1913-2006 - Décédé le 20 mai 2006


À PROPOS DE JEAN LAFORGE
Il est difficile de situer la personnalité de Jean Laforge et c’est là ce qui fait le tragique et la grandeur de cet artiste si controversé. Les tenants de l’abstrait, les non-figuratifs, les figuratifs, les traditionnels et les expérimentaux n’ont pas tardé à le renier. Ce malentendu a eu pour résultat, pendant plusieurs années, d’instaurer autour de Jean Laforge, une zone de silence. Cet isolement, toutefois, est dû en grande partie au désir légitime du peintre de fuir l'ambiance mondaine des expositions et des réunions d’artistes où il avait l'impression de faire figure de personnage légendaire, dépouillé de sa réalité tout comme son œuvre de sa légitimité.

Légendaire ! Il y a en effet quelque chose de paradoxal dans cet homme trapus, aux épaules larges et au profil net, qui favorise la légende. Né à Frenêt, dans les Ardennes belges, le 16 août 1913, il est l'aîné d’une famille de quatre enfants dont il a dû assurer très tôt la subsistance. Très jeune, il décida envers et contre tous d’être artiste-peintre, ce qui, dans son milieu, ne pouvait susciter qu’étonnement et irritation. Aussi dut-il rompre bien des ponts pour affirmer sa personnalité et suivre, avec plus de fermeté que quiconque, la route qu'il s’était tracée.

En dépit de l'indifférence des siens et malgré une situation matérielle précaire, il ne s’est jamais départi d’une attitude quasi zélatrice, toujours tendue vers l’expression de ce qu’il considère comme sa vérité.

Il est, tout à la fois, un amoureux de la vie et un mélancolique, un optimiste parfois explosif. Et cette horreur du vide, si caractéristique de notre temps, mène dans son coeur une lutte sans merci. Beaucoup de toiles de cet artiste portent la marque des forces antagonistes, constructives et destructives, qui dominent la destinée humaine. La philosophie qui s’en dégage constitue la clef de son œuvre, une œuvre profondément grave.

Les influences

Quelques grandes figures de l’art contemporain ont certes joué un rôle déterminant dans la formation de Jean Laforge. Mais, s’il fut successivement impressionné par Constant Permeke, Paul Klee, Picasso, Rodin, on chercherait vainement dans son œuvre une influence directe. En réalité, ces maîtres lui ont permis de prendre conscience de lui-même. Ils lui ont appris que seules les voies non frayées sont dignes d'intérêt. Ils ont éveillé en lui, le besoin d'une originalité, d'une intensité constante. Ils lui ont donné la foi dans les possibilités infinies de l’expression artistique. Ils l'ont, enfin, incité à créer un monde obsédant, parfois terrible, mais jamais tout à fait obscure et qui n’est, en définitive, tributaire de personne.

Jean Laforge est un autodidacte. Mais son désir inné de connaissance et d'expression précise l’a toujours préservé de la banalité des recettes, des opinions courantes et même de toute infatuation. Très tôt il prit conscience de sa vocation de peintre, tout en se rendant compte qu' il ne pourrait faire œuvre valable qu'en exprimant son temps, au milieu d’un XXe siècle spasmodique et déchiré.

Jean Laforge a une prédilection particulière pour la théorie selon laquelle l'art s’est toujours manifesté, simultanément ou successivement, sous deux formes distinctes : d’une part la tendance qui ne vise qu' a exprimer la beauté formelle, d’autre part la tendance qui s’efforce de concevoir la structure intérieure du monde, de pénétrer jusqu’en ses arcanes magiques, de résumer sa superstructure métaphysique. Ceci à l’aide d'un langage essentiellement libéré des signes conventionnels, purement idéoplastiques.

Cette opposition fascinante entre I’esthétique et l’éthique devait placer Jean Laforge devant l’inéluctable choix qui allait progressivement orienter son œuvre. En somme, on pourrait dire de lui que ce n’est pas le talent qui l’a fait peintre, que son talent est né de sa réaction contre la vie : il a cherché ce qui fermentait en lui.

Du paysage au relief

Ce sont tout d'abord, les formes extérieures de la réalité qui s’imposent à lui. Au départ, avant la trentaine, il se passionne pour le paysage. La simplicité avec laquelle il interprète indique le peu d'intérêt que le jeune artiste prête à l’accessoire, laissant deviner qu'il se rend parfaitement compte des possibilités encore restreintes de ses moyens d' expression.

Quoique le paysage soit la source d' inspiration la plus accessible,
Jean Laforge ne tarde pas à peindre des scènes d’intérieurs : le Bénédicité, par exemple, dont la forme et la couleur rendent fort bien l’atmosphère familiale, empreinte de quiétude et de charme.

L’année 1963 est une date importante dans l’évolution de son art vers un style expressif et personnel où on peut déceler plusieurs des traits qui distingueront l’œuvre de sa maturité. Pendant quelque temps encore, la schématisation de la forme extérieure et familière sera la préoccupation essentielle de l’artiste. Puis, comme dans l’histoire de l’apprenti sorcier, des forces insoupçonnées vont s’emparer de lui et le porter à la découverte d’un langage nouveau, emprunté à la libre transformation des données de la nature.

La période des recherches est close; le moment de la découverte est là. Comme il a toujours estimé que la discipline technique est inhérente à la création d’une œuvre d’art, il s’est mis à I’étude des Primitifs. Il a joué au chimiste, à moins qu'on ne veuille le qualifier d'alchimiste, se livrant à mille et une expériences dans un atelier qui fait songer à une officine du diable.

Tandis qu' il approfondit les techniques du relief qui conviennent à merveille au jeu pensionné des lignes, il expérimente avec une ardeur infatigable le vieux procédé des Romains, auquel il apporte certaines modifications.

Les années 1963-1964 inaugurent une période toute nouvelle qui orientera définitivement la carrière de Jean Laforge. Désormais, son œuvre ne présentera plus que jeux d’affinités avec l’esprit paysagiste. Pensons à une composition très sobre où l'on trouve, au premier plan, un arbre squelettique et, sur le chemin, la silhouette d'une femme en pleur, tandis qu’à l’arrière-plan, une rangée de frêles arbrisseaux suggère l’horizon. L’artiste a exprimé là un sentiment de désolation absolue, propre à sa nature mélancolique, en réduisant les formes à leurs traits les plus élémentaires, dans un coloris particulièrement dépouillé (L'abandonnée).

Il met la forme et la couleur au service du fond. Entre-temps, il continue à perfectionner la technique du relief, cherchant la ligne qui trouve dans sa tension son épaisseur, sa substance propre, caractère essentiel de son art, où il se sert du relief pour appréhender son sujet qui jamais plus ne lui servira de prétexte à un simple jeu de belles lignes.

Un langage personnel

Dégageant l’essence même de l’objet qui l’inspire,
Jean Laforge se servira d'un langage personnel : qu’il soit dit expressionniste ou fantastique il sera, de toute façon, exclusivement conditionné par les exigences d'une technique. Estimant que l’art n’est nullement représentation mais interprétation, il conçoit une grammaire de la couleur qui lui est absolument personnelle. Son application en deviendra plus subtile et moins surprenante.

Cependant, toute évolution révèle une lutte ininterrompue, une rivalité perpétuelle entre la vigueur de la raison et l’impétuosité du cœur. Certaines toiles présentent, dans leur facture, quelque chose de terrifiant des puissances déchaînées par I’homme, celles de la haine et de la destruction, puisées à la source d'expériences vécues (la guerre de 1940), Jean Laforge s’est aventuré, à sa manière, aussi loin que Picasso. Ses spectres, à trois dimensions, sont nés des vestiges de la pure épouvante : 72 heures en enfer, L’île au massacre, Le jugement de Dieu, L’Héritage... Mais pas plus que le peintre espagnol, il ne trouvera de satisfaction à n’aborder la vie que par son côté négatif.

Pour en venir à Vigneault

Jean Laforge a mené au cours des années 1980, une vie relativement retirée. Était-il dépité de voir triompher, autour de lui, des valeurs fictives ? Est-ce un signe de fatigue, après tant d’années de labeur intense ? Était-il vidé, obsédé par l’angoisse, l’inquiétude, les extravagances, le chaos et l’obscurité de ce monde ? Qui sait ce qui l'a animé, au cours de cette retraite ?

Il s’est gardé, néanmoins, de jeter le manche après la cognée, comme si une voix intérieure lui commandait de travailler d’avantage et mieux encore. Un des résultats de cet effort a été la réalisation de l’exposition «L'imaginaire poétique de Gilles Vigneault en peintures» Cette œuvre n’est pas née d’une fantaisie de l’artiste, elle occupe une place bien déterminée dans sa démarche.

Si ses œuvres récentes ne tentent pas nécessairement vers des formes d’expressions nouvelles, il ne faut pas croire pour autant à un manque d’imagination. Son renouvellement intérieur est conditionné par une expérience plus mûre de la vie. Le sujet n'a plus une importance prépondérante. L’interprétation est désormais primordiale.

À l'écoute de son temps

Sans doute est-il prématuré de formuler des conclusions définitives sur
Jean Laforge et sur son œuvre. Toutefois, pour permettre une meilleure compréhension de ses travaux, il semble possible de souligner quelques constantes de sont art et de sa personnalité. II a foi dans le renouvellement de l’art. Ce qui implique, selon lui, la nécessité d’un avant-gardisme perpétuel, opposé à toute mode et à tout snobisme, mais répondant à l'exigence essentielle de l’art : être un reflet et une synthèse du temps.

Dès lors, il ne peut être qu’un interprète des réalités d'un monde visuel dont le fond, les formes et les couleurs ne demandent rien aux considérations littéraires et aux artifices étrangers à ces tensions que formes et couleurs sont précisément appelées à susciter.

La Renaissance a fait de l’individu une nouvelle divinité au milieu de la création. L’époque actuelle le diminue, jusqu'à en faire la victime, réelle ou possible, de la violence omniprésente. L’artiste qui veut interpréter le sens du siècle, et il n'est artiste qu’à ce prix croit-il, ne peut renoncer ni à l'être humain ni à la place qu’il occupe dans l’univers.

« Jean Laforge Maître du relief »
Texte de Christiane Laforge

Le grand chêne est mort.
On le croyait indestructible

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