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Yé, j’ai été sondée.
Au téléfun. Par Léger & Léger. Mon Opinion fait désormais
partie des petites roulettes des grandes statistiques nationales. J’existe. Je suis
comblée. Ou presque. Je doute cependant que la pauvre sondeuse l’ait été,
à l’autre bout du fil. Et pourtant elle avait bénéficié
de mon sexisme : j’avais raccroché au nez du sondeur précédent
; à elle, qui pleurait misère, j’avais cédé. Elle a dû
s’en mordre les doigts. Pas tant que moi.
Je n’ai pas a priori une très bonne opinion des sondages, ni de l’usage qu’on
en fait, chez les sondeurs comme chez les sondés. J’ai été élevée
par un père officier du Génie qui me répétait “on peut
faire dire presque n’importe quoi à des chiffres”. La première question
à poser, en matière de sondage, c’est “Qui fait ce sondage?”, la seconde
: “Pour qui?”. Qui a formulé quelles questions de façon à susciter
quelles réponses? Dans quel journal les résultats seront-ils publiés
(et avec quels soigneux oublis)? Bref, de quelle façon va-t-on manipuler l’opinion
avec des chiffres qui font sérieux mais qui reposent sur... quoi exactement
? Eh bien, j’en ai une meilleure idée maintenant.
Ce n’était pas un sondage exclusif, par exemple de tel ou tel parti, ou même
d’un gouvernement, mais un sondage-courte-pointe, ou plutôt un sondage-Frankenstein,
composé de multiples sujets sans rapport entre eux greffés les uns
sur les autres; des amies ex-sondeuses (ça fait partie des Macjobs...) m’ont
expliqué qu’on maximise ainsi la procédure en minimisant les coûts,
pratique courante dans les instituts de sondage, paraît-il. Mais la gymnastique
mentale exigée des sondés devient alors acrobatique. Jugez-en plutôt
: on m’a sondée (avec des listes d’au moins vingt-cinq noms chaque fois, jamais
exactement les mêmes) sur la Femme Idéale (“Et laquelle aimeriez-vous
avoir pour amie?”), l’Homme Idéal – beaucoup plus détaillé,
là : les plus beaux yeux, les plus beaux cheveux, les plus belles fesses (“je
ne sais pas, je ne les ai pas vues – Répondez quand même”), le plus
beau corps... À ce stade, j’ai demandé à la sondeuse si elle
m’interrogerait à un moment donné sur mon orientation sexuelle, coudon,
car enfin, ça biaiserait pas mal les réponses : si j’étais une
gaie résolument misanthrope, n’est-ce pas... Mais non ; ce sondage était
férocement hétéro (“Et lequel aimeriez-vous avoir (1) pour mari,
(2) pour ami, ou (3) comme amant d’un soir?”). Après quoi on est passé
(entre autres ; je en vous épargne un peu)... aux mousses de poissons (“avec
ou sans gelée dessus?”). De là... aux éoliennes ! Ah, bien,
mon écologisme rampant s’est réveillé... pour se perdre dans
des méandres filandreux : un manque total d’informations pertinentes pour
répondre aux questions (nombreuses, une bonne quinzaine). Comment choisir
par exemple entre les éoliennes et d’autres sortes d’énergie si on
ne vous dit pas combien de watts tire une éolienne et si on vous affirme (ce
qui est faux) qu’elles ne polluent pas (elles font du bruit et elles occupent de
vastes territoires, dérangeant faune et flore) ; la sondeuse a dû commencer
à comprendre sa douleur à ce moment-là, tandis que je lui demandais
quantité de précisions qu’elle ne pouvait bien sûr pas me donner..
Mais ce n’était pas tout : il y avait encore tout le volet politique du sondage.
Le sapristi de référendum (on en tient un ou pas? Quand ? Tolérable
à 51% ou plus ? Dans un an, deux ans, trois ans ? “Vous voteriez quoi aujourd’hui?”
etc.). Le sapristi de Parti libéral (“Vous l’aimez-tu un peu, beaucoup, passionnément
? Vous le haïssez-tu assez, plutôt assez, plutôt pas assez ? Quel
meilleur chef pour les élections ?”) Le sapristi de Parti québécois
(mêmes questions, moins celle sur le meilleur chef pour les élections).
Le gouvernement du PQ : “z’êtes content, pas content, con tant qu’on veut?”
Mais non, je brode, les questions étaient toutes très correctes. Mon
petit cerveau commençait à surchauffer, voilà. C’était
quoi, cette manoeuvre ? On nous appâtait avec la mousse de poisson, les éoliennes
et les fesses de Keanu Reeves, et ensuite, crac, le sondage gouvernemental ?!? Ça
en dit long, remarquez, sur l’importance relative des uns par rapport aux autres,
mais quand même...
J’étais arrivée à ma limite d’écoeurement. Au secours,
je réfléchis trop pour être sondée, je ne suis pas le
bon sujet, pitié, lâchez-moi les baskets ! Mais la petite fille qui
faisait le sondage, elle, devait suer sang et eau pour obtenir des ré-ponses,
n’importe quelles réponses, peu importe, c’était sa job. Elle les a
obtenues – vraiment n’importe quelles réponses –, entre deux rafales de “oui,
mais, est-ce que...?” (et deux éclats de rires : vers le milieu de la session,
elle avait craqué). Il y a eu d’autres questions – j’avoue qu’elles se sont
brouillées dans ma mémoire. Sauf la dernière : “Vous est-il
déjà arrivé de vous endormir en faisant l’amour ?” À
quoi j’ai d’abord répondu, bien sûr : “Et vous ?”
La prochaine fois que je suis sondée, en tout cas, je sais ce que je réponds
aux solliciteurs : “Désolée, je fais partie des gens qui refusent d’être
sondés”.
Mais, ciel, peut-être fait-on aussi des statistiques sur ces gens-là
!
Élisabeth Vonarburg
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