Les lecteurs de « MISTOOK
» se rappelleront que Senelle, l’amie indienne
de Méo Tremblay, avait accouché d’un fils qu’on avait baptisé
Léopaul. C’est le destin de ce fils qui est au coeur de Pikauba, le deuxième
roman de Gérard Bouchard.
Dès l’enfance, Léo sent en lui des forces contradictoires. Son attachement
à ses origines indiennes, à sa mère et à ses oncles lui
inspire une profonde fidélité, tandis que la vie parmi les Blancs lui
donne des envies de bataille et de conquête, suivant l’exemple de son père,
dont les êtres et les paysages ne cessent de lui rappeler le souvenir. Pendant
toute sa vie, ce Métis cherchera à réconcilier en lui l’Indien
et le Blanc.
Grâce à son intelligence et à sa détermination, Léo
réussira à mettre sur pied une grosse entreprise forestière.
Très vite cependant, le succès de Léo lui attire l’hostilité
de la bonne société de Chicoutimi, d’autant plus que Pikauba, le village
peu orthodoxe que notre héros érige au coeur de la forêt, échappe
à son emprise. En effet, loin de l’hégémonie de l’Église
et des notables, les gens de Pikauba ont tout le loisir de créer un mode de
vie à leur (dé)mesure et à leur image. Cela procure l’occasion
à Gérard Bouchard d’élaborer une délicieuse utopie de
ce que le Québec de cette époque aurait pu devenir si l’esprit pionnier
avait pu s’y exprimer en toute liberté, ainsi qu’il le racontait si bien dans
Mistouk.
Sur le mode de la tendresse, de l’humour et de la fantaisie, en même temps
que sur un grand fond de vérité, Pikauba se veut donc une réplique
à quelques autres utopies auxquelles la littérature québécoise
a donné naissance au siècle dernier. Mais ce sont les dons de conteur
de Gérard Bouchard qui frappent et séduisent d’abord le lecteur dès
les premières pages du livre. Grâce à son art inimitable du dialogue,
au plaisir communicatif avec lequel il reproduit la langue populaire, à l’intensité
émotive dont il investit ses personnages, Gérard Bouchard signe ici
un deuxième roman d’une liberté et d’un charme extraordinaires.
Et comme dans Mistouk aussi, derrière le pittoresque, la drôlerie et
même la folie des personnages et des situations, se profile une émouvante
quête d’absolu qui connaît ici un dénouement des plus inattendus. |