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TYRANAËL - Une grande saga en cinq volumes

Volume 2

« LE JEU DE LA PERFECTION »

Tyranael 2 - Le jeu de la perfection Les Terriens sont installés depuis deux siècles sur Virginia. Ce qui n'empêche pas les animaux indigènes de les fuir encore, comme s'ils avaient la peste.

Pourtant, sous un petit chapiteau, Éric et ses amis exécutent des numéros extraordinaires avec des chachiens, des oiseaux-parfums, et même des licornes ! Quel est donc leur secret ?

Le vieux Simon Rossem le sait, lui qui, depuis si longtemps, protège ces mutants et favorise l'émergence de leurs dons. Mais est-ce vraiment pour mener cette tâche à bien qu'il a "acquis" la possibilité de ressusciter ?
Alors que les mutants veulent assurer leur avenir en proclamant l'indépendance de Virginia, Rossem se tourne vers le passé : la raison de sa longévité - et de toutes ces mutations - se trouve peut-être inscrite dans les plaques mnémoniques des Anciens, les indigènes disparus.
© Illustration :
Jacques Lamontagne

(Extrait : Chapitre 1, p. 5-11)

Samuel finit de s'installer à plat ventre sur l'escarpement dominant le creux de la savane où, à huit cents mètres environ, se trouve le petit groupe de licornes ; il aurait vraiment chaud si le vent ne soufflait avec régularité ­ ils l'ont de face, bien sûr ; Maura Fergus, la jeune fille qui les guide, ne se vantait pas : c'est la limite pour les missiles armés de dards anesthésiants, mais elle les a amenés plus près des licornes que quiconque l'a jamais été depuis la colonisation.

Starling, le représentant du BIAS, commanditaire et responsable de toute l'expédition, est un Américain, le genre auquel il faut sans cesse rappeler que la planète n'a pas été nommée d'après la Virginie américaine mais d'après la première enfant humaine qui y est née ; pis encore, c'est un Texan, fier de son (quasi mythique maintenant) héritage de cow-boy ; il est déjà installé et contemple les licornes à la jumelle en murmurant des paroles indistinctes mais excitées en anglam. Colchak, l'autre employé du BIAS, finit d'armer les fusils lance-missiles et en tend un à Samuel, qui le prend et ajuste le viseur pour contempler à son tour les licornes.

C'est une grande famille, la formation habituelle : cinq guetteuses détachées en cercle du gros de la troupe, le reste, une vingtaine de bêtes, en train de brouter, de dormir ou de jouer. Mais un peu à l'écart, et les plus proches d'eux, leurs cibles : la licorne qui vient de mettre bas et son petit. Allons bon, un mâle vient les rejoindre. Peut-être le père, puisque les licornes mâles ne sont pas, au contraire des éléphants dont l'organisation sociale semble pourtant si voisine, exclues du troupeau dominé par les femelles.

"Magnificent, magnificent!" murmure Starling. L'allure générale est assez celle d'un cheval pour éveiller en lui des désirs ataviques de lasso, sans doute. La taille d'un gros demi-sang, ce mâle, un mètre quatre-vingt-dix au garrot, mais Starling ne voit-il pas le reste ? Toutes les proportions sont subtilement faussées. Samuel suit les lignes de l'imposante silhouette avec une insistante impression d'étrangeté, un vague malaise : la robe laineuse est brune, vaguement zébrée de bandes plus foncées, en contraste avec la longue crinière blanche et la queue également blanche et flottante ; l'arrière-train et les pattes postérieures bien trop puissants et musclés, le cou arqué évoquant plus le cerf que le cheval, le museau entre celui du cheval et celui du berger allemand, la tête bien plus massive que celle d'un vrai cheval. Et bien sûr, plantée entre les sourcils, au-dessus des grands yeux ronds un peu protubérants (sans doute le trait le plus chevalin de tout l'animal, avec la crinière et la queue fournies), il y a la corne : lisse et aiguë, au moins soixante-dix centimètres de long, légèrement arquée vers le haut comme celle d'un rhinocéros.

Et rouge : couverte de sang. Le mâle vient de chasser. Par la peau du cou, entre ses dents, il tient le cadavre d'une mariotte, un des petits quadrupèdes au sourire de hyène qui partagent la savane avec les licornes. Il s'immobilise devant la femelle, tête basse, corne offerte. L'autre licorne donne un coup de langue dessus, pousse son petit du museau jusqu'à ce qu'il renifle puis lèche le sang avec enthousiasme. Une fois la corne nettoyée, le mâle laisse tomber la proie par terre, pose dessus ses pattes antérieures aux trois doigts pourvus d'ongles tranchants et commence à la déchiqueter de ses dents également coupantes, tendant les morceaux à la femelle ; celle-ci les cueille du bout de ses lèvres agiles, et les donne à son tour au petit.

"Elles mangent vraiment de la viande !" ne peut s'empêcher de murmurer Samuel, stupéfait ; il croyait encore que c'était une légende. Il y a longtemps que les licornes ont quitté le Nord du continent, il n'en avait jamais vu avant de venir dans le Sud-Est, seulement dans des envirosims, à Cristobal. Et les envirosims se contentent de montrer, avec des commentaires lénifiants ; ils ne disent pas grand-chose des licornes, ni d'ailleurs de tout ce qui résiste avec obstination aux humains sur leur planète d'adoption.

Starling étale son érudition ­ c'est un cadre du BIAS, il vient d'être nommé sur Virginia, il est très fier de son projet (comme si cette idée, essayer à nouveau de domestiquer les licornes, ne refaisait pas surface presque à chaque changement d'administration, sur Terre ou sur Virginia !) ; apparemment il se doit de briller même aux yeux d'un parfait subalterne : "Elles étaient omnivores, à l'origine. Une sorte de petit quadrupède fouisseur, un peu comme les pécaris. Faute de grands prédateurs, elles ont développé pendant un temps des comportements de carnivores, tout en augmentant de taille. Même maintenant qu'elles consomment essentiellement des végétaux, elles ont encore besoin de certains acides aminés qu'elles ne trouvent pas dans le reste de leur alimentation et sont incapables de synthétiser. Un peu de viande de temps en temps, et le tour est joué."

Samuel l'écoute à peine : abasourdi, il regarde la licorne donner la sanglante becquée à son petit. Le mâle, sa tâche accomplie, s'est couché à une distance respectable.

"Il serait peut-être temps de s'y mettre", murmure Colchak en se trémoussant un peu pour mieux creuser son berceau d'herbe ; il a posé le lance-missiles sur son trépied et ajuste le viseur. Samuel, tiré en sursaut de sa contemplation, en fait autant. La jeune guide s'est étendue dans l'herbe près de lui ; il la sent se raidir ; même s'ils n'en ont pas parlé, il sait qu'elle désapprouve cette expédition ­ mais en tant qu'employée du gouvernement, elle n'est pas censée avoir d'états d'âme.

Lui, il ne sait pas trop. Ce n'est pas comme si on allait les tuer, ces licornes : juste les anesthésier, les capturer et les étudier ­ d'une manière non destructive : c'est une espèce protégée depuis le grand scandale de l'An 11, quand un autre intelligent du BIAS a tenté de les éliminer en les infectant (vainement, au reste) d'un virus. Et puis, il est stagiaire, pas d'états d'âme non plus pour lui s'il veut pouvoir entrer définitivement dans les gardes forestiers. Il ne s'est pas enfui du Nord pour revenir la queue entre les jambes faute d'avoir réussi à gagner sa vie ailleurs. Son père serait trop content. Déjà qu'il n'a pas pu tenir le coup à Cristobal, ni dans les champs pétrolifères du Dolgomor... Les mines, il ne veut même pas y penser. Il a besoin d'espace et d'air propre, c'est tout. Garde forestier, même dans le Sud-Est si loin de ses Hivers, c'est l'idéal. Pas question de rater ça par sentimentalisme.

On l'a choisi parce qu'il est tireur d'élite, mais il n'a même pas vraiment besoin d'en être un : le missile est thermosensible et capable d'aller trouver lui-même sa cible pourvu qu'elle soit dans les limites spatiales programmées ; étant donné le coût de ces projectiles, cependant, on a préféré emmener des bons tireurs.

Starling active son cellulaire et prévient à mi-voix l'équipe de récupération, qui attend à deux kilomètres de là avec le gros hélijet et les camions.

"On y va", souffle Colchak.

Samuel essuie la sueur qui a commencé à lui couler sur le front ­ ainsi couchés dans les hautes herbes, ils sont à l'abri du vent ­, cadre le licorneau dans son viseur, arme le petit missile.

"Prêt", murmure-t-il.

"À trois. Un, deux..."

Trois.

La femelle doit entendre le sifflement du projectile, elle se dresse à demi, alarmée. Trop tard. Le petit aussi a levé la tête, juste pour bien offrir son cou. Il accuse le choc, essaie de se lever, mais le somnifère fait déjà effet. La dose a été bien calculée. Pour la femelle aussi : malgré tous ses efforts, elle n'arrive pas à se relever, se couche en bavant ­ un effet secondaire de l'anesthésique. Enfin ses yeux se révulsent et elle ne bouge plus.

"Vous pouvez venir chercher la marchandise", dit Starling dans son cellulaire, extrêmement content de lui.

Un brusque mouvement, une masse brune occulte le viseur de Samuel, qui tressaille en ajustant de nouveau sur l'ensemble de la scène : le mâle a bondi auprès de la femelle et du petit, il les pousse du museau, une fois. Puis relève la tête et lance un cri d'alarme, un étrange grondement sifflant qui porte loin dans le vent, jusqu'à Samuel. Panoramique rapide du viseur sur le reste de la troupe : les licornes sont toutes debout, les guetteuses en formation d'attaque du côté de l'alerte. Puis, d'un même mouvement, elles tournent toutes les talons et s'enfuient au galop.

"Eh, il reste !" dit la voix surprise de Starling.

Samuel déplace la lunette. Le grand mâle est en effet toujours debout près de la femelle et du petit anesthésiés. Juste au moment où Samuel le retrouve dans son viseur, il part au grand trot, la corne haute, dans le sens opposé à celui de la troupe, en oblique par rapport à l'escarpement où les chasseurs sont embusqués, une trajectoire qui l'en rapproche.

"Mais qu'est-ce qu'il fait ?" murmure Maura Fergus, incrédule.

Samuel suit la licorne dans son viseur : la queue et la crinière blanches flottent au vent de la course, l'animal semble flotter aussi au-dessus des longues herbes, mouvements fluides et élastiques, grâce aérienne, une telle masse pourtant...

La bête oblique brusquement, prend le galop, arrive au point le plus bas de l'escarpement, saute...

Et continue sa course. Droit sur eux.

"EH !" crie Starling en se levant. Maura Fergus en a fait autant, Colchak aussi. Samuel se dresse à son tour, les yeux écarquillés : la licorne est à moins de cinq cents mètres, ce n'est pas possible, elle ne va pas se rapprocher davantage, elle ne peut pas être en train de les attaquer, aucune licorne ne s'est jamais approchée assez d'un humain pour l'attaquer !

Colchak a jeté son lance-missiles et il est en train d'armer fiévreusement son fusil, tandis que le martèlement du galop se rapproche à toute allure.

"Non !" dit Maura. Elle arme le lance-missiles avec un des projectiles de secours, le plaque dans les mains de Samuel, lui offre son épaule comme support.

Samuel ajuste le viseur, la tête bourdonnante. La licorne lui saute brusquement aux yeux, énorme : la corne en avant, les naseaux dilatés, l'écume blanchâtre qui dégouline de la bouche... Mais sous la bande sombre des sourcils, le regard brun n'est pas affolé, plutôt rempli d'une détermination farouche. Samuel avale sa salive, abaisse le viseur, cadre le poitrail. Son doigt se crispe sur la détente...

"Mais tirez, bon sang !" glapit Starling.

Il tire. Il voit le missile s'enfoncer dans le poitrail de la licorne. L'animal n'a même pas dévié de sa course. Il continue à foncer sur eux. Quoi, la dose est insuffisante ? Maura aurait-elle choisi par erreur le projectile de secours destiné au licorneau ?

Non : le mâle est plus gros que la femelle, voilà tout, la dose met plus longtemps à agir. La bête commence à ralentir, sa course se désaccorde, devient lourde et maladroite. L'animal trébuche, se rattrape, c'est comme une profanation. Samuel ne veut pas voir. Il baisse son viseur ­ mais bien sûr il voit encore, à cent mètres à peine, la licorne qui trotte maintenant, de plus en plus lentement, trébuche encore, tombe sur les genoux, se relève... Au pas maintenant, en vacillant. Cinquante mètres, quarante... Un vrombissement sec dans le ciel : l'hélijet. L'animal l'a peut-être entendu. Il s'arrête en titubant, la tête basse, le museau dégoulinant de bave. Il reste immobile une fraction de seconde, puis ses pattes plient sous son poids et il s'effondre d'un seul bloc sur le flanc, à dix mètres des humains, un choc qui fait vibrer le sol sous les pieds de Samuel.

Samuel se rend compte qu'il a lâché le lance-missiles. Il est à bout de souffle, la poitrine douloureuse, comme si c'était lui qui venait de courir. Devant lui, il y a les épaules de Maura Fergus. Il pose les mains sur ces épaules, il ne sait pourquoi mais rien n'est plus important en cet instant que de la toucher, toucher quelqu'un. Elle se retourne vers lui. Pour la première fois il remarque ses yeux, si clairs que dans le soleil on en voit presque seulement la pupille contractée. Il sait qu'elle a envie de pleurer. Lui aussi.

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Tyranaël II «Le jeu de la perfection», 320 pages, 14,95 $
© 1996 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg

TYRANAËL - Une grande saga en cinq volumes

Volume 1

« Les Rêves de la Mer »

Volume 2

« Le Jeu de la Perfection »

Volume 3

« Mon frère l'Ombre »

Volume 4

« L'Autre Rivage »

Volume 5

« La Mer allée avec le soleil »

Publié aux Éditions Alire


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Dernière révision : 26 septembre 2006

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