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« LE LEVER DU RÉCIT »
Lire et délire de Élisabeth Vonarburg par Yvon Paré

 

publié aux éditions Les Herbes Rouges

« Le Lever du Récit ». Un titre intriguant, un peu abstrait. Je me suis attardé sur les deux segments de cet appel. “Le lever” d'abord... Il m'est venu des images. Le lever du jour, du soleil, de la lune. On lève les voiles. Un lever de rideau... Toutes des expressions pour révéler, découvrir et montrer.
Le Lever du Recit
Un mouvement aussi, de bas en haut, toujours. Enfin “le récit”... Nous connaissons bien l'écrit personnel, réel ou imaginaire, le témoignage peut-être. L’auteure nous dévoilerait “la montée du récit”, l'arrivée de ce texte disons plus intimiste.
Après mes élucubrations, j'ai eu l'impression d'avoir fait fausse route. Premier mot comme un coup de poing : “Verglas” Premier mot vibratoire. Glas de froidure. Le “vers” du poème et le “glas” dans un seul mot. Le vers qui signale la mort. Et à la fin de ce premier poème, l'aveu, le pourquoi du recueil : “ma mère est morte.”
La mère est morte et la fille vit. Dialogue impossible, monologue, réflexion, retour sur soi. La mort provoque bien des remous. La mort, devient espace dans la mémoire. Tous les mots refusés, les malentendus, les incompréhensions se bousculent. Des regrets, des silences, des gestes qui ne pourront jamais être défaits ou refaits. Il n'y a pas de pardon dans la mort. Seulement un aboutissement. Il faut empoigner les mots qui ont fui, ces continents qui se sont dérobés, ces espaces qui ont écartelé les vies.
«
Le lever du récit » n'est pas sans faire penser au très beau roman de Diane-Monique Daviau « Ma mère et Gainsbourg ». La mère est morte et Daviau s'étourdit près de cette femme étrangère et familière, faisant le tri dans la cavalcade des émotions et des regrets que la mort pousse devant.
C'est tout cela «Le lever du récit». Les mots frôlent l'incompréhension, deviennent confidence, douleur et aveux vite chassés. Comment régler ce qui ne peut être réglé. La mort, c'est aussi l'héritage. Il y a bien sûr des livres, les objets abandonnés mais surtout, en soi, dans la vielle enfant qui continue du côté des vivants, des regards, des sourires, des gestes que la mère a glissés en vous. C'est le seul héritage, le don que l'on accepte ou que l'on refuse toute sa vie. Il y a une partie de la mère que la fille retrouve en elle. Cette partie de l'autre qu'il faut assumer. La source de toutes les incompréhensions peut-être.

Je n'en peux plus aujourd'hui d'être toi

On tourne entre les quatre murs de la douleur. Pas de révélations fracassantes, de secrets profanés mais une attente, une retenue, une douleur silencieuse et des regrets peut-être.
« L'enfante qui ne voulait pas pleurer
elle porte ta blessure
elle parle pour toi
elle voudrait rire
pour toi
»
Les mots s'imposent, prennent la place. Le récit gonfle sur des images. Le récit se repaît de lui-même, bouffeur d'images qui échappent à toutes les sangles. La mort devient ce mouvement qui révèle le corps du récit.

« mais pour sculpter le vivant
chair enfouie dans la brume du monde
l'imaginaire venu des glaces m'est trouvaille
signe d'orage
»

Le blanc de la page s'étire, les “vers glas” courbent les arbres et tordent la vie. Son, musique, pas. Souffle. Regard, main sur le bras de la mère devenue statue. Eurydice ne peut plus se re-tourner. Elle va le regard vide, de l'autre côté. Droit devant. Mots comme des météorites qui frappent la page. Le récit lève, le récit s'impose avec les mots qui transpercent la feuille, à l'envers comme à l'endroit.
Et nous accompagnons l’auteure, nous arrêtant sur une image, pour reprendre notre souffle. Pudeur parfois un peu excessive, élan que l'on retient comme ces larmes à la lisière des paupières. Tout est contenu même si on sent le “feu derrière mes pages”. Poésie du souffle, de la respiration, de l'élan qui se casse. Nous sommes dans le dit et le non dit. La lecture demande des arrêts, de longs arrêts qui permettent de continuer. Toujours cette émotion qui refait surface et les mots qui cachent et disent.

« Je palpe les fenêtres de mes mots aveugles »

J'ai lu et relu ces poèmes. J'ai lu et relu pour que les images coulent en moi, m'imprègnent et perdent de leur opacité. Ces boules d'émotions qui serrent la gorge et rendent la respiration difficile.

« Je suis
ta bouche édentée
ouverte dans ma tête
et qui crie
naissance
»
« sur tes bras sur tes seins
sur ton ventre à la flamme éteinte
marchent les bêtes de l'hiver
»

Et après cinq ou six traversées du recueil, je suis revenu au titre, à cette respiration qui va du bas vers le haut. Et j'ai eu l'idée la plus folle qui soit. J'ai relu le recueil de bas en haut, de la fin au début. J'ai “délu” les poèmes du «Lever du Récit». Et à la toute fin de cette délecture, le mot “verglas”. J'étais à la fin et au commencement. Encore. La mort, c'est peut-être cela. Je suis resté interdit, un regard à la fenêtre, sur cette neige qui fait l'hiver dans mon jardin. Et après ma lecture à rebours, j'ai effleuré le recueil. Du bout des doigts pour me rassurer. Pour savoir si j'étais vivant. J'avais exploré le récit dans les deux sens. Les deux pendants de ma traversée faisaient “lire et délire”. C'est peut-être ce qu'il faut devant la mort. Qui peut savoir...

par Yvon Paré - Lire et délire de Élisabeth Vonarburg


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Dernière révision : 26 septembre 2006

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