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Lézard # 10, Vol. 3 - Spécial automne 1999

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Livres

Lecture très Buissonnière


Dans le cadre de notre chronique de lectures buissonnières, et pour répondre à la question “Que lisez-vous donc d’autre que de la science-fiction?”... J’ai reçu cette somme, publiée dans une collection française au nom irrésistible mais fort sérieuse, d’un auteur non moins sérieux, Bertrand Méheust : professeur de philosophie puis chercheur au CNRS, il a publié dans les années 80 Science-fiction et soucoupes volantes, au Mercure de France, un livre intelligent qui a fait date dans les annales du genre. Il a poursuivi ses recherches aux marges de la science officielle, avec un regard aigü de philosophe et de sociologue. Le présent ouvrage est le remaniement de sa thèse de doctorat, une réflexion approfondie, détaillée, très bien documentée et, je m’empresse de le souligner d’emblée, aisément accessible, pleine d’entrain et se lisant comme un roman – quelque part entre le roman d’aventures genre “Découverte d’un Continent Inconnu” et le roman historico-policier. Cela ne veut nullement dire que les thèses et hypothèses développées dans ces deux gros volumes soient de la fantaisie – elles sont solidement fondées – mais que l’auteur a réussi à en rendre la lecture passionnante. Il a bien servi son sujet, et celui-ci le méritait : il s’agit de rien moins que de la grande bataille pour la description de l’esprit humain qui a eu lieu à partir de la fin du 18e siècle – à mon avis un des grands points tournants de l’histoire occidentale.

Avril 1784 : Armand-Marie Jacques de Chastenet, marquis de Puységur, colonel d’artillerie et grand seigneur terrien libéral, s’occupe à soulager ses gens en les magnétisant selon les principes de la doctrine mesmérienne, grande mode de l’époque. Inopinément, il plonge un jeune paysan dans un état de conscience inconnu. la personnalité du patient se modifie ; un autre moi surgit, qui semble surplomber sa conscience vigile ; le jeune homme prévoit à l’avance le déroulement de sa maladie, en fixe les étapes et semble capable de lire les pensées de son maître. Stupéfait, Puységur constate, en multipliant les expériences sur d’autres patients, que l’on peut assez régulièrement reproduire l’étrange état. Par analogie avec le somnambulisme naturel, il le baptise somnambulisme magnétique, ou artificiel. L’année suivante, il publie ses observations, dans un mémoire qui fait l’effet d’une bombe. Les somnambules magnétiques se répandent dans le royaume et une vaste polémique se lève.

Le défi du magnétisme décrit avec soin les phénomènes revendiqués par les magnétiseurs et restitue leurs conceptions oubliées, fascinantes par les possibilités qu’elles ouvrent. Il y a tout un folklore du magnétisme aujourd’hui dans notre culture – soit ridicule, soit dangereux. Oubliez-le. Méheust rétablit des faits, à travers les mémoires, lettres, communications à l’Académie des Sciences, articles de journaux, compte-rendus de séances... Et qu’on ne s’attende pas non plus à du sensationnel nouvel-âgeux, il ne s’agit nullement de cela : Méheust fait œuvre de sociologue-historien, il ne discute pas de la véracité des phénomènes rapportés, mais du contexte dans lequels ils ont été vécus et décrits, et de leurs conséquences sur la culture de l’époque. On découvre avec stupeur, en traversant cette patiente accumulation de données, l’importance énorme de la question, d’abord au 18e siècle ; on découvre ensuite (avec peut-être moins de stupeur, dépendant des lecteurs), la véritable guerre – ce n’est pas une métaphore – que ce sont livrés les magnétiseurs et l’Institution médicale, scientifique et philosophique de l’époque. Tous les moyens sont bons pour les membres de l’Institution, et ils le disent dans des lettres et mémoires incroyablement explicites : diffamation, fabrications, faux, campagnes de propagande, abus d’influence... La férocité disproportionnée de la réaction institutionnelle ne peut pas ne pas mettre la puce à l’oreille : on a touché là un tabou. Mais lequel?

Il serait trop long de refaire ici le minutieux chemin de Méheust, résumons donc. Deux grandes conceptions de l’esprit humain s’affrontent à partir de la fin du 18e siècle : une conception mécaniste / déterministe (en aval, on aura par exemple le philosophe Auguste Comte), et une conception spiritualiste, (en aval, par exemple, Bergson); le débat autour de la religion vient brouiller les cartes, bien entendu ; le 18e siècle est celui où les esprits forts commencent à prendre leur distance vis-à-vis de l’Église en tant qu’institution, bien sûr, mais aussi vis-à-vis de Dieu, du surnaturel et assimilés (“superstitions”). Et les camps sont loin d’être clairement délimités. Ainsi, Puységur, qui est amené, expérimentalement, à postuler un esprit humain modulaire plus vaste, plus savant, plus sage, connecté par des voies énigmatiques aux autres esprits et au reste du monde, Puységur est un scientifique, un pragmatiste, un ami des Encyclopédistes. Ceux qui vont l’attaquer, lui et ses collègues, sont souvent des traditionnalistes, religieux ou politiques.

Un des phénomènes observés par les magnétiseurs, en commençant par Puységur, est la “suggestion mentale” entre magnétiseur et magnétisé. Sans parole, sans geste, sans aucune indication extérieure. Autrement dit – changeons de terme et prenons celui que Méheust s’abstient le plus possible d’utiliser, la télépathie. Sentez-vous votre propre réaction à l’énoncé de ce terme ? Méheust en est parfaitement conscient et souligne bien comme tout le monde, y compris les magnétiseurs, en est embarrassé à l’époque (sous-entendu : et aujour-d’hui, donc !) ; le notion d’individu commence à se former, et chacun ne serait pas (sécuritairement) enfermé dans son propre crâne ? Ciel ! Il y a quantité d’autres phénomènes en lice, mais toujours les essais de trève ou de rapprochement échoueront sur celui-là, absolument irrécupérable... Les adversaires des magnétiseurs établiront des protocoles d’expérience d’une complication inouïe, avec l’aide de scientifiques respectés – et rejetteront les résultats lorsque ceux-ci contrediront leurs a priori sur ce point, quitte à falsifier les rapports de séances. D’ailleurs, ces défenseurs de la Science Officielle au 18e et plus tard, mettront très vite fin aux vérifications – alors que les résultats étaient assez surprenants pour justifier de longues séries de tests ; et l’Histoire ne retiendra que leur verdict négatif, non pertinent compte tenu de l’échantillon observé, sans retenir leur méthodologie... douteuse. Ceux qui feront les longues séries d’expérience, ce seront les magnétiseurs et leur divers disciples – mais ils n’auront jamais l’autorité institutionnelle nécessaire pour appuyer leurs découvertes.

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Dernière révision : 31 janvier 2000

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