, Nelli-gan
ou Aragon. Tout ce que je pouvais trouver dans la biblio-thèque de l'école.
Un peu plus tard, ce serait Ponge, Guillevic, Saint-John Perse. Rimbaud et Baudelaire
aussi. |
| J'étais un étranger à Montréal,
exilé dans ses désirs d'écriture. |
| J'écrivais des poèmes et des amorces
de roman. Une page, deux quand j'étais inspiré, et tout bloquait. Je
découvrais Poe, Cendras et Sartre. Camus m'était encore inconnu. Et
je lisais Anne Hébert. Comment oublier cette rencontre avec Le Torrent publié
aux éditions HMH ? Je possède encore l'exemplaire. Il est plein de
notes, de réflexions et de mots soulignés. Une lecture de sauvage.
J'avais fui le bout de la terre et Anne Hébert me le redonnait en plus grand,
en plus démesuré. La colère et la vio-lence qui remontaient
à chaque phrase comme l'eau qui suinte de la mousse quand on y met tout son
poids. |
| Paul Chamberland était maître de lecture
à l'université. Nous scrutions le texte avec des manies d'archéologue.
Virgule après virgule, mot après mot. Comme des chirurgiens, comme
des chasseurs de truffes. Ce texte était un organisme vivant. Tout se liait,
s'amalgamait. Un seul souffle. Les sons portaient vers des couleurs, un regard devenait
un effleu-rement. C'était l'haleine lourde de l'orage, le vent lesté
de souffre sur le revers de la main. |
| J'étais sidéré, ému
et découragé. |
| J'étais condamné à mes débuts
de roman après pareille lecture. Il y a des aventures désespérantes.
Je marchais dans la ville, suivant mes regards, revenais vers un appartement que
j'avais du mal à reconnaître à chaque fois. J'y rentrais pour
lire et relire les poèmes d'Anne Hébert, ceux publiés aux Éditions
du Seuil en 1960 : |
«Je suis une fille maigre
Et j'ai de beaux os. |
J'ai pour eux des soins attentifs
Et d'étranges pitiés
Je les polis sans cesse
Comme de vieux métaux» |
| Il fallait une audace peu commune pour oser ces
mots. Cette poésie toute de simplicité, toute de douceur m'était
comme une gifle. Je lui répondais par des cris qui deviendraient L'Oc-tobre
des Indiens, mon unique recueil de poésie. Je parlais de lui envoyer mes vers
dans mes moments d'audace mais jamais je n'ai osé. |
«Je suis la torture hiver
l'aveugle roche sourde sous sa carapace
je suis et le souffle de glace et la larme sèche sur le ventre mangé
vif des grands animaux de sable» |
| Je devais délaisser un peu la poésie
d'Anne Hébert, me passionnant pour Tristan Tzara, Robert Desnos et Francis
Ponge. Mais à chaque fois qu'Anne Hébert publiait, je me précipitais.
C'était un amour de jeunesse, celui qu'on n'oublie pas. |
| Je faisais partie de sa famille de lecteurs, cette
famille qu'elle fuyait et qu'elle refusait de ren-contrer. Elle mettait ses livres
devant et nous devions nous en contenter. Juste ses livres. Ses romans, ses poèmes.
Les lecteurs n'avaient pas besoin de ses discours dans les médias. |
| Beaucoup d'écrivains devraient retenir la
leçon. |
| Bien sûr, elle fréquentait un peu
la télévision, la radio aussi parce qu'elle n'avait pas la sauvagerie
de Gabrielle Roy. Cette Gabrielle Roy qui devenait malade juste à l'idée
de paraître en public. Anne Hébert disait oui parfois pour mieux se
reti-rer. Ce n'était pas de la timidité, ni de la discrétion.
C'était qu'elle croyait aux livres comme en Dieu, à la littérature
comme on croit au jour, au soleil et à la nuit calmante. |
Ses livres étaient tout.
Quelques-uns de ses romans donnèrent des films envoûtants. Surtout Kamouraska
; Les Fous de Bassan furent une tentative que les comédiens ne surent pas
porter, que le réalisateur ne put maîtriser. Il faut tout risquer quand
on plonge dans Anne Hébert. Le comédien doit accepter la métamorphose. |
| La radio, la télévision, les journaux
ont beaucoup parlé de la fidélité d'Anne Hébert. Elle
fut toute sa vie une fiancée qui ne reprend jamais son serment et qui ne trahit
pas. Malgré sa vie à Paris. Je n'écris pas le mot exil. C'est
autre chose. Elle voulait “mieux voir”, selon l'expression de Gabriel Garcia Marquez. |
| Pendant des jours, le sourire d'Anne Hébert
est apparu dans les journaux avec la liste de ses livres... J'ai gardé deux
photos, l'une prise en 1967 et l'autre en 1984. La jeune femme et la femme de la
maturité sourient. Elles sourient. Elle souriait tout le temps. Les médias
ont répété qu'elle était morte pour convaincre les lecteurs
peut-être. Elle est décédée, elle nous a quittés,
elle a été emportée, elle est partie, elle n'est plus. |
| Elle est toujours là. |
| Je venais de lire son Habit de lumière.
Un roman d'une étonnante fraîcheur. Un autre livre de révolte
et de refus. Fidèle jusqu'à la fin. Fidèle à ses exigences,
à ce désir d'aller un tout petit peu plus loin à chaque fois.
Toujours cette qualité d'écriture et cette transparence. |
| Elle aura écrit jusqu'à la fin. Le
rêve de tout écrivain. Lâcher le mot avec le dernier souffle. |
| Je ne l'ai jamais croisée dans les salons.
Elle ne fréquentait pas ces lieux. Elle écrivait. Je ne l'ai jamais
rencontrée mais je l'ai suivie pendant toute une vie. Quand Anne Hébert
allait sur les trottoirs de Paris, elle devait souvent se retourner. Une foule de
lecteurs la suivait. Elle le savait. Je le sais. Nous étions fidèles.
Nous respections nos engagements. |
Elle écrivait et nous lisions.
«J'étais un
enfant dépossédé du monde»,
lançait Anne Hébert, dans son amorce du Torrent. Elle ne savait pas
alors qu'elle me le donnait ce monde. Oui, c'est beaucoup grâce à elle
si, à quelques reprises, j'ai réussi à écrire un peu
plus que le début d'un roman. |