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TYRANAËL - Une grande saga en cinq volumes

Volume 4

« L'AUTRE RIVAGE »

Tyranael 4 - Les reves de la mer Depuis le passage de Mathieu vers le monde des Anciens, il y a deux siècles, plusieurs Virginiens l'ont imité. Mais si les deux races ont pu se croiser, leurs descendants, au fil des générations, ont perdu leurs facultés psychiques.

C'est le cas du petit Lian, au grand désespoir de sa mère. Car pour une Rani, il n'y a pas pire malheur que d'être exclu à jamais de la Mer.

Cependant le malheur, pour Lian, c'est plutôt de se sentir à l'écart d'une société qu'il aime par-dessus tout. Serait-il plus à sa place de l'autre côté, sur Virginia ?
Mais le passage, jusqu'à présent, s'est toujours fait dans un seul sens...
© Illustration :
Jacques Lamontagne
 

(Extrait : Chapitre 2, p. 8-13)

«Un matin, vers la fin de la première lunaison de Hékeltéñu, Laraï et Nathénèk commencent à préparer les bagages, et Lian comprend qu'il sera du voyage. Il n'a jamais quitté la maison. Il ne sait trop s'il doit s'en réjouir ou s'en inquiéter, mais il est plutôt soulagé. La semaine précédente, dans son lit, le soir, il entendait les voix de ses parents, qui s'efforçaient de rester feutrées. Laraï ne voulait pas partir, Nathénèk voulait que Lian les accompagne et répétait : " Il ne va pas rester ici toute sa vie ! "

C'est un très long voyage ; Lian somnole souvent, bercé par le rythme hypnotique des sabots des deux aski attelés à la carriole. Un jour, il s'est encore endormi, mais quand il se réveille on est sorti des montagnes, la carriole roule sur une route de dalles rouges et polies, à travers des collines aux boisés aimables, bien différents des grands arbres sauvages auxquels il est habitué. On arrive bientôt à une rivière ­ il n'a jamais vu autant d'eau courante. On charge la carriole et les aski sur un petit bateau à aubes muni d'une cheminée d'où s'échappent des panaches de fumée blanche. Dans un halètement pressé, le bateau quitte le quai, s'engage dans le courant, et les rives défilent à toute allure sous les yeux écarquillés de Lian.

Ils restent à l'écart sur le bateau, mangent entre eux, ne parlent pas aux matelots ni au capitaine, un grand et gros homme à la peau très foncée, au crâne couvert de petites nattes noires cruellement serrées, et que Lian regarde de loin, un peu effrayé. Il n'a jamais vu personne d'autre que son père et sa mère. Il préfère regarder les arbres, puis les collines qui ondulent de chaque côté des rives.

Après la rivière, c'est la savane, à perte de vue, une étendue presque plane, bien plus grande que le plateau. Les grandes herbes en sont déjà à moitié couchées, toutes bleuies par le soleil, il y pointe seulement de rares arbustes rabougris ­ mais, parfois, la boule blanche d'un Gomphal s'y arrondit, majestueuse. Malheureusement, la plaine devient vite aussi monotone que la montagne et la rivière. On s'arrête bien dans une " auberge " ou un " relais ", de temps en temps, mais très brièvement, pour acheter de quoi manger ; on n'y couche que lorsqu'il pleut, le reste du temps on dort sous les étoiles. Dans les auberges et les relais, on ne va pas au " dortoir " avec tout le monde, on prend une chambre, et c'est là qu'on mange ; Lian ne sait s'il en est satisfait ou déçu ; mais c'est fascinant, tous ces gens qui ne sont ni Laraï ni Nathénèk, tous différents, et les enfants, surtout, qui courent partout ­ Lian aimerait bien courir avec eux, mais Laraï a été très claire : il ne doit jamais s'éloigner seul de la chambre. D'un autre côté, parfois, il y a des gens qui les regardent d'un drôle d'air, ses parents et lui, quand ils arrivent dans une auberge. Pas vraiment méchant, mais surpris, ou compatissant, ou ennuyé. En réalité, Lian s'en rend compte, c'est surtout lui qu'on regarde ­ ou qu'on s'efforce de ne pas regarder, ce qui est encore plus bizarre. Quand il demande pourquoi à Laraï, elle répond : " Parce qu'ils ne te connaissent pas ", et il doit s'en contenter, car Nathénèk ne dit rien. Est-ce que tous les gens se connaissent, alors, dans les auberges ?

Laraï et Nathénèk ne parlent à personne, pourtant. Aux premières heures de l'aube, on repart, et le voyage recommence, dans le cliquetis régulier des sabots sur les dalles polies. Une fois, Lian aperçoit au loin un troupeau de tovik qui filent la corne haute, crinière et queue emportées par la course. Il voudrait les voir revenir, mais la plaine infinie les a avalés.

Il essaierait bien de poser des questions, mais il comprend très bien que ses parents n'en ont pas envie. Ils échangent entre eux des paroles brèves ; quelquefois Nathénèk se met à chanter, mais la voix de Laraï se joint rarement à la sienne, et il finit par se taire.

Et enfin, enfin, le paysage change à nouveau, la plaine s'étage en collines de plus en plus élevées, et même parfois rocailleuses, d'où souffle un vent plus chaud. " Les collines près de la Mer ", dit Nathénèk avec un soupir de contentement. L'herbe y est plus jaune, il y a de vrais arbres, et de plus en plus souvent des maisons, d'abord isolées, puis groupées en hameaux. Sur la route, maintenant, on rattrape d'autres carrioles et de gros chariots de toutes sortes, remplis de gens aux habits gaiement colorés, cinq, six par chariot, parfois plus. Plus légère, la carriole de Nathénèk les double et on échange des saluts polis avec leurs passagers. Tout le monde a l'air très joyeux.

À la nuit, le vingt-cinquième jour (Lian sait déjà compter sur ses doigts : cela fait cinq mains qu'ils sont partis), ils arrivent au sommet de la dernière rangée de collines, la plus haute. En contrebas s'étend une plaine obscure, car les lunes ne sont pas encore levées. Disposées à intervalles réguliers au flanc de la longue colline, des moitiés de ronds bleutés brillent dans la pénombre.

" C'est ça, la Mer ? C'est là qu'on va ?

- Non, dit Nathénèk. Plus au Nord, au lieu du rassemblement. "

Les moitiés de ronds bleus sont de grosses pierres arrondies presque aussi hautes que la carriole, et la route les suit. Bientôt des taches de lumières sourdes, au loin, deviennent des tentes rondes, carrées, en triangle, dressées en groupe ici et là, avec des feux, des carrioles et des chariots, des aski dételés qui paissent dans les allées, et même quelques tovik qui les dominent de la tête et de l'encolure, avec des rubans tressés dans leur crinière. Lian a un peu mal au coeur ; les auberges, ce n'était rien, il n'a jamais vu tant de monde à la fois.

Laraï choisit une place à l'écart, la tente est bientôt dressée, le feu allumé, le repas en train de cuire sur les braises. Le ventre plein, Lian se sent mieux. Il y a de la musique quelque part au centre du camp, mais une main le rattrape au vol. " Reste là, Lian ! " Pourquoi Laraï est-elle fâchée ? Il proteste : " Mais, ati, la musique... "

Le visage de Laraï semble se défaire ; elle s'agenouille près de lui : " Nous irons ensemble plus tard, Lian. Tu ne dois pas y aller tout seul. Promets-moi de rester avec Nathénèk pour l'instant. "

Elle n'est pas fâchée, elle a peur ! Étonné, inquiet, Lian promet. Elle s'en va, revient bientôt avec des beignets sucrés en forme de spirale dont Lian se bourre, ravi. Après, il a tellement sommeil qu'il oublie la musique.

Un bruit de voix assourdies le réveille ; on parle dehors à mi-voix ; c'est toujours la nuit ; l'ouverture de la tente découpe un morceau de ciel étrangement violet. " Il le faut ", dit une voix inconnue. Une ombre apparaît dans l'entrée. Père-Nathénèk. Il vient secouer doucement Lian : " Viens, Lian, viens voir la Mer. " Dehors, deux autres silhouettes, celle de Mère-Laraï et une autre, un homme, moins grand qu'elle, moins grand que presque tout le monde. Dans le ciel, les trois petites lunes ont disparu et la grosse lune n'est plus pleine : un ovale noir est en train de flotter lentement au travers, et cela fait comme un oeil.

Un grand silence règne à présent sur le campement, et pourtant, tout le monde marche vers le bas de la colline, vers la ligne des pierres phosphorescentes. Lian a essayé de prendre la main de sa mère, mais Laraï semble distraite et sa main reste inerte dans celle de Lian ; quand il la lâche, pour voir, elle ne le retient pas. Mais c'est la nuit, la lumière de la lune est trop étrange, il y a trop de monde autour d'eux : il reste près de Laraï. Au bout d'un moment, une autre main enveloppe la sienne ; il croit que c'est son père-Nathénèk, mais c'est le petit homme inconnu. Ils se regardent un moment tout en avançant. L'homme n'est pas très vieux, il a des cheveux sombres qui lui descendent sur les sourcils ; son visage est un peu bizarre, Lian ne saurait dire pourquoi. Il ne sourit pas vraiment, mais il a l'air gentil. Comme ni Laraï ni Nathénèk ne disent rien, Lian accepte sa compagnie.

Tout à coup, il ne sait comment, il se retrouve avec l'inconnu en avant de la foule ; devant eux, sous la lumière violette, la plaine obscure est immobile et déserte au-delà des pierres bleutées. Derrière eux, les bruissements se taisent peu à peu : la foule a cessé d'avancer. Lian se sent soudain très vulnérable, comme si cette présence invisible le poussait malgré lui en avant, mais il ne veut pas dépasser la ligne des pierres. Il n'ose se retourner pour voir où est Laraï.

L'inconnu ne bouge pas. Personne ne bouge. Le silence devient intolérable. Et puis soudain, d'une seule voix, la foule sans visage se met à chanter. Lian tourne la tête alors, vite, n'aperçoit ni sa mère ni son père mais une forêt de bras levés vers le ciel, et il s'agrippe plus fort à la main du petit homme en regardant de nouveau devant lui.

Le chant semble durer éternellement. Il n'en comprend pas les paroles, il n'est même pas sûr qu'il y ait des paroles : c'est comme le ruisseau, la nuit, à côté de la maison, quand il ne dort pas, s'il faisait juste un peu plus attention il pourrait reconnaître une voix qui lui parlerait. Parfois le chant est sur le point de s'éteindre, presque inaudible, puis il reprend de plus belle, des phrases longues et basses d'abord sur lesquelles roulent ensuite des motifs de plus en plus courts, de plus en plus aigus. Ensuite, le tonnerre des voix graves vient peu à peu noyer les voix hautes, et le chant s'inverse encore, un flux et un reflux régulier, comme un bercement. Lian sent ses yeux se fermer. S'il lâchait la main de l'inconnu, il flotterait dans l'espace violet et il resterait là, balancé entre la terre et le ciel, pour toujours...

Le chant s'arrête brusquement, presque brutalement, au sommet d'une phrase haute, et Lian tressaille comme s'il avait trébuché. La lune est toute violette, avec le rond noir dedans. Tout le monde attend de nouveau, une énorme bulle de silence qui se gonfle derrière lui... Et soudain, loin devant, là où le ciel rejoint la plaine, un trait brillant apparaît, une nappe, non, une vague, non, un mur de lumière bleue, un éclair qui se précipite sur eux ! Lian fait un pas en arrière, mais la main de l'inconnu le retient. Il ferme les yeux.

Un grand cri retentit derrière lui, poussé par des centaines de poitrines, un énorme cri de joie, qui lui fait rouvrir les yeux en tremblant.

La chose terrifiante qui l'instant d'avant allait tout engloutir lèche le pourtour des pierres, étrangement scintillante. Bleue. D'un bleu comme Lian n'en a jamais vu, vivant, frémissant, ourlé contre la roche, comme si la masse agitée de lents frémissements était plus solide que liquide... Et il y a cet éclat scintillant qui flotte au-dessus, une brume qui se perd dans le ciel, impalpable, magique. Fasciné, oubliant tout le reste, Lian s'exclame : " Oh, la lumière ! " Il n'a plus peur. Il s'arrache à l'étreinte du petit homme, en trois pas il est au bord de la chose lumineuse et bleue, et il y plonge ses mains.

À travers sa stupeur, alors, il entend le cri sourd de la foule derrière lui. Il se retourne, atterré : il a dû faire quelque chose de mal ! Le bleu palpite au creux de ses mains encore réunies en coupe... Tout le monde le regarde avec une expression horrifiée ou incrédule. Mais pas le petit homme, qui a l'air très triste. Lian écarte les doigts, le bleu toujours impalpable glisse, coule, tombe en scintillant dans l'herbe, se divise autour de ses pieds nus et retourne se fondre dans la lumière.

Mais il n'a rien senti, rien touché.

Conscient du murmure qui agite maintenant la foule, plein d'incertitude et d'effroi, il éclate en sanglots convulsifs.»

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Tyranaël IV «L'autre rivage», 443 pages, 15,95 $
© 1996 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg

TYRANAËL - Une grande saga en cinq volumes

Volume 1

« Les Rêves de la Mer »

Volume 2

« Le Jeu de la Perfection »

Volume 3

« Mon frère l'Ombre »

Volume 4

« L'Autre Rivage »

Volume 5

« La Mer allée avec le soleil »

Publié aux Éditions Alire


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Dernière révision : 26 septembre 2006

Raymond-Marie Lavoie
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