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Dans le cadre de notre chronique de lectures buissonnières,
et pour répondre à la question “Que
lisez-vous donc d’autre que de la science-fiction?”...
J’ai reçu cette somme, publiée dans une collection française
au nom irrésistible mais fort sérieuse, d’un auteur non moins sérieux,
Bertrand Méheust : professeur de philosophie puis chercheur au CNRS, il
a publié dans les années 80 Science-fiction et soucoupes volantes,
au Mercure de France, un livre intelligent qui a fait date dans les annales du genre.
Il a poursuivi ses recherches aux marges de la science officielle, avec un regard
aigü de philosophe et de sociologue. Le présent ouvrage est le remaniement
de sa thèse de doctorat, une réflexion approfondie, détaillée,
très bien documentée et, je m’empresse de le souligner d’emblée,
aisément accessible, pleine d’entrain et se lisant comme un roman – quelque
part entre le roman d’aventures genre “Découverte d’un Continent Inconnu”
et le roman historico-policier. Cela ne veut nullement dire que les thèses
et hypothèses développées dans ces deux gros volumes soient
de la fantaisie – elles sont solidement fondées – mais que l’auteur a réussi
à en rendre la lecture passionnante. Il a bien servi son sujet, et celui-ci
le méritait : il s’agit de rien moins que de la grande bataille pour la description
de l’esprit humain qui a eu lieu à partir de la fin du 18e siècle –
à mon avis un des grands points tournants de l’histoire occidentale.
Avril 1784 : Armand-Marie Jacques de Chastenet, marquis de Puységur, colonel
d’artillerie et grand seigneur terrien libéral, s’occupe à soulager
ses gens en les magnétisant selon les principes de la doctrine mesmérienne,
grande mode de l’époque. Inopinément, il plonge un jeune paysan dans
un état de conscience inconnu. la personnalité du patient se modifie
; un autre moi surgit, qui semble surplomber sa conscience vigile ; le jeune homme
prévoit à l’avance le déroulement de sa maladie, en fixe les
étapes et semble capable de lire les pensées de son maître. Stupéfait,
Puységur constate, en multipliant les expériences sur d’autres patients,
que l’on peut assez régulièrement reproduire l’étrange état.
Par analogie avec le somnambulisme naturel, il le baptise somnambulisme magnétique,
ou artificiel. L’année suivante, il publie ses observations, dans un mémoire
qui fait l’effet d’une bombe. Les somnambules magnétiques se répandent
dans le royaume et une vaste polémique se lève.
Le défi du magnétisme décrit avec soin les phénomènes
revendiqués par les magnétiseurs et restitue leurs conceptions oubliées,
fascinantes par les possibilités qu’elles ouvrent. Il y a tout un folklore
du magnétisme aujourd’hui dans notre culture – soit ridicule, soit dangereux.
Oubliez-le. Méheust rétablit des faits, à travers les mémoires,
lettres, communications à l’Académie des Sciences, articles de journaux,
compte-rendus de séances... Et qu’on ne s’attende pas non plus à du
sensationnel nouvel-âgeux, il ne s’agit nullement de cela : Méheust
fait œuvre de sociologue-historien, il ne discute pas de la véracité
des phénomènes rapportés, mais du contexte dans lequels ils
ont été vécus et décrits, et de leurs conséquences
sur la culture de l’époque. On découvre avec stupeur, en traversant
cette patiente accumulation de données, l’importance énorme de la question,
d’abord au 18e siècle ; on découvre ensuite (avec peut-être
moins de stupeur, dépendant des lecteurs), la véritable guerre – ce
n’est pas une métaphore – que ce sont livrés les magnétiseurs
et l’Institution médicale, scientifique et philosophique de l’époque.
Tous les moyens sont bons pour les membres de l’Institution, et ils le disent dans
des lettres et mémoires incroyablement explicites : diffamation, fabrications,
faux, campagnes de propagande, abus d’influence... La férocité disproportionnée
de la réaction institutionnelle ne peut pas ne pas mettre la puce à
l’oreille : on a touché là un tabou. Mais lequel?
Il serait trop long de refaire ici le minutieux chemin de Méheust, résumons
donc. Deux grandes conceptions de l’esprit humain s’affrontent à partir de
la fin du 18e siècle : une conception mécaniste / déterministe
(en aval, on aura par exemple le philosophe Auguste Comte), et une conception spiritualiste,
(en aval, par exemple, Bergson); le débat autour de la religion vient brouiller
les cartes, bien entendu ; le 18e siècle est celui où les
esprits forts commencent à prendre leur distance vis-à-vis de l’Église
en tant qu’institution, bien sûr, mais aussi vis-à-vis de Dieu, du surnaturel
et assimilés (“superstitions”). Et les camps sont loin d’être clairement
délimités. Ainsi, Puységur, qui est amené, expérimentalement,
à postuler un esprit humain modulaire plus vaste, plus savant, plus sage,
connecté par des voies énigmatiques aux autres esprits et au reste
du monde, Puységur est un scientifique, un pragmatiste, un ami des Encyclopédistes.
Ceux qui vont l’attaquer, lui et ses collègues, sont souvent des traditionnalistes,
religieux ou politiques.
Un des phénomènes observés par les magnétiseurs, en commençant
par Puységur, est la “suggestion mentale” entre magnétiseur et magnétisé.
Sans parole, sans geste, sans aucune indication extérieure. Autrement dit
– changeons de terme et prenons celui que Méheust s’abstient le plus possible
d’utiliser, la télépathie. Sentez-vous votre propre réaction
à l’énoncé de ce terme ? Méheust en est parfaitement
conscient et souligne bien comme tout le monde, y compris les magnétiseurs,
en est embarrassé à l’époque (sous-entendu : et aujour-d’hui,
donc !) ; le notion d’individu commence à se former, et chacun ne serait pas
(sécuritairement) enfermé dans son propre crâne ? Ciel ! Il y
a quantité d’autres phénomènes en lice, mais toujours les essais
de trève ou de rapprochement échoueront sur celui-là, absolument
irrécupérable... Les adversaires des magnétiseurs établiront
des protocoles d’expérience d’une complication inouïe, avec l’aide de
scientifiques respectés – et rejetteront les résultats lorsque ceux-ci
contrediront leurs a priori sur ce point, quitte à falsifier les rapports
de séances. D’ailleurs, ces défenseurs de la Science Officielle au
18e et plus tard, mettront très vite fin aux vérifications
– alors que les résultats étaient assez surprenants pour justifier
de longues séries de tests ; et l’Histoire ne retiendra que leur verdict négatif,
non pertinent compte tenu de l’échantillon observé, sans retenir leur
méthodologie... douteuse. Ceux qui feront les longues séries d’expérience,
ce seront les magnétiseurs et leur divers disciples – mais ils n’auront jamais
l’autorité institutionnelle nécessaire pour appuyer leurs découvertes. |
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