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Lézard # 9, Vol. 3 - mai 1999

l'APES

APES

 

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Lettres à zimuts (1)

Yé, j’ai été sondée. Au téléfun. Par Léger & Léger. Mon Opinion fait désormais partie des petites roulettes des grandes statistiques nationales. J’existe. Je suis comblée. Ou presque. Je doute cependant que la pauvre sondeuse l’ait été, à l’autre bout du fil. Et pourtant elle avait bénéficié de mon sexisme : j’avais raccroché au nez du sondeur précédent ; à elle, qui pleurait misère, j’avais cédé. Elle a dû s’en mordre les doigts. Pas tant que moi.

Je n’ai pas a priori une très bonne opinion des sondages, ni de l’usage qu’on en fait, chez les sondeurs comme chez les sondés. J’ai été élevée par un père officier du Génie qui me répétait “on peut faire dire presque n’importe quoi à des chiffres”. La première question à poser, en matière de sondage, c’est “Qui fait ce sondage?”, la seconde : “Pour qui?”. Qui a formulé quelles questions de façon à susciter quelles réponses? Dans quel journal les résultats seront-ils publiés (et avec quels soigneux oublis)? Bref, de quelle façon va-t-on manipuler l’opinion avec des chiffres qui font sérieux mais qui reposent sur... quoi exactement ? Eh bien, j’en ai une meilleure idée maintenant.

Ce n’était pas un sondage exclusif, par exemple de tel ou tel parti, ou même d’un gouvernement, mais un sondage-courte-pointe, ou plutôt un sondage-Frankenstein, composé de multiples sujets sans rapport entre eux greffés les uns sur les autres; des amies ex-sondeuses (ça fait partie des Macjobs...) m’ont expliqué qu’on maximise ainsi la procédure en minimisant les coûts, pratique courante dans les instituts de sondage, paraît-il. Mais la gymnastique mentale exigée des sondés devient alors acrobatique. Jugez-en plutôt : on m’a sondée (avec des listes d’au moins vingt-cinq noms chaque fois, jamais exactement les mêmes) sur la Femme Idéale (“Et laquelle aimeriez-vous avoir pour amie?”), l’Homme Idéal – beaucoup plus détaillé, là : les plus beaux yeux, les plus beaux cheveux, les plus belles fesses (“je ne sais pas, je ne les ai pas vues – Répondez quand même”), le plus beau corps... À ce stade, j’ai demandé à la sondeuse si elle m’interrogerait à un moment donné sur mon orientation sexuelle, coudon, car enfin, ça biaiserait pas mal les réponses : si j’étais une gaie résolument misanthrope, n’est-ce pas... Mais non ; ce sondage était férocement hétéro (“Et lequel aimeriez-vous avoir (1) pour mari, (2) pour ami, ou (3) comme amant d’un soir?”). Après quoi on est passé (entre autres ; je en vous épargne un peu)... aux mousses de poissons (“avec ou sans gelée dessus?”). De là... aux éoliennes ! Ah, bien, mon écologisme rampant s’est réveillé... pour se perdre dans des méandres filandreux : un manque total d’informations pertinentes pour répondre aux questions (nombreuses, une bonne quinzaine). Comment choisir par exemple entre les éoliennes et d’autres sortes d’énergie si on ne vous dit pas combien de watts tire une éolienne et si on vous affirme (ce qui est faux) qu’elles ne polluent pas (elles font du bruit et elles occupent de vastes territoires, dérangeant faune et flore) ; la sondeuse a dû commencer à comprendre sa douleur à ce moment-là, tandis que je lui demandais quantité de précisions qu’elle ne pouvait bien sûr pas me donner..

Mais ce n’était pas tout : il y avait encore tout le volet politique du sondage. Le sapristi de référendum (on en tient un ou pas? Quand ? Tolérable à 51% ou plus ? Dans un an, deux ans, trois ans ? “Vous voteriez quoi aujourd’hui?” etc.). Le sapristi de Parti libéral (“Vous l’aimez-tu un peu, beaucoup, passionnément ? Vous le haïssez-tu assez, plutôt assez, plutôt pas assez ? Quel meilleur chef pour les élections ?”) Le sapristi de Parti québécois (mêmes questions, moins celle sur le meilleur chef pour les élections). Le gouvernement du PQ : “z’êtes content, pas content, con tant qu’on veut?”

Mais non, je brode, les questions étaient toutes très correctes. Mon petit cerveau commençait à surchauffer, voilà. C’était quoi, cette manoeuvre ? On nous appâtait avec la mousse de poisson, les éoliennes et les fesses de Keanu Reeves, et ensuite, crac, le sondage gouvernemental ?!? Ça en dit long, remarquez, sur l’importance relative des uns par rapport aux autres, mais quand même...

J’étais arrivée à ma limite d’écoeurement. Au secours, je réfléchis trop pour être sondée, je ne suis pas le bon sujet, pitié, lâchez-moi les baskets ! Mais la petite fille qui faisait le sondage, elle, devait suer sang et eau pour obtenir des ré-ponses, n’importe quelles réponses, peu importe, c’était sa job. Elle les a obtenues – vraiment n’importe quelles réponses –, entre deux rafales de “oui, mais, est-ce que...?” (et deux éclats de rires : vers le milieu de la session, elle avait craqué). Il y a eu d’autres questions – j’avoue qu’elles se sont brouillées dans ma mémoire. Sauf la dernière : “Vous est-il déjà arrivé de vous endormir en faisant l’amour ?” À quoi j’ai d’abord répondu, bien sûr : “Et vous ?”

La prochaine fois que je suis sondée, en tout cas, je sais ce que je réponds aux solliciteurs : “Désolée, je fais partie des gens qui refusent d’être sondés”.

Mais, ciel, peut-être fait-on aussi des statistiques sur ces gens-là !

Élisabeth Vonarburg

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Dernière révision : 31 janvier 2000

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