« Ce recueil de textes est
peut-être plus représentatif des multiples registres de l’auteur que
ses romans pour adultes (ou pour jeunes).
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Treize nouvelles – on n’est pas superstitieux
– avec en intro, pour donner le la, un texte qui a été lu à
Radio-Canada : Blues en rouge sur blanc allie en arrière-plan les deux amours
de l’auteur : le jazz et la littérature – ou presque. La narratrice, une “négresse”
(je cite le texte), cruise dans une réception littéraire bien-de-Québec
un critique craint et haï, DeGrandmaison (le trompettiste D’ArqueAngel, un personnage
récurrent de Péan, fournit la musique de fond). Elle s’en va dans un
restaurant avec sa conquête, puis chez elle – ou du moins le croit-il : c’est
l’appartement de l’odieuse Claudette Sexton qu’on a rencontrée à la
réception dans ses vêtements voyants, “atrabilaire chroniqueuse-à-tout-faire-de-l’hebdo
culturel de la capitale”. Elle va connaître un triste sort bien mérité
et DeGrandmaison recevoir ensuite son juste châtiment pour avoir poussé
au suicide une amie chère de la narratrice. Au-delà du jeu de têtes
satirique et du texte-à-clés, le ton est donné : cruauté,
souffrance, vengeance et, fil sous-jacent du recueil, la question raciale qui affleure
toujours ; ce seront des textes d’horreur à hérisser le poil, et, pour
une horreur d’un registre un peu plus métaphysique, des textes fantastiques.
C’est le cas des deux textes suivants. Au nom des enfants encore à naître,
sombre histoire (nuit oblige) d’embryons avortés par un docteur pourtant secourable
et qui viennent exiger leur livre de chair alors que le narrateur et sa compagne
d’alors le rencontrent errant au bord du fleuve. Le texte suivant, “Caméléon”,
le plus bref du recueil (une page et demie) est tout en suggestion, sans effets spéciaux
et sans gras. Quelle est cette créature, cet homme, qui sa-tisfait les besoins
de ces femmes sans laisser pourtant dans leur mémoire autre chose que des
“souvenirs éventés” puisqu’elles ne le reconnaissent jamais, s’il leur
évoque toujours quelqu’un ? Tout se joue entre le titre et le texte – et les
rêveries du lecteur.
“Monsieur Toulemonde” renoue avec
l’horreur, mais avec une possibilité fantastique : cet homme ordinaire, raciste,
macho, homophobe et violent, qui fulmine dans sa vieille camionnette, entre et s’installe
comme chez lui dans une maison qui n’est pas la sienne pour en massacrer finalement
la propriétaire, est-ce un tueur psychopathe ? Ou le fantôme assassin
du Nord-Américain moyen, bras aveugle d’une justice injuste, qui inflige à
ses semblables cette terreur domestique qu’ils infligent à tous les Autres
pour leur couleur, leur genre ou leur orientation sexuelle ?
Le meurtrier sadique de À qui sait attendre est une meurtrière, pour
faire changement : ce n’est pas la petite amie de son ancienne flamme qui vient chercher
la protagoniste au bout de son long voyage vers la campagne et son passé...
Doit-on considérer comme une juste rétribution l’assassinat apparemment
arbitraire de Pascale ? Si sa mort n’est pas arbitraire, si elle est punie, de quoi
exactement ? Dans Revoir Limoilou, le mécanisme est plus clair : crime et
châtiment. Le protagoniste retourne lui aussi dans son passé ; mais
au lieu de retrouver son ancienne gang, il tombe sur d’autres jeunes pour qui il
n’est qu’un vieux clochard cinglé, et qui vont le massacrer – comme ils l’ont
fait eux-même, lui et sa gang, au temps du “bon temps”...
On retrouve cette dénonciation
du racisme ordinaire dans Brasiers: une autre sorte de Monsieur pres-que Toulemonde,
intellectuel moyen, québécois, prof de cégep et “Québec-aux-Québécois”,
se livre aux méditations moroses du racisme ordinaire lors d’une pendaison
de crémaillère dans sa belle maison neuve, en alternance avec l’assassinat
collectif d’un clochard, un “sale nègre”, par une bande de jeunes, parmi lesquels
– on l’apprend à la toute fin – son fils, Georges. L’effet de cette simple
mise en parallèle sans effets de manches, encadrée comme elle l’est
par le brasier du barbecue bourgeois et le clochard brûlé vif par les
jeunes, est glaçant.
Dans Le danger croît avec
l’usage, on retrouve le fil conducteur, selon moi, du recueil : le monsieur bien
qui boit et fume trop, et qui vient de s’installer dans ce bar familier, c’est un
ex-jeune paumé qui s’est rangé, déguisé, qui revient
et qui va le payer cher. C,est encore le motif du retour mortel vers le passé
– et on se rappelle alors que dans “À qui sait attendre”, la protagoniste
avait quitté son amant pour retourner en Haïti, sans y rester. Dans la
nouvelle éponyme et son jeu de mots, La nuit démasque, Stella, une
“petite mulâtresse”, et son amant (sans nom, mais originaire d’Haïti,
si on déchiffre bien le texte) sont ensemble depuis la nuit d’Halloween, un
an plus tôt. Lui n’aime pas tellement cette fête, ayant vécu assez
de terreurs réelles dans son pays, dit-il. Des petits démons viennent
frapper à leur porte, remarquablement bien déguisés. Ce sont
bien entendu de véritables démons. Rien que de très banal jusque-là,
mais la finale rachète ce texte : il est minuit, temps de laisser tomber les
masques, et l’amant était un démon aussi, qui s’enfuit avec les autres
en laissant sa peau vide au pied de Stella. Le châtiment, c’est encore la persistance
du passé, et l’impossibilité d’un mensonge durable.
Le motif se précise : on
ne peut être et avoir été. Ainsi, dans Remonter le fleuve, Anthony
Salomon, souffrant d’un mal incurable, revient visiter une ancienne flamme à
Québec. Au réveil, il va se jeter dans “les eaux noires”, pour entreprendre
“sa remontée du fleuve”. Une belle nouvelle, économe et élégiaque.
Un lièvre dans un collet, la nouvelle suivante, est une autre histoire de
revenant : le narrateur, sorti de prison où il a été enfermé
pour avoir attaqué sa mère accusée d’avoir poussé le
père au tombeau, retourne dans une maison choisie au hasard, qui ressemble
à la banalité de la sienne, s’y introduit par effraction et s’y pend
dans la cave. (La dernière phrase, une fois de plus, est l’écho exact
du titre. Un peu décevant : le propre d’une chute n’est-il pas de surprendre
?)
La fin d’une histoire d’amour
est plus surprenante, justement : ce revenant-ci, dans un écho à Blues
en rouge sur blanc, vient venger la femme aimée autrefois sexuellement abusée
par le propriétaire du bar. Le dialogue d’abord amical entre les deux hommes
vire subtilement, puis bascule dans l’horreur (très graphique, trop pour moi
: Péan a vu trop de mauvais films d’horreur). C’est d’ailleurs un des reproches
généraux que je ferais à ces textes : on y trouve trop de références
à des icones ou à des films contemporains, appels-raccourcis à
la culture du lecteur qui risquent de se démoder très vite et que je
vois surtout comme une démission devant l’écriture, dont les prestiges
sont tout autres quand il s’agit de placer une ambiance ou un décor.
Le recueil se conclut très logiquement sur Point de fuite. La protagoniste,
Cassandra, une autre transfuge haïtienne, a décidé d’échapper
à son tiède petit monde montréalais. Mais une fois rendue non
loin de Schenectady, elle ne peut jamais trouver la “prochaine sortie à droite”
annoncée par les panneaux routiers. Elle est prisonnière à jamais.
Plus que par les “genres” explorés
(où situer l’horreur par rapport au réalisme, par exemple, sinon dans
ses marges – comme le fantastique ?), le recueil est ainsi structuré par les
motifs entrecroi-sés de la culpabilité et du châtiment, “juste”
vengeance ou violence apparemment arbitraire. Presque tous les personnages sont pris
dans une contradiction invivable entre un présent insupportable, souvent mensonger
(on y a perdu ce qu’on peut aimer, que ce soit l’autre ou soi-même) et un passé
qu’on peut rejeter ou désirer mais auquel il est de toute façon impossible
de revenir, en général sous peine de mort. Que nombre des personnages
de Péan soient des êtres flottant entre deux cultures, deux “races”,
suggère une possible réflexion autobiographique, mais la portée
des textes dépasse ce registre. Ne sommes-nous pas chacun, dans notre vie,
menacés par la culpabilité des trahisons et les désirs mortifères
de châtiment ? C’est ce qui permet d’apprécier à sa juste valeur
le rituel d’exorcisme que constitue peut-être cet ensemble de textes, malgré
(ou à cause) de certaines redondances et facilités qu’on peut attribuer
à une conception encore trop généreuse de l’"accessibilité
littéraire”.
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